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lectures : Binômes
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Binômes
Lire / Écrire
par Daniel Canty, adapté de l'anglais par l'auteur

« Personne ne lit sur le Web. » L'avez-vous déjà entendu dire ? Ou peut-être l'avez-vous lu quelque part ? Malheureusement, la perception du Web semble souvent dominée par des présupposés tenaces qui refusent de disparaître malgré le fait qu'ils aient été prouvés faux. En fait, si on en croit la sagesse des statisticiens, les internautes utilisent surtout le courriel - une forme d'écriture et de lecture, on en conviendra ; on notera que le téléchargement de pornographie arrive bon second. La lecture, semble-t-il, est l'activité principale de la plupart des internautes.

Examinons donc, pour un moment, la nature du Verbe sur le Web. Le langage (forme la plus légère du contenu téléchargeable et hyperligatif ) ne représente-t-il pas la façon la plus aisée d'arpenter le Web ? Les mots révèlent les architectures du Web et en constituent le soubassement : la lecture et l'écriture du code sont les outils nécessaires pour dialoguer avec la machine et pour lui faire parler notre langue. Dans la création multimédia, l'écriture doit se rendre visible ou invisible : le texte, dans son incarnation à l'écran, constitue encore le moyen le plus efficace de structurer un argument, alors que le scénario, forme d'écriture invisible, est souvent nécessaire pour articuler une expérience multimédia. Qu'il soit visible ou invisible, le langage demeure. Ne devrions-nous donc pas dire que le Verbe, incarné dans le code, et réincarné dans les contenus multimédias, est l'âme même du Web ?

« Il y a trop de mots. » Les éditeurs en ligne adorent la formule, et les internautes s'en servent comme d'une bonne excuse pour ne pas trop faire attention à ce qu'on leur raconte. Mais le coeur du problème, si j'ose dire, est toujours ce qu'on raconte, et comment. Qu'il y ait, en définitive, beaucoup ou beaucoup trop de mots n'est pas le véritable problème : il faut plutôt se demander quels mots sont là, ou ne sont pas là, et s'ils font honneur à ce qu'ils tentent de raconter.

Les condamnations finales (comme toutes les grandes manoeuvres rhétoriques) témoignent en général d'un certain manque de rigueur et souvent aussi d'imagination. Si nous pensons pouvoir répondre d'avance à certaines questions, nous devrions d'abord nous les poser de nouveau, assurés que leur signification se sera transformée pendant que nous nous occupions à ne pas vraiment les considérer comme des questions. Il n'est apparemment pas vrai que « personne ne lit sur le Web », mais il est sans doute juste d'affirmer que « personne ne lit le Web comme on lit des livres ». Ou peut-être est-ce encore une demi-vérité ? En fait, probablement que beaucoup de gens lisent, par exemple, les journaux et le Web de la même façon. Voilà des questions, à mon sens, qui participent d'une réflexion véritable. Ultimement, nous devrions peut-être renverser la question et nous demander quelque chose d'autre, par exemple : « Est-il vrai que personne n'écrit vraiment dans le Web ? »

Écrire / Lire
Le premier numéro d'Horizon zéro, Écrire, se penche sur l'adaptation du livre littéraire à la forme du multimédia. Lire, bien sûr, est le titre implicite de ce numéro, et il faut y entendre à la fois une invitation et un impératif.

Les oeuvres que nous vous présentons ici ont toutes été créées en tout ou en partie par des artistes ou des écrivains canadiens. Tous ont tenté d'interpréter (ou de lire) les nouveaux médias du point de vue d'un travail littéraire, ou encore de remettre en scène le récit dans un contexte multimédia. Aussi, chacune des oeuvres pose la même question à la littérature et aux nouveaux médias, et aucune d'entre elles ne produit la même réponse. Prises séparément, ces oeuvres présentent une diversité de formes du multimédia de complexité variables : Delirium de Douglas Cooper a été publié dans le Web sous forme de feuilleton avant son incarnation finale sous forme de roman imprimé ; 253 de Geoff Ryman était un hypertexte avant d'être « remixé » en version imprimée ; Einstein's Dreams : The Miracle Year est une réinterprétation poétique des textes du livre d'Alan Ligthman à propos des rêves du jeune Albert Einstein, dans laquelle l'ordinateur devient un théâtre interactif ; et Ceremony of Innocence, adaptation de la trilogie de Griffon et Sabine de Nick Bantock, décuple le potentiel du livre illustré en le faisant passer par le filtre de l'animation et de l'interactivité.

Chacun de ces projets tente de replacer l'objet littéraire dans le contexte des nouveaux médias et de le transformer. Qu'en dire ? Je me risquerais, pour une fois, à formuler une réponse : la beauté, et la signification, de toute oeuvre réside dans ce qu'elle tente et dans ce qui lui échappe, et qui nous fait ressentir l'ampleur de l'histoire infinie du monde. Voilà sans doute l'objet final de la littérature, et peut-être aussi de tout le reste.

Les auteurs de toutes les oeuvres dont nous parlerons ici se sont tous posés les mêmes questions : comment raconter une histoire dans les termes des nouveaux médias ? Mais aussi, cette question bien plus importante : qu'est-ce que raconte cette histoire, nouveau média ou pas ? Aucune de ces oeuvres n'offre de solution définitive, mais elles réussissent toutes à nous faire pressentir le potentiel créatif des nouveaux médias. Toutes ces oeuvres partagent aussi un autre trait : elles sont de magnifiques désastres : Douglas Cooper souhaiterait réécrire Delirium ; 253, en plus de n'être pas traduit, est très difficile à trouver en librairie ; Einstein's Dreams : The Miracle Year n'a pas été publié sous sa forme finale ; Ceremony of Innocence a récolté un chiffre des ventes catastrophique, malgré son succès critique.

Nous vous proposons dans ces pages (ou ces écrans) plusieurs extraits interactifs de toutes ces oeuvres, des réflexions critiques et des entrevues avec Douglas Cooper et Nick Bantock. Nous avons aussi créé deux réinterprétations de ce que signifie « être un livre » dans le contexte numérique : Le livre est le cadavre ou le fantôme de tous les livres «  vivants », un objet interactif avec lequel nous vous invitons à jouer comme avec un instrument de musique fragile et incongru. Lorsque vous appuyez sur « Imprimer », nous vous offrons la possibilité d'imprimer une version-livre du numéro, que vous pourrez relier vous-mêmes.

Nous espérons que ces réinterprétations du livre vous convaincrons que, si au commencement était le Verbe, le monde a beaucoup changé, et que, si on peut dire (ou écrire) que « le livre est mort », c'est surtout parce que cela se lit bien.

Daniel Canty, Réalisateur, HorizonZéro.

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