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einstein's dreams : fable sans fin
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Une courte fable sans fin
L'adaptation théâtrale d'Einstein's Dreams
par Camille Gingras, traduit de l'anglais par Simon Saint-Onge

Prologue
C'est sous un pommier, à l'aube, que j'ai lu Einstein's Dreams pour la première fois. C'était l'été de 1994, et j'avais passé la nuit debout avec Mike Bernard, plongée avec lui dans une de ces conversations sur le sens de la vie, lesquelles tournent en rond sans jamais aboutir. Alors que ses paupières se faisaient lourdes et que je continuais à refaire le monde, quelques secondes avant qu'il ne tombe endormi, il a sorti ce livre de sa poche comme un lapin d'un chapeau, me l'a tendu et pouf ! Mike B. est disparu.

Jour 0
Aujourd'hui, alors que le XXIe siècle a un mois, me voilà en Angleterre dans une chambre humide et froide, redécouvrant Einstein's Dreams sur un écran d'ordinateur. Mon collègue et moi avons été envoûtés par l'adaptation électronique et interactive du roman, conçue sur cd-rom par Daniel Canty et DNA Media. Pour la troisième fois en autant de jours, nous nous éclipsons du pub avant même le dernier service, empressés de retourner dans ce taudis pour retrouver notre petit théâtre électronique et notre machine à voyager dans le temps. Comme nous naviguons librement d'un monde temporel à un autre, la nuit s'égrène et s'enfuit.

Jour 1
Quels aspects d'Einstein's Dreams poussent donc monsieur Tout-le-monde et son chien à se pointer aux grilles de Time Warner Books au milieu de la nuit, et à réveiller le gardien en requérant d'urgence la permission d'adapter le roman ? Quelle magie métaphysique contient ce petit livre ? Et comment cette magie peut-elle maintenant être transposée dans un spectacle interdisciplinaire ? Je réfléchis à toutes ces questions, renverse le livre et le brasse vigoureusement pour que les mots s'empilent sur mon bureau...

Jour 2
J'ai réalisé trois adaptations dans le passé. En tant que dramaturge en résidence au Thorndike Theatre en Angleterre, j'ai comprimé le Roméo et Juliette de Shakespeare en une pièce à deux voix où toute l'action se déroule dans un rave. J'ai aussi développé le poème Jabberwocky de Lewis Caroll en un long charabia dramatique, en plus de transformer La petite fille aux allumettes en une comédie musicale brechtienne. La grande différence avec Einstein's Dreams, c'est sa forme, celle du roman. Je n'en ai jamais déconstruit un auparavant, et, même si à 179 pages, c'est un petit roman, la portée d'Einstein's Dreams est considérable. Me voilà devant trente fables indépendantes - chacune un rêve conceptuel du temps - qui nous transportent sans effort d'un lieu à l'autre et qui sont peuplées par une multitude de personnages anonymes auxquels rêve nul autre qu'Albert Einstein.

Pour compliquer les choses encore plus, Einstein apparaît par intermittence - non pas en tant que personnage en chair et en os, mais plutôt comme un rappel symbolique que tous ces univers parallèles ne sont en fait qu'emmagasinés dans son immense cerveau ! Brusquement, l'unité aristotélicienne du temps et de l'espace semble à des années-lumière, et je me retrouve à la dérive dans une gargantuesque soupe d'idées, complètement subjuguée par la vastitude.


Jour 3
La vision globale et globalisante qu'a Pangaea Arts (Vancouver) de cette adaptation d'Einstein's Dreams dépasse même celle du livre. Pour commencer, je ne suis pas la seule auteure liée à ce projet - celle qui aura la chance de démarrer le processus créateur en passant 10 ans de retraite solitaire dans un grenier. Je suis l'une des six acteurs/auteurs à qui on a demandé d'interpréter ces rêves reflétant nos propres perspectives sur le temps.

En tant qu'auteure en chef, je devrai servir de relais entre Einstein's Dreams et toutes les interprétations qu'il a générées chez mes collègues. Je devrai collaborer avec la directrice artistique, Heidi Specht, le designer multimédia, Shawn Chappelle, et la compositrice, Judy Specht. Ma responsabilité sera de réunir, de coordonner et de comprimer tous leurs styles et perspectives pour en façonner un univers cohérent sur scène. Je me réveille trempée de sueur en songeant à l'échec d'Einstein dans son éternelle quête d'une théorie unifiée. Pendant quelques secondes, je considère l'achat d'un billet d'autobus, aller seulement, pour Seattle.

