retour à HorizonZéro HorizonZero 01 vertical line layout graphic english >  

version imprimable  >

delirium : dysmedia
Voyez cet article en version Flash  nécessite Flash 6 >

Amnesia / Delirium / Dysmedia
Arpentage de l'oeuvre de Douglas Cooper
par Nancy Costigan

Cartographie
On ne vit pas dans le cyberespace, on le traverse. Douglas Cooper, auteur du premier roman sérialisé dans Internet, Delirium, s'ajoute au nombre des créateurs de passage dans le monde virtuel. L'intérêt de sa démarche réside non pas dans l'exploitation d'un nouveau média, mais bien dans la volonté de passer du monde réel au monde virtuel, ce qui met en lumière les limites et les possibilités du cyberespace. Si Cooper use avec ingéniosité de l'ensemble des moyens techniques disponibles pour créer des oeuvres novatrices, il sait également recycler les préoccupations qui nourrissent l'esprit humain depuis quelques siècles déjà. Parcours fragmenté d'une oeuvre protéiforme.

Amnesia : Découpage de l'oubli
En 1992, Douglas Cooper publie son premier roman, Amnesia, sous la forme traditionnelle du livre. Divisé en quatre espaces presque égaux, le récit relate les destinées tordues de trois personnages qui se font et se défont sous le ciel d'une cité babylonienne baptisée Toronto. Le premier personnage travaille aux archives de la ville et est dépourvu d'identité : il ne possède même pas de certificat de naissance. On apprend également qu'il ne compte, pour seuls souvenirs, que les deux dernières années de son existence. À quelques heures de son mariage, l'archiviste reçoit la visite d'un dénommé Izzy Darlow qui lui raconte ce qui s'avère être l'histoire sinistre de sa vie oubliée. C'est alors qu'entre en scène Katy, mystérieuse jeune femme violentée, à la mémoire courte et au passé perdu dans les profondeurs d'un ravin regorgeant de bêtes et de cadavres. Parmi les autres personnages, mentionnons les frères d'Izzy, Aaron, ingénieur en devenir, et Josh, écrivain-arpenteur qui lit et raconte l'avenir au gré de ses balades nocturnes. L'effacement et la reconstruction de l'identité hanteront chacun des personnages de ce récit d'une beauté impardonnable.

Labyrinthe vu du ciel
Construisant des lieux labyrinthiques distincts, Amnesia se compose de plusieurs récits fragmentaires formant un tout parfait, une seule histoire circulaire en quatre temps. Le lecteur suit les itinéraires proposés et redessine une ville impossible où, comme l'affirme l'archiviste, « tout existe simultanément ». Le père d'Izzy tentera d'ailleurs de faire coexister deux lieux en un seul endroit, transformant une maison jumelée en demeure individuelle gigantesque et labyrinthique. Cette construction impossible réaffirme la volonté des personnages de créer des lieux complets, qui englobent tous les temps et espaces.

La trame narrative d'Amnesia repose en partie sur l'ensemble des textes, des lieux et des mythes que cite le narrateur. On n'a qu'à penser à Shakespeare, à Coleridge ou au mythe du labyrinthe. Izzy se définira même en ces termes : « Je suis le point de rencontre de récits volés, et ma propre histoire a été prise et soufflée d'une bouche étrangère à une oreille étrangère. » Et l'on lit et repasse aux mêmes endroits, parfois en reconnaissant le paysage, parfois en trébuchant sur une action qu'on ne sait plus à qui attribuer. Les retours en arrière, oublis et doutes qu'un lecteur intéressé accepte ne peuvent qu'accentuer l'importance de la figure du labyrinthe mise en place par le texte, ce lieu de perdition circulaire, cruellement efficace.

