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delirium : Créativité immorale
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Créativité immorale
Un entretien avec Douglas Cooper
par Nancy Costigan, traduit de l'anglais par Chantale van Dieren

Delirium (1998), le deuxième roman de Douglas Cooper, a été le premier roman-feuilleton publié sur Internet. Cependant, Cooper demeure l'un des critiques les plus virulents du Web, surtout en ce qui concerne son potentiel en tant que média artistique. Quoique cet écrivain et artiste travaille de temps en temps en cyberespace (on peut observer quelques-unes de ses oeuvres littéraires, de ses photos et de ses peintures sur son site Web, www.dysmedia.com), on trouve la plupart de ses créations dans des librairies, dans des expositions d'architecture, sur des toiles ou sur la scène.

L'univers artistique de Cooper ­ écrivain, philosophe, peintre, architecte et scénariste ­ articule surtout des structures fragmentées. Son oeuvre mobilise plusieurs formes d'art, ce qui permet à chacune de se réinventer et d'ouvrir sur de nouvelles valeurs, de nouvelles perspectives. Nancy Costigan s'est récemment entretenue avec Douglas Cooper au sujet de ses expériences de publication sur Internet, de ses peintures « cacostrophiques », de la promiscuité sexuelle dans son art, et de son prochain roman, le troisième, The Invisible Hand.

h0 : J'aimerais commencer par une discussion sur votre deuxième roman, Delirium. Pourriez-vous rafraîchir notre mémoire sur sa première incarnation sous la forme d'un feuilleton dans Internet ?

Douglas Cooper : C'était en fait une façon d'examiner un nouveau moyen d'expression, et de tenter de concevoir la meilleure manière d'y déployer une histoire qui prenne avantage de la structure inhérente à cette nouvelle technologie. Ma connaissance d'Internet était plutôt vague. Mon agent (à Hollywood) et moi avons discuté la possibilité de produire un roman-feuilleton dans Internet. Je ne savais pas trop ce que j'entendais par là, mais je cherchais une façon originale de présenter mon prochain roman sous la forme d'un feuilleton. Un arrangement avec Time Warner a rendu cela possible ­ c'était en 1993.

Ils m'ont montré un peu comment cela fonctionnait, et je me suis dit : c'est exactement ce que je recherche. J'ai toujours été obsédé par Borges et sa nouvelle « Le jardin aux sentiers qui bifurquent », qui est en fait devenue emblématique. C'est la nouvelle que tout le monde cite, cinq années plus tard, lorsqu'on parle de créer un récit dans le Web.

Si on veut créer une oeuvre narrative avec ce média, il faut imaginer une intrigue comportant plusieurs embranchements. Cependant, tôt ou tard, on fait face à un problème lorsqu'on a un nouvel embranchement à toutes les trois ou quatre phrases ; on se retrouve avec six mille intrigues, et l'histoire devient impossible à suivre. Il faut savoir s'arrêter. Nous avons pensé à différentes manières d'y remédier, et j'ai opté pour une solution ­ seulement quatre intrigues parallèles ­ qui, après coup, n'est pas aussi intéressante que ce que j'avais imaginé. Il était possible de naviguer évoluait à son propre rythme ­ imaginez un graphique à quatre barres dont chaque barre grandit à sa propre vitesse. Voilà essentiellement ce dont il s'agissait. Ce n'est pas un concept sans mérite, mais, à bien des égards, j'aurais espéré en accomplir davantage.

Certains critiques vous ont reproché une structure sans hypertextes...

Voilà une critique que je suis bien content d'entendre. Bien sûr, ce fut une décision délibérée. J'ai décidé de ne pas utiliser les hypertextes, et cela a désappointé leurs partisans, qui voulaient voir le Web utilisé exactement de cette manière. Par ailleurs, je n'ai jamais vu une oeuvre de fiction réussie présentée de cette façon sur le Web. Mis à part la vente de différents produits et l'exhibition pornographique, le Web excelle à la présentation de textes académiques traditionnels qui utilisent de nombreuses citations, notes en bas de page, etc.

Est-ce qu'il y avait des images sur le site ?