Jour 4
« Moins est mieux, si ce n'est pas plus. » C'est ce que Samuel Beckett a dit, et, s'il ne l'a pas fait, il aurait dû, en tant que roi et maître du texte dramatique dépouillé et bouleversant. Qu'advient-il de l'écriture scénique lorsqu'on passe de la très large page à la très étroite scène ?

Dans la dernière version de son livre, Alan Lightman admet avoir omis certains rêves parce qu'il croyait que l'inclusion de « plusieurs autres rêves aurait paru fastidieuse pour le lecteur ». Je me demande combien des trente univers possibles le public peut absorber en une séance sans imploser.

Peut-être, songeai-je, que la représentation des trente univers temporels répartie sur trente jours rendrait possible la mise en scène de tous les rêves ? L'étendue de l'événement permettrait à l'auditoire d'assimiler ces idées et d'y réfléchir. Malheureusement, nous n'avons pas accès aux budgets auquels Robert Wilson ou Laurie Anderson ont accès. On m'a aussi fait savoir que nous aurions à payer les heures supplémentaires du concierge si le spectacle dépassait les cent vingt minutes...

Jour 5
Une des contraintes du théâtre est que - contrairement au livre qui permet de passer librement d'un espace-temps à un autre - la scène empêche toute télétransportation. Exception faite, bien sûr, du grand Harry Houdini. Mais même l'illusionniste ne pouvait contredire cette évidence : si, aux yeux du public, il avait disparu, le public, lui, n'avait pas bougé. Mais revenons à ces mots qui s'empilent toujours sur mon bureau...

Jour 6
Je suggère à Heidi de faire disparaître quelques-uns de ces mots avant que nous nous engagions pour un mois dans une chambre close dans un processus de création à six voix. Je propose de passer le livre au crible pour en retirer l'essentiel, en éliminant les mots qui ne se prêtent pas à la représentation.

« Éliminons l'univers Les gens vivent un seul jour.
- Mais c'est une idée superbe !
- Oui, c'est une idée superbe, mais comment peut-on la REPRÉSENTER en 60 minutes ?
- On pourrait la chanter.
- Hum. Oui. Et Les gens vivent éternellement ?
- Je pense qu'on devrait laisser le livre tel quel et entendre en premier les opinions de chacun sur le roman.
- Mais il faut établir des paramètres.
- Considérons les possibilités. Faut laisser les accidents se produire dans notre laboratoire, OK ?
- OK, me suis-je exclamée de la plus brave des voix possibles, mais vous pensez-vous pas que Tous savent quand viendra la fin du monde est un peu épique pour six personnes sur scène ? Je veux dire, qu'est-ce qu'on fait quand cette scène-là prend fin ? »

Jour 7
Je suis une controlfreak - la plupart des auteurs le sont -, mais maintenant je sais pourquoi. Un mois plus tard, après une période de création fabuleusement fertile, mes pires craintes sont confirmées : Einstein's Dreams semble devenu un cancer généralisé ! Je me retrouve seule à mon bureau, luttant laborieusement avec cette structure fuyante qui refuse de se mettre en place. De vieux et de nouveaux mots enrayent d'autres vieux mots, tandis qu'une cacophonie de voix, d'idées et d'opinions contradictoires cavalent dans ma tête. Pour moi, c'est un cauchemar ! Il semble y avoir trop de fragments flottants, et je suis incapable de m'élever au-dessus de ces épaves assez longtemps pour les rassembler en un semblant d'ordre, en une terre ferme.

Pour Heidi, c'est là où se trouve tout le plaisir ! Elle se délecte dans le chaos et le mystère, car un monde de possibilités inexploitées s'est ouvert à nous, lesquelles pourraient un jour être TOUTES découvertes et rassemblées. Il me semble maintenant qu'elle est la cosmologue et que je suis la physicienne des particules. Ou vice versa.