Delirium : ville engloutie
À la différence de son premier récit de format traditionnel mais de structure multilinéaire, Delirium a été partiellement conçu sur le Web peu de temps après la parution d'Amnesia. L'oeuvre sérielle était mise à jour régulièrement, et pouvait être lue selon l'ordre choisi par le lecteur. Même si Cooper a employé cette possibilité informatique avec parcimonie, la liberté donnée au lecteur a conféré son statut d'hypertexte au récit. Seule la première moitié du texte a été mise en ligne : une version définitive a ensuite été publiée aux éditions Random House en 1998. Comme il s'avère présentement impossible de localiser la version Internet de Delirium, on ne peut qu'interpréter la version papier, et lire à travers ses divisions ce qui pourrait relever de la version informatique du texte éponyme.

Cadastre urbain
Delirium raconte l'histoire d'un architecte, Ariel Price, qui désire assassiner son biographe, Theseus Crouch, celui-ci ayant découvert un secret monstrueux à son sujet :
l'une de ses tours, à Toronto, est érigée sur le tombeau d'une jeune fille emprisonnée pendant la construction. Ces récits sont entrecoupés par l'histoire de la jeune fille en question, Bethany, ainsi que par celle de la mythique Marie-Madeleine. On retrouve également certains personnages d'Amnesia, notamment Izzy et Josh, ainsi que des préoccupations issues du premier roman, telles que le labyrinthe, l'architecture, la judéité, etc. Lors d'une entrevue, Cooper attribuait la forme labyrinthique de Delirium au mode de publication choisi : « J'essayais d'écrire un roman en suivant une logique labyrinthique lorsque j'ai pensé à ce support, déjà construit comme un labyrinthe. Je n'avais qu'à le remplir de mots. »1

Structure invisible
En publiant sur le web, Cooper ouvre la porte à la commercialisation d'un nouveau mode de publication. En résulte un récit dont tous ont parlé, plusieurs allant même jusqu'à critiquer la timide exploitation des possibilités du cyberespace tenue par Cooper. La première version de Delirium est maintenant inaccessible : aucune pérennité, donc, dans le cas de ce texte. Ce dernier n'aura été qu'un « cyberhappening » littéraire.

Mais qu'en est-il du texte imprimé ? Il a d'abord été construit pour être lu sur Internet, et force est de croire que ce support modifie la structure du texte, les liens entre les mots et les sections, ainsi que le rapport du lecteur au récit. On pourrait même croire qu'en raison de la nouveauté du support, on lit d'abord un hypertexte pour la forme qu'il propose, plutôt que pour le récit raconté. Cooper confirmera cette idée en entrevue : « Nous avions créé un babillard électronique sur le site de Pathfinder. J'y recevais des commentaires, mais ils concernaient surtout l'esthétique du site et la navigation ; rares sont ceux qui ont commenté le texte. »2 Si la structure du texte semble être influencée par le support informatique, son esthétique fragmentaire s'inscrit dans une mouvance plus large, dont le cyberespace n'est qu'une des manifestations.

Villes imaginaires
Le livre littéraire en tant que forme numérique La version imprimée de Delirium brise inévitablement la non-linéarité qu'offrait la version sérialisée du texte. L'ordre de lecture établi par le livre ne peut apparaître qu'arbitraire. Si chaque partie pouvait être lue en désordre sur Internet, il n'en va pas de même avec le texte imprimé, malgré les changements typographiques qui permettent aux lecteurs intéressés de lire le récit selon le désordre proposé par l'auteur : ceux-ci peuvent d'abord s'attarder aux passages en italique, par exemple, ou encore lire seulement les parties intitulées « Vie parallèle ». Par ailleurs, si l'on compare les deux romans de Cooper, on note qu'ils abritent tous deux la même pluralité de voix. On constate également qu'ils proposent des constructions spatiales similaires. L'auteur de fiction joue, aux yeux de Cooper, le même rôle que l'architecte, et c'est ce rôle qui détermine la construction du texte littéraire :

L'architecte dessine un plan d'étage ; il ne dicte pas l'ordre à suivre pour expérimenter les pièces, mais fournit certaines options de navigation aux occupants. Cela ne change pas le statut de l'architecte, qui reste l'architecte, l'auteur de l'immeuble. Les murs sont en place, et le plan ne change pas. De la même façon, mon roman sur le Web est conçu selon un plan invariable. Vous pouvez naviguer à votre gré dans le récit, mais j'en demeure l'auteur.3

