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253 : labyrinthe sans issue
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Un labyrinthe sans issue
253 DE GEOFF RYMAN UN ROMAN INTERNET SURE LE MÉTRO DE LONDRES EN SEPT WAGONS ET UN ACCIDENT

0 : Orientation
« L'illusion d'un univers ordonné »1

1 Publié sur le Web en 1996 (www.ryman-novel.com) et ensuite imprimé en 1998, 253 de Geoff Ryman raconte le voyage de 253 personnes sur la ligne Bakerloo du métro de Londres le matin du 11 janvier 1995, entre 8 h 35 et 8 h 42. Chaque personne est décrite en 253 mots et chaque description est sous-divisée en « apparence extérieure », en « information interne » et en « ce qu'ils font ou ce qu'ils pensent ». Une suite, Another One along in a Minute2, est prévue ; elle portera sur les passagers du wagon suivant celui qui s'écrase dans 253.

Sous forme de livre ­ une « refonte imprimée » selon le sous-titre ­ 253 compte plus de 350 pages. Ce n'est pas, toutefois, un roman ou un recueil de nouvelles au sens propre. Ryman lui-même y fait référence sur son site comme étant « un roman Internet sur le métro de Londres, en sept wagons et un accident ».

253 compte parmi les oeuvres qui inventent leur propre forme, telles que Les villes invisibles d'Italo Calvino ou Einstein's Dreams d'Alan Lightman. Parce qu'elles sont simplement publiées sous forme de livre, ces oeuvres incitent à une lecture suivie (bien qu'il ne soit pas nécessaire de les lire de cette façon). Mais plutôt que de respecter la structure traditionnelle du récit, elles accumulent les variations sur un thème donné ­ le temps pour Einstein's Dreams, la ville dans Les villes invisibles. Il y a autant de façons de lire 253 qu'il y en a de lecteurs. Il est banal d'affirmer que la lecture d'un livre est une expérience particulière à chaque lecteur, mais, dans le cas de 253, ce constat prend tout son sens. La version en ligne du roman diffère de la version imprimée par le seul fait qu'elle comporte des hyperliens ; pourtant, ce dispositif transforme complètement l'expérience de lecture. Bien que le design Web soit ici à son état le plus élémentaire - fond blanc, texte noir, hyperliens bleus virant au mauve après avoir été utilisés, tableaux disgracieux, éléments graphiques plutôt primaires - ses permutations sont pratiquement infinies.

I : Embarquement
« L'interactivité remplace l'intrigue du temps par celle de l'espace »

253 n'est pas conçu comme une série d'événements consécutifs ou comme une suite de scènes désordonnées qu'il est possible d'assembler en un récit. Tous les éléments de l'histoire se déroulent dans un laps de temps de sept minutes. Au lieu d'être transporté à travers le récit par le flux narratif (comme ce serait le cas dans un roman traditionnel ou un film), le lecteur peut, en tout temps, choisir sa destination : il voyage dans la simultanéité.

J'ai d'abord lu 253 dans sa version imprimée. Sous sa forme de livre, 253 est soigneusement organisé : il y a une introduction, sept sections détaillant les passagers de chacun des wagons, une conclusion (The End of the Line) dans laquelle le wagon s'écrase, et un index. Celui-ci regroupe les divers personnages, allant du neutre et banal (Canada, British Telecom, Star Trek) à l'amusant et l'improbable (Big Issue Love Chain ; Street Signs, Directions, Lack of in Britain).

Comme n'importe qui l'aurait fait, j'imagine, j'ai lu la version imprimée de 253 du début jusqu'à la fin, linéairement. J'aurais pu me servir de l'index pour passer d'une section à l'autre, mais je ne l'ai pas fait ; j'ai lu 253 comme n'importe quel autre roman traditionnel (imprimé s'entend).

La lecture de 253 en ligne fut une expérience radicalement différente. La page suivante de l'imprimé était ici remplacée par les hyperliens. En ayant recours au « Journey Planner » (une carte électronique du métro et de ses sept wagons) et aux liens reliant les textes, j'étais libre d'errer à souhait, inventant ma propre expérience de lecture à l'intérieur du cadre créé par Ryman :

253 = sept wagons de métro munis de 36 sièges chacun = 252 entrées de passagers + une pour le conducteur + matériel textuel accessoire (publicités factices, carte de répartition des passagers pour chaque voiture, notes de bas de page, arrière-scène)

Ces deux principes formels - l'hyperlien et la répartition des personnes dans sept wagons de métro - constituent les fondations de l'architecture de 253. Ils permettent la spatialisation de l'expérience narrative, qui dès lors s'affranchit du schéma temporel habituel.