Oui, mais les images dans Delirium n'avaient aucun lien avec le roman lui-même. Elles étaient du bonbon, et étaient surtout utilisées pour faciliter la navigation et pour créer une ambiance. Le roman n'a pas besoin de ces images, il n'a pas été pensé de cette façon.

Est-ce dire qu'on ne manquerait aucun élément important en ne lisant que la version imprimée ?

Je crois que perdre ces images serait avantageux. L'expérience sur le Web fut intéressante, mais si j'avais pu modifier le site, je l'aurais fait. J'aurais réexaminé sa structure et organisé le livre différemment. Bien que j'adhère à la narration fragmentée, je crois malgré tout qu'il faille suivre un certain plan directeur et je ne pense pas l'avoir imposé dans ce cas-ci. Si j'en avais la chance, je réécrirais Delirium en grande partie.

J'ai trouvé que vos deux premiers romans se complètent, bien que je pense que votre premier livre, Amnesia, est plus poétique que Delirium.

Je suis d'accord. Comme beaucoup d'autres, j'ai perdu beaucoup trop de temps à New York en compagnie d'insolents à la mentalité adolescente, qui ont en fait trente ans, quarante ans, cinquante ans, et qui n'ont pas encore effacé de leur visage ce petit sourire condescendant, pour citer les critiques de George W. Bush. Voilà la position perpétuelle de l'avant-garde new-yorkaise : regarder en arrière et se moquer. Ce n'est pas une façon très constructive d'aborder les choses.

Il y a deux mois, je visitais Montréal et je dois avouer que les gens y sont beaucoup plus sérieux. Même si leurs efforts échouent, ils essaient de faire quelque chose qui est beaucoup, beaucoup plus sérieux que ce que font la plupart des gens que je connais et qui travaillent dans le milieu des médias expérimentaux, de la littérature ou du théâtre, ici à New York.

À Montréal, on croit encore qu'il est possible de créer une oeuvre importante ­ alors qu'ici c'est l'inverse, on observe un travail qui fut important et on fait remarquer combien il n'a plus d'importance. Je crois que Delirium était contaminé par cette attitude, que je trouve puérile. Je réalise maintenant avoir fait fausse route, même si, chemin faisant, j'ai rencontré la crème de l'avant-garde insolente. C'est pourquoi je reviens à une certaine manière de faire les choses, que j'hésiterais à qualifier de sincère, car mon mode de création habituel a toujours eu recours à l'ironie.

Voudriez-vous que vos romans soient traduits en français ?

Pour une étrange raison, tout le monde sauf les Français s'est intéressé à publier mes romans. Pourtant, ils sont faits pour les francophones ! J'adorerais qu'un traducteur québécois y travaille.

Delirium était une oeuvre narrative hypertextuelle incomplète, alors que sa version imprimée est une oeuvre complète. On dirait qu'Internet a été un terrain d'entraînement, un lieu expérimental pour votre travail. Cependant, rien n'y reste en permanence. Pourquoi ?

Internet commence à me déprimer en tant que support artistique. Bien que ses possibilités soient immenses, je ne connais personne qui exploite réellement son potentiel. Si on a l'intention de créer une oeuvre dans Internet, il faut qu'elle soit organique. Ce doit être le genre de production qui ne pourrait exister sous une autre forme. Présentement, la plupart des productions dans Internet ont été créées par un autre média puis déportées sur Internet sans raison précise. Je suis coupable de faire la même chose à l'occasion, mais ce n'est pas du tout ce que je veux faire. Si je crée une oeuvre pour Internet, ou si un autre artiste crée une oeuvre pour ce média, il nous faut comprendre comment le Web fonctionne et pourquoi le Web est le média qui convient à la présentation de cet ouvrage.

En général, je suis très critique à l'égard des nouveaux médias et en quelque sorte désillusionné par ces derniers. Et cela même si j'ai été au milieu de l'action en matière de création de nouveaux médias depuis les débuts de l'utilisation populaire du Web. Je déteste m'avouer blasé, mais j'ai presque tout vu.