L'architecture imprègne l'oeuvre entière de Cooper de façon encore plus significative que le cyberespace : labyrinthes, villes et constructions imaginaires, tout est mis en place pour créer des espaces propices aux déplacements ­ et aux déploiements ­ des personnages. Que cette oeuvre soit publiée sur Internet ne change pas sa forme, Amnesia ayant aussi été construit selon la même logique plurivoque. Au mieux, le support informatique augmente le lectorat et permet la transmission d'un imaginaire au plus grand nombre, mais d'aucune façon, dans le cas de la fiction de Cooper du moins, Internet permet- il l'élaboration d'une forme narrative achevée, nouvelle. Delirium traverse le support informatique, s'y installe brièvement, recèle des traces de ce passage. Il ne saurait toutefois pas s'y arrêter.

Dysmedia : l'antichambre de la mémoire
Parallèlement à ces univers fictionnels, Cooper met à la disposition des internautes un site relatant ses expériences artistiques et médiatiques. Divisé en quatre parties (Ancient Media, Old Media, New Media, et Dysmedia ; Ancient Media étant évidemment consacrée aux romans), le site Dysmedia contient en outre quelques textes inédits, ainsi qu'un manuel d'utilisateur, Anxiety in the Age of Digital Reproduction, qui renvoie à l'idée de reproductibilité des oeuvres d'arts selon Walter Benjamin. Toutefois, la section la plus surprenante se compose de pages concernant la critique de ses romans. Bien qu'il y inclue les liens Internet permettant de lire ces critiques, Cooper s'amuse à les inventorier : aucune prétention scientifique derrière cette taxinomie, puisque certains articles apparaissent sous diverses catégories. Qui plus est, Cooper effectue une sélection au sein des critiques : on n'a qu'à voir le nombre d'articles omis par l'écrivain lorsqu'on interroge d'autres moteurs de recherche pour s'en convaincre. Internet devient alors un outil de marketing, bien sûr, mais surtout une réponse directe aux critiques, qu'il qualifie de « cauchemardesques ».

Le travail de travestissement du discours critique effectué par Cooper au sein de Dysmedia réitère son désir d'éclatement des frontières entre les genres. Quant au nom du site même, il signale un dysfonctionnement, un raté, mais marque aussi une volonté d'appropriation de l'univers virtuel.

Esquisses
Quoique le contact avec de nouveaux supports force les créateurs à douter des limites de leurs savoirs (et de leurs pratiques, bien sûr), Cooper met en évidence l'interaction nécessaire entre tous ces supports. Internet peut servir l'art en accordant plus de liberté aux artistes ­ hors les contraintes de distribution, tout semble possible. Dans le cas de Delirium et de Dysmedia, Internet n'aura été qu'un lieu transitoire, une sorte de laboratoire permettant la transformation des oeuvres, qui passent d'un état inachevé et virtuel à une forme de complétude illusoire, matérielle.

Nancy Costigan termine une maîtrise en littérature à l'Université du Québec à Montréal. Sa recherche porte sur les rapports entre les mots et les images dans les films de Peter Greenaway. Elle fait également partie du NET, le Groupe de recherche des nouvelles expériences de la textualité.

Notes:
1. Andrew Loung, "Building a Mystery," Varsity Review, mars 1998. [http://www.varsity.utoronto.ca/archives/118/mar09/review/Building.html]

2. Claire E. White, "Interview with Douglas Cooper," Writers Write, avril 1998. [http://www.writerswrite.com/journal/apr98/cooper.htm]

3. Ned Cramer, "The Plot Thickens," Architecture, juillet 1998. [http://www.architecturemag.com/july98/spec/interviewinterview.asp (n'est plus accessible)]

Liens:
[http://www.dysmedia.org (n'est plus accessible)]

[http://www.dysmedia.com/Dysmedia/UsersManual.html]

[http://www.dysmedia.com]

haut haut  

 

Valid XHTML 1.0!
Valid CSS!