Les passagers de 253 sont (sinistrement, pourrait-on dire) comptés ; en théorie, j'aurais donc pu reproduire l'expérience du livre en procédant dans l'ordre de leur numérotation. La version Web incite cependant le lecteur à adopter une approche aléatoire, dispersée, partielle. Plutôt que de lire l'ensemble du texte en une seule séance, j'ai lu des segments à différents intervalles, sans faire d'effort particulier pour lire la totalité de l'ouvrage Sous sa forme en ligne, 253 est un texte auquel il faut revenir, à l'intérieur duquel on doit circuler, un texte qui doit être consulté ­ davantage comme une encyclopédie que comme un roman. On revient éventuellement à des passages qui ont déjà été lus, le texte étant circulaire... comme un labyrinthe sans issue. Le texte est circulaire : un labyrinthe sans issue.

II : En mouvement
« 253 peut vous rendre omniscient, vous déifier. »

Les personnages de la version Web de 253 sont hyperliés par des caractéristiques communes ­ un intérêt partagé, une connaissance mutuelle, la même destination ou leur proximité physique. Par exemple, en lisant la description du passager 132, Richard Thurlow, nous apprenons qu'il travaille à la Lloyd's Bank et qu'il a des amis à la Pall Mall Oil. De plus, on comprend qu'il se sent pressé par « son voisin » de siège, voisin qui, lui, reçoit un coup de pied accidentel de la part de « l'homme devant lui ».

Chacune des phrases citées est un hyperlien : Lloyd's Bank mène au passager 34, Adele Driscoll, qui travaille également dans cette banque ; Pall Mall Oil conduit au passager 150, Caroline Roffey, qui travaille dans cette compagnie ; « son voisin » et « l'homme devant lui » mènent évidemment aux descriptions des personnages en question. De même, la page décrivant chaque passager pouvant être rejoint à partir de la page de Richard Thurlow possède plusieurs hyperliens associatifs qui gouvernent le cheminement plus ou moins aléatoire du lecteur dans le texte.

La catégorisation de l'information dans 253 donne un caractère particulier à la lecture de chaque description. Le lecteur a l'impression de poser un objectif sur les personnages, celui-ci éclaircissant sa perception et sa compréhension, rehaussant par le fait même son empathie pour eux. Nous ne voyons au départ que leur « apparence extérieure », pour ensuite en apprendre plus sur le tissu particulier de leurs vies, et enfin nous découvrons exactement ce qu'ils ont en tête au moment où 253 se déroule. Dans le cas des passagers qui restent dans le wagon jusqu'au moment de l'accident, le texte devient un catalogue précis de ce qui sera détruit, de ce qui ne sera plus.

Le texte devient l'exact registre de ce qui sera détruit. 253 est un riche échantillon de la vie urbaine moderne, vie aussi variée et banale et exaltée et résignée et drôle et pathétique que l'est la véritable. La myriade de connexions nous donne le pouvoir des anges des Ailes du désir de Wim Wenders : parmi le brouhaha d'une conscience collective, nous expérimentons d'intenses moments de lucidité et de perspicacité.

À l'intérieur du champ de ces sept wagons de métro, de ces 253 personnes et de ces sept minutes, le lecteur est omniscient. Mais si 253 nous donne l'impression d'être un dieu, comme Ryman le suggère avec amusement sur le site Web, ce qui devient nôtre, ce sont les attributs d'un dieu impotent, incapable d'intervenir, qu'il soit amusé par les ironies de la vie ou consterné par le sort qui s'abat sur les prisonniers des wagons.

III : Faire halte
« Il n'arrive rien de particulier. »

Au moment de sa publication, 253 semblait constituer un changement de direction surprenant pour son auteur. Les trois premiers romans de Ryman étaient des récits d'anticipations, et son quatrième, Was, avait pour thème notre besoin d'inventer des histoires, des contes impossibles comme le Magicien d'Oz. Toutefois, dans la postface de Was, Ryman se décrivait comme un « écrivain fantastique qui est tombé en amour avec le réalisme » ; il n'est donc pas surprenant qu'il ait abandonné le fantastique pour le réalisme de 253.