Je me laisserais volontiers impressionner cependant. Je suis à la recherche de quelque chose qui puisse profondément me toucher. Mais rien dans Internet ne m'a encore profondément touché. Je crois que nous en sommes à une étape analogue à celle des premiers jours de la photographie, et plus spécifiquement à celle des débuts du cinéma, lorsque nous n'avions aucune idée du potentiel du cinéma en tant que générateur de concepts novateurs. Cela pourrait prendre deux ou trois générations avant que l'on découvre toutes les possibilités de ce média, et plus qu'un artiste visionnaire se concentrant sur lui en particulier. Ce qu'il faudrait, c'est un génie de la trempe de Griffith, ou de Orson Welles.

Travaillez-vous présentement sur des projets qui pourraient être présentés sur le Web ?

J'expérimente beaucoup avec le logiciel PhotoShop, qui est un outil fascinant si on l'utilise pour la photographie, mais qui l'est également pour d'autres usages. PhotoShop s'inspire de la peinture. Le logiciel a été créé pour la manipulation de photos, mais il est devenu un outil de création d'images, comme l'était la peinture. Ce logiciel est aussi complexe qu'une cathédrale. J'ignore si quelqu'un d'autre a déjà parlé de PhotoShop de façon aussi délirante ! Les ingénieurs vont m'écrire des lettres d'amour.

J'essaie de créer des oeuvres abstraites qui profitent de la structure du navigateur, lequel n'a pas tout à fait la même structure que le Web lui-même. Avec Internet Explorer, on peut faire défiler l'écran sur une certaine longueur. Cependant, on ne peut le faire défiler qu'un tout petit peu de gauche à droite. Donc, je crée des oeuvres d'art qui sont longues et étroites. La plupart des gens qui exposent sur le Web essaient de créer de l'art profond, ce qui, je crois, est un problème.

C'est ce qui me préoccupe présentement : l'idée d'art « sur le long ». Ça semble ridicule, mais Giacometti avait précisément la même préoccupation. C'est un aspect spécifique à ce média, car c'est quelque chose qui est encadrée par le navigateur et qui ne peut être vue qu'avec ce dernier. C'est un type d'expérience particulier. Cette présentation est aussi beaucoup plus simple que ce que j'ai essayé de produire avec Delirium, mais je crois que ce sera, à bien des égards, beaucoup plus élégant.

Parlons maintenant de votre site Web, Dysmedia. Quel est sa fonction principale ?

Au début, le site consistait en un portfolio en ligne de mon expérimentation avec PhotoShop. Je voulais trouver une manière de présenter mes propres créations sur le Web, parce que j'étais à la merci des graphistes et des programmeurs. Ils n'ont pas toujours produit ce que j'aurais aimé voir, alors j'ai pris le contrôle du processus. J'ai décidé de ne pas afficher le travail que j'avais déjà produit, mais plutôt de créer des oeuvres qui conviennent à l'environnement du Web. Dysmedia est devenu une sorte de musée privé, un laboratoire. Il s'agit d'un effort, pour autant qu'il existe une intention critique à cet égard, mettant en doute la promesse du Web d'être un média transparent. De bien des manières, Dysmedia se veut un site « non Web ». Graphiquement, le site est plutôt désordonné ; il n'est pas aseptisé.

Dysmedia présente également une série de peintures intitulée « Cacostrophe  ». Pourriez-vous expliquer ce concept ?

Mon projet initial consistait à ériger une série de grandes toiles et à écrire mon roman sur celles-ci avec de la peinture ou d'autres modes d'expression, car je voulais voir si la vision et le processus propre à l'écriture pouvaient être rendus comme un simple objet visuel. Avant qu'on en saisisse le sens, le texte est une sorte d'expérience visuelle primaire. Vient ensuite le processus de la compréhension ou de la lecture du texte, procédé dans lequel je suis censé être engagé en tant qu'écrivain. J'ai donc mis au point la notion de « cacostrophe  », un mot inventé décrivant un texte dont le sens est poussé au-delà de toute signification.

Foucault utilise le concept de calligramme, qui décrit l'impression laissée par le texte avant qu'on en saisisse le sens. Il s'agit d'une expérience esthétique du sens possible d'un texte. J'espérais que ces images fonctionnent comme un calligramme, tout en étant un palimpseste pour le manuscrit, en contribuant à la création d'un roman. Si le calligramme vient avant le sens, « cacostrophe » est ce que l'on crée en poussant délibérément le sens d'un texte dans le domaine du non-sens.

Dans le passé vous avez qualifié Internet de maison de débauche, ou de centre d'achat. Ailleurs, vous l'avez appelé l'architecte prostitué ­ satisfaisant aux désirs de tous. Vous vous définissez, d'autre part, par le terme « putain des genres » (genre slut). Pourquoi autant de promiscuité sexuelle dans votre langage ?

La notion de promiscuité est très importante pour moi comme métaphore expliquant l'explosion des médias et comme façon d'aborder la sexualité. À bien des égards, il s'agit du thème central caractérisant la fin du siècle dernier. Il me semble que la fin de chaque siècle, d'une certaine façon, est absorbée par la notion de promiscuité. Mon nouveau roman est explicitement basé sur le personnage de Don Giovanni.

Présentez-nous quelques éléments de votre troisième roman.

Une partie de ma méthode a toujours été de prendre trois ou quatre thèmes sensiblement analogues, de les laisser s'affronter dans le même récit et, ensuite, de mettre de l'ordre dans toute cette confusion. C'est le processus de mon troisième roman, The Invisible Hand.

Je m'intéresse à l'idée de la promiscuité des genres, c'est-à-dire à l'idée d'un artiste incapable de se limiter à une façon unique d'accomplir les choses. Cette idée n'est pas seulement une stratégie, mais une sorte d'obsession. Je connais beaucoup de gens incapables de se restreindre à une seule forme d'expression. Ils sont gênés par cette situation. Les architectes Diller et Scofidio en sont un exemple célèbre, bien de notre époque : pendant longtemps, ils n'ont pas créé de bâtiments, mais se sont limités à la performance et à l'installation.

Afin de comprendre ce concept dans le contexte du récit romanesque, j'ai fixé mon attention sur quelques-unes des plus imposantes métaphores de la promiscuité sexuelle : Don Giovanni et Don Juan. Ces icônes incarnent la promiscuité sexuelle, tant dans ses aspects positifs que négatifs. C'est donc ce qu'est devenu mon roman à un certain niveau : une analyse de la promiscuité sexuelle, dans un sens aussi métaphorique qu'ordinaire. À bien des égards, le but de ce roman est de prendre l'ordinaire et de l'élever au-delà de ce qui est ordinaire.

Comment utilisez-vous les figures de Don Juan et de Don Giovanni ?

Dans le contexte politique actuel, il est très délicat d'associer la notion de promiscuité sexuelle à un homme qui est une légende vivante, même s'il est séduisant et satanique, comme le Don Giovanni de Mozart, ou bien un bouffon grandiose. Un personnage mâle immoral, sans attaches, constitue un immense problème. J'ai donc décidé que mon Don Juan serait une femme. Il existe, en fait, un homologue réel de ce personnage. Il s'agit d'une femme pornographe, froide et insensible, dont la collection d'images d'hommes se compose non seulement de ses créations personnelles, mais aussi de photos de modèles ayant signés une décharge de responsabilité lui permettant de publier ces images.

Puisque le roman a pour sujet la promiscuité, il est parfaitement convenable qu'il épouse diverses formes. Le roman sera composé, par exemple, de poésie amphigourique, un sujet qui m'intéresse depuis très, très longtemps. Il s'agit d'une forme d'abstraction entretenant avec le langage la même relation que les toiles de Pollock entretiennent avec leur représentation, bien que cette forme précède Pollock de plusieurs années. Un de mes personnages pense en vers amphigouriques. Cette forme de poésie sied bien au concept de « cacostrophe », un texte poussé au-delà du sens, transformé en autre chose. The Invisible Hand contiendra également des images photographiques.

Utiliserez-vous ces images photographiques au lieu du texte dans certaines parties de votre roman ?

J'ai l'impression que les images que j'ai choisies, tantôt précéderont le texte, tantôt viendront après le texte. Les images ne seