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einstein's dreams : discontinuum
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Discontinuum
Einstein's Dreams: The Miracle Year
Inspiré du roman d'Alan Lightman

par Dominiq Vincent

Journal du discontinuum
Le 17 juin 1999

L'horloge continue de cliqueter. Depuis le 14 avril, ma vie s'est détournée de son cours naturel. Chaque jour, j'espère que la brèche qui s'est ouverte dans le continuum va m'apporter un de ces nouveaux liens du savoir d'un autre temps et me permettre de rejoindre Einstein et Besso dans le Berne de 1905. À force de fréquenter le site web d'Einstein's Dreams, je subis de constantes métamorphoses : à chaque courriel, c'est le mouvement de la rêverie qui prend le dessus sur le quotidien. La lumière du jour et le noir de la nuit sont immobiles, mon esprit se trouble : la frontière entre le monde du savoir et celui de l'imaginaire se brouille. J'attends le prochain courriel. Mon ressassement mental est en rupture : time is discontinuous.

La succession des invariants
Einstein's Dreams : The Miracle Year reprend la structure de l'ouvrage éponyme d'Alan Lightman. Il décline la forme du temps en trente variations : autant de rêves éveillés du jeune Albert Einstein, achevant sa théorie de la relativité dans le Bureau des brevets de Berne en 1905. Einstein projette momentanément les habitants anonymes de la ville dans des mondes où le temps ne suit plus son cours, devient un cercle, une rivière, un oiseau.. Cette dissection de la manière dont le temps façonne notre expérience du monde (et dont l'esprit conçoit le temps) révèle surtout l'invariance de l'expérience humaine. Il semble qu'on ne puisse échapper au temps ni à notre propre humanité..

Les quatres temps du miracle
Einstein's Dreams : The Miracle Year a été organisé en quatre temps qui s'échangent leurs propriétés essentielles, s'influencent et font de l'ordinateur et de nous des machines à voyager dans le temps. En janvier 1999, les créateurs du projet ont lancé un site web servant de programme (au sens théâtral) pour une diffusion échelonnée du 14 avril au 30 juin 1999 et divisée en 30 épisodes. Cette période correspond à celle au cours de laquelle Einstein élabora la théorie de la relativité en 1905. Une dizaine de milliers d'abonnés étaient conviés par courriel aux interprétations interactives des mondes du livre. En septembre 1999, DNA a suspendu ses activités d'édition avant de publier le projet sous sa forme finale : un cd-rom accompagné d'un livre d'art préfacé par Alan Lightman.

Le journal du Discontinuum
Le 21 juin 1999

La brèche s'est refermée. Les trente épisodes ont pris fin. Pour mieux comprendre, je lis le livre d'Alan Lightman. Le livre contient des rêves de l'imagination d'Einstein, avec ce que cela sous-entend de la vie et des mondes dans lesquels ils se déploient. Quelque chose manque : l'interactivité et ses conditions. Ce qui fait que tout devient autre à cause de la rencontre inespérée de mon esprit, d'endroits et de temps où les règles se réinventent à travers la machine. Cette forme où j'ai passé sur le Web.

Retour des ailleurs
On quitte Einstein's Dreams comme on revient d'un autre monde, avec l'envie de dire : « Écoutez-moi, j'ai vu. » Chaque épisode exerce une fascination durable sur qui s'engage à en interpréter les mécanismes. On a la certitude que chaque détail dissimule un sens prémédité. On s'échine à débusquer, devant de fausses équations, l'indice qui nous permettra de les résoudre. On cherche des constantes, des axiomes, des invariants, mais les épisodes ne développent aucun code d'interaction unitaire - chacun représente un événement singulier. L'architecture séduisante de l'oeuvre exige des réponses, mais ne produit que des questions. C'est ce qui lui confère son attrait sans cesse renouvelé.

Chambre d'écho
Chacun des épisodes d'Einstein's Dreams est un triptyque : d'abord une amorce, ensuite un tableau interactif et enfin un fragment de texte tiré du livre de Lightman. L'amorce revêt l'apparence d'une sorte de brevet, annonçant la forme du temps dans le tableau interactif à suivre. Le titre et le fragment final forment une parenthèse textuelle éclairant le tableau de sa « morale ». L'ensemble use des interprètes comme d'une chambre d'écho, où le sens passe du texte au matériau audio-visuel et à l'interaction.

Le journal du Discontinuum
Le 26 octobre 1999
Accompagnement

Il y a maintenant vingt et un jours que je m'échine à trouver des solutions aux épisodes du cd-rom. J'ai trouvé le disque sur mon bureau, quelqu'un, je ne sais plus qui, revenant de quelque part, l'y a placé, accompagné d'un livre.

Ligature
Depuis que j'ai commencé à explorer les univers du cd-rom, je suis devenu une ligature, un relais où l'imminence d'un déverrouillage, au seuil du sens, me garde rivé à l'appareil. La musique chaque fois d'abord. Elle rend réelle l'immersion dans ce monde où chaque chose a sa place. Elle donne du contour, m'unifie à la machine, empêche l'émotion de cicatriser.

Calcul
Je cherche de nouveau le sens calculé des épisodes. Cette fois, je saurai. Dans cette équation qui occupe toute mon attention, je place un nombre, précis, qui va mettre tout le reste en marche en même temps que l'aiguille. Je griffonne des organigrammes complexes, je redessine les icônes, j'étudie le sens évacué des textes. Je veux en élucider la kabbale.

Qui l'interprète
Nous appellons « interprète » celui qui se donne le droit de chercher des solutions, aussi impossibles soient-elles, aux énigmes des épisodes. Il s'affirme comme le relais sensible qui permet à l'appareil de manifester ses possibles. Si un interprète est mû par un mal-être, le principe premier de son action sera sans doute de tenter de l'apaiser. Dans tous les cas, la machine vient puiser dans notre coeur secret des choses et, ici, celles-ci restent et ne se prononcent pas : l'interprète participe à une figuration inachevée. Les épisodes ne sont que les résidus d'une réalité fragmentée par l'usure du temps.

Tableaux du temps
Les tableaux combinent des simulacres de modèles mathématiques à un attirail d'antiquaire : cartes et paysages tirés des gravures d'un vieux guide Baedeker, figures d'inconnus découpées dans des photos d'époque, planches de manuels techniques ou médicaux désuets, artefacts rescapés des greniers de famille... L'écran devient une sorte de théâtre rétrofuturiste qui projette l'interprète dans des réalités parallèles. Dans ces élégantes alchimies de pseudo-savoirs et d'imaginaire, les référents spatio-temporels familiers n'ont plus cours. Ici, la forme de l'interactivité mime celle, variable, du temps. L'interprète, égaré parmi la nuée de ses conjectures, devra faire de l'interactivité sa boussole.

Le journal du Discontinuum
mechanical time and body time

l'un gagne sur l'autre, parfois la mécanique pulse, je peux tirer le nombre de lignes que je veux, les liens accélèrent le pouls, le chronomètre compte, les liens se brisent one can make a world in either time but not in both

time is absolute
au-dessus de la ville, je place des points, j'écris mon nom, à chaque point le nom disparaît, l'heure en temps réel le remplace, les lignes s'estompent, la carte change
each person who gets stuck
in time gets stuck alone

time brings increasing order
j'entends la pluie, des points se relient, 101 au total, soudain il n'y a plus de mouvement, le curseur perturbe l'assemblage moléculaire, le déforme, tous les points forment une ligne pattern-organisation-union-intensification randomness-confusion-dissipation-disintegration

Tentative d'équations
Je me découvre l'hôte d'une possibilité inédite, l'inventeur d'un monde auquel je nais. Ni d'où ni de vers quoi, j'ai cassé le lien du monde dans ce lieu d'aucun lieu.

Quoi l'interactivité
L'interactivité, peu complexe, et l'interprétation, changeante, se fondent et créent une profondeur d'abord insoupçonnée. L'utilisation des commandes est si intuitive qu'un simple enfant peut les maîtriser. Sobre, l'appareil se pilote sans question. Très vite on en déduit le fonctionnement général et on se concentre sur l'essentiel : un espace rempli d'événements, de textures, de mouvements, de sons que chacun explore comme bon lui semble, créant à travers son corps, ses sens une compréhension de la virtualité et des forces qui lui donnent forme.

Théâtre-machine
La machine sait se nourrir de tous les effets de sens qu'elle suscite. Le média exerce un pouvoir invisible, non localisable, qui force l'interaction à se poursuivre ; le sujet cherche à ce que la révélation lui soit révélée. Chaque épisode obéit à un principe d'action-réaction aux termes incertains, et module son programme en fonction de qui l'emploie. Selon les propositions changeantes des épisodes, la pensée et les sens s'activent. Les rougeoiements, scintillements et autres appels de l'interface convient l'interprète à formuler des hypothèses. Il se risque alors au jeu d'une machine qui, elle, prétend, sous le déguisement du contenu, ne pas en être une. Sans l'interprète, l'épisode ne peut s'augmenter d'un sens, et devenir un chantier de réflexions : un atelier de l'imprévu et du doute où l'émotion trouve son chemin.

Le journal du Discontinuum
Le 14 décembre 1999

Je renonce. Chacun est encore à faire-à refaire. Je regarde dehors et ne vois que la nuit. On distingue la voie des étoiles. L'impression d'épier l'éternité. La nuit me porte en elle. Là est devenue possible une forme de séjour, une nouvelle façon de rendre l'expérience humaine. J'en sors fatigué et pâli, et les figures qui manoeuvrent dans mon crâne le peuplent de couleurs et de formes. On est un monde pour soi. C'est alors que j'ouvre le livre du cd-rom. Tout se complète. Tout porte plus loin, en ajoute, dans ce journal d'anthropologue. À chaque date d'épisode, on parle. On me dit :
stop chasing your own shadow
it is just so that memory tastes
you fly above the clouds
again and again the clock answers
you had a long journey
and we, of it-
no more, no less
than a life

Lentement ce livre me remet le monde entre les mains. Me fait revenir à la vie. Il est illustré et ponctué des mémoires d'un interprète. Il est l'objet d'art qui complète les quatre temps du miracle. Il est une autre pensée qui m'entraîne avec elle.

Naissance des hybrides
Einstein's Dreams est un hybride à mi-chemin entre la littérature, le cinéma, le jeu vidéo. Le projet resserre l'écart entre la réalité, l'imaginaire, la science, la littérature et la philosophie, réfractant toutes ces formes à travers la forme de la machine. Il ne s'agit pas d'un simple divertissement, mais bien d'un condensé de l'expérience humaine.

Référence:
Einstein's Dreams: The Miracle Year (1999). Basé sur le livre d'Alan Lightman (Pantheon Books, 1992).

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