Finalement, je disjoncte avant de m'enfoncer dans l'abysse. Alors que je tombe comme Alice au plus profond du terrier, j'entends la voix d'outretombe de Kafka. « Camille... » dit-il. « Camille... » dit-il encore. « Il n'y a qu'une seule vérité et la voici : tu te cognes la tête sur les murs d'une cellule sans porte ni fenêtre. »

Jour 8
« Vous avez besoin de points d'ancrage », déclare le thérapeute derrière sa tasse de thé japonais.

Jour 9
J'ai besoin d'équations.
I.i Je retourne à mon bureau pour faire face à Einstein. Il est debout dans l'oeil de la tempête, la tête dans les nuages, les deux pieds sur terre. Il est le pont qui relie le conscient à l'inconscient, la réalité au rêve. Dans le livre, tous les rêves s'amorcent avec sa présence dans le prologue, prennent fin avec sa présence dans l'épilogue. Le prologue nous le présente alors qu'il vient de mettre au jour sa théorie ; l'épilogue nous le montre donnant son manuscrit à la dactylo, deux heures après s'être remémoré tous les rêves qui l'ont amené à cet exact moment. Les trois intermèdes du roman semblent indiquer qu'Einstein est le centre autour duquel tous les rêves gravitent. J'en viens à la conclusion que cette notion doit être reproduite sur scène : Einstein doit être le pivot qui orientera l'action de la pièce. En « attendant l'arrivée de la dactylo », sa fonction est d'être toujours présent, de se rappeler ses rêves tout en marquant le passage du temps réel sur scène. Pas de trucs à la Houdini pour Albert !

I.ii Je reprends le concept d'unité de temps et d'espace d'Aristote. Tous les rêves auront lieu au bureau des brevets - « une pièce longue et étroite pleine d'idées pratiques » -, et tous les intermèdes sis dans le réel prendront place à l'extérieur du bureau, dans la rue. Ma soeur - une fille longue et étroite pleine d'idées pratiques - suggère l'utilisation d'une porte sur scène pour simuler le passage du rêve à la réalité. Une porte ! Pourquoi n'y avais-je pas pensé ? C'est si simple ! J'écris les mots « bureau, rue, porte » et me mets à les psalmodier. Une fois la messe terminée, libérée, je réunis dans une enveloppe brune les Kramgasse, Gerberngasse, Zytogloggeturm, Zurich et Rome, et j'y inscris : « Pour Einstein's Dreams, le film. À être tourné sur les lieux. »

I.iii Une phrase du texte me revient en tête : « Il tenait dans sa main vingt pages froissées, sa nouvelle théorie du temps. » Je me rappelle l'exclamation de Jimmy Tait, un des auteurs-interprètes, lorsqu'il l'avait lue : « C'est ça ! C'est ça, l'histoire ! Einstein qui tient toute la pièce dans ses mains ! » Je pensais que Jimmy parlait métaphoriquement, jusqu'à ce qu'il arrive à la répétition le lendemain avec vingt pages attachées à des câbles. On pouvait ainsi les manipuler pour qu'elles s'envolent des mains d'Einstein ! L'idée de Jimmy permet de représenter la transition des rêves de la page à ceux de la scène, directement des mains de celui qui les a créés. Einstein tel « Homère, le poète symboliste », pour reprendre ce que m'avait un jour dit Daniel Canty.

Jour 10
Einstein's Dreams devient une tragédie grecque. Je porte la toge et les sandales, change mon prénom pour Euripide et me lance dans l'écriture d'une pièce mettant en vedette le Choeur du Bureau des brevets et une divinité moderne, Einstein. Sur scène, il sera simplement un symbole, une figure omniprésente, un témoin silencieux comme le spectateur devant l'histoire de ses rêves racontés par le choeur.

Jour 11
Plouf ! Ma noble poétique selon Einstein coule comme une pierre ! Heidi compare Albert à Ulysse plutôt qu'à Homère. Elle le voit comme un mortel qui voyage à travers ses propres rêves.

Je tente de m'objecter : « Mais le livre indique qu'il attend. Tout ce qu'il fait du début à la fin c'est attendre.
- Il ne peut pas seulement attendre.
- C'est ironique, hein ? Einstein, le créateur qui tient dans ses mains la théorie du temps, doit s'asseoir et attendre l'arrivée de la dactylo pendant toute la durée de la pièce.
- Où se trouve le dramatique là-dedans ?
- Le dramatique est dans ses rêves.
- Bon, alors mettons-le dans ses rêves.
- Mais c'est un symbole.
- C'est un personnage.
- Parfait. Ça veut dire que les rêves ne seront pas à propos du temps.
- Qu'est-ce que tu veux dire ?
- Les rêves seront à propos de lui. »
Pause.

« Non, on ne peut pas avoir Einstein sur scène en train d'attendre sans rien faire.
- Pourquoi pas ?
- Parce que c'est ennuyant !
- Je sais pas. Beckett s'en est bien sorti durant au moins quarante-cinq minutes dans En attendant Godot.
- C'est parce que Vladimir et Estragon étaient des personnages engageants.
- Ouais... » Moi et ma grand gueule ! Maintenant je ne peux assurément plus la convaincre des dangers d'incarner et de personnifier un icône. Elle croit que nous retirons à l'auditoire l'occasion de s'attacher au personnage d'Einstein. Moi, j'ai la pétrifiante appréhension que l'auditoire sera suprêmement déçu lorsque le personnage ouvrira la bouche.
« Et s'il ne faisait que baragouiner ?
- Quoi ?
- Ou s'il était un clown ? »
Sur ce, ma toge tombe.

Jour 12
Média : étant technophobe, j'ai jusqu'ici évité la partie interdisciplinaire du spectacle. Après avoir feuilleté le Marshall McLuhan pour les nuls, j'imagine dans ma petite tête que le média servira simplement de contrepoint à la représentation. Toutefois, après avoir rencontré Shawn Chappelle, je me rends compte que, dans sa petite tête, le média est la scénographie.

Nous établissons rapidement les paramètres d'exploitation du média en extrayant du livre quelques images qui nous ont interpellés. Sur les murs du bureau des brevets surgissent alors des images de rivières, de nuages, de mécanismes d'horloge, d'inventions brevetées, d'équations d'Einstein, et ces morceaux de texte comprimés qui sont comme les titres d'un film muet.

Après avoir entendu et compris les idées de Shawn, je peux enfin voir comment l'écran vidéo sera intégré dans l'ensemble : il représentera les limites des univers intérieurs/extérieurs d'Einstein. Je n'ai plus devant moi cet objet désarticulé et inanimé autour duquel je tournais. L'écran devient un paysage de symboles flottants qui ressemble à un tableau de Magritte. Il ajoute cet élément organique si présent dans le roman, mais que j'étais incapable de traduire dans l'adaptation.

Je m'écris un petit aide-mémoire pour m'aider dans l'avenir : « Dans la conception d'une d'oeuvre collective, il est parfois profitable de rencontrer les autres auteurs. »

Épilogue
Le dramaturge Terry Johnson a un jour déclaré que « une pièce de théâtre n'est jamais terminée ». Robert Lepage, lui, a dit que celle-ci « (...) n'est écrite qu'après la représentation ». Dans le cas d'Einstein's Dreams, ces deux visions se sont avérées vraies. L'adaptation théâtrale n'a pas encore été terminée ou jouée.

Je travaille présentement à la cinquième version de la pièce, quelques jours avant ma rencontre avec les comédiens.

Au moment où quiconque lira ce texte, Einstein's Dreams aura déjà vécu ses grands moments : ses douze représentations. Ce sera chose du passé. Ne subsisteront qu'un script, une trame musicale, une conduite d'éclairage, six costumes, une série d'images déconnectées et peut-être la perspective de reprendre le spectacle un jour : la « vie » de cette production sera déjà terminée depuis trop longtemps... (Pourquoi ai-je soudainement l'impression de rédiger une épitaphe ?) Et ensuite ? Quand la poussière sera retombée ? Peut-être me retrouverez-vous avec mon chien, agrippée aux grilles de Time Warner Books au milieu de la nuit, réveillant le gardien en requérant d'urgence son emploi ! Ou peut-être nous verrez-vous, Mike Bernard et moi, au pied d'un pommier, la brise estivale nous relaxant, plongés dans une de ces conversations sur le sens de la vie, lesquelles tournent en rond sans jamais déboucher sur quelque chose...

Référence:
La première de l'adaptation théâtrale d'Einstein's Dreams par Pangea Arts a eu lieu à Vancouver le 3 mai 2002 au Roundhouse Community Centre.

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