De prime abord, il semble aussi que 253 transcende la profonde angoisse sur laquelle se fondaient les oeuvres précédentes de Ryman. Plusieurs descriptions de passagers sont teintées de mélancolie et de frustration - les personnages mènent souvent des vies qui semblent insatisfaisantes et étouffées par la routine - mais l'ensemble de l'ouvrage pourrait être considéré comme festif, vivant, embrassant les contradictions et les multiplicités qui sont à l'origine du patchwork culturel de Londres. Néanmoins, 253 est, je crois, une oeuvre au coeur de laquelle réside un profond désespoir ­ un rejet du réconfort propre au genre fantastique.

L'intention du fantastique, dans sa forme la plus pure, est de raconter des histoires qui nous réconcilient avec le monde, qui mènent à la guérison, à l'intégration : le roi Pêcheur sauve la terre meurtrie ; Dorothy défait la sorcière et retourne, revitalisée, à la maison ; Frodo (avec un peu d'aide) jette l'Anneau dans la montagne du Destin. De même, dans le fantastique de Ryman, il existe une croyance implicite en la possibilité de rédemption ou de paix, peu importe combien l'obtention en est difficile. Ces récits nous offrent l'espoir d'une réponse qui donne sens à la vie. Et même si cette réponse est cruelle ou ironique ou morne, il reste un sens.

253 nous prive de ce sens, de cette réponse. En fait, par tous ses aspects, 253 est en opposition avec le schéma traditionnel du fantastique et vient s'inscrire en faux par rapport aux autres oeuvres de son auteur. C'est qu'on n'y trouve pas d'histoire en tant que telle : la plupart des descriptions des passagers nous permettent d'inférer une histoire ­ basée sur qui ils sont, qui ils ont été, ce qu'ils pensent ­, mais ce sont là des histoires dont nous ne pourrons jamais connaître la conclusion.

La nature non linéaire du texte contrarie encore plus toute tentative de créer un récit unifié. Selon l'approche adoptée, le matériel peut sembler tenir soit du chaos, soit d'une organisation arbitraire. Mais, en définitive, le texte ne façonne pas le monde pour nous offrir un sens qui le transcende ; ou, pour le dire autrement, le texte façonne un monde pour créer l'absence de signification.

IV : Terminus
« Découvrez l'horrible fin. »

Toutes ces préoccupations formelles paraissent futiles comparativement à l'événement troublant que Ryman impose à son récit sans intrigue : dans la section intitulée The End of the Line, un accident vient détruire le métro. Des gens meurent. Ce qui pourrait autrement être interprété comme la représentation d'une « tranche de vie » du quotidien devient soudainement et brutalement quelque chose de plus sombre, de désespérant.

Le désespoir n'est probablement pas ce que l'on ressent en plongeant initialement dans 253, mais il semble être le moteur du récit, et Ryman n'essaie aucunement de dissimuler le fatalisme de son oeuvre. Le sous-titre de la page d'accueil de son site nous annonce qu'il y aura un accident, et le lecteur est sciemment dirigé vers « Le dernier arrêt » pour découvrir l'abrupte fin du voyage. On nous montre des gens qui, propulsés par la routine mécanique, se dirigent inconsciemment vers le néant, vers une mort aléatoire et insignifiante. Il n'y a pas d'histoire ; il y a seulement l'intervalle entre maintenant et la fin de la ligne. Et au bout de la ligne se trouve l'ultime terminus : la mort.

253 traite donc en partie de la nature brusque et impartiale de la mort, celle qui nous empêche définitivement de trouver un sens aux événements embrouillés que constituent nos vies. En ce sens, il ne faudra pas se surprendre de lire le propos suivant dans la conclusion de la page explicative du site de Ryman : « 253 a lieu le 11 janvier 1995, le jour où j'ai appris que mon meilleur ami se mourrait du sida. »

Notes:
1. Les citations sont tirées de « 253? Pourquoi 253?.. » [http://www.ryman-novel.com/info/why.htm] et de « Fin du trajet » [http://www.ryman-novel.com/end/home.htm], documents contenus dans [http://www.ryman-novel.com].

2. Les passengers de Another One along in a Minute sont coinces derrière le wagon accidenté de 253 pour cinq minutes (ou 300 secondes). Ryman demande aux lecteurs de ce roman de lui soumettre des descriptions de 300 mots des gens montés à bord du wagon bloqué. Celles-ci pourraient être utlisées dans le nouveau site de Another One along in a Minute.

Liens:
[http://www.ryman-novel.com]

[http://www.ryman-novel.com/info/why.htm]

[http://www.ryman-novel.com/end/home.htm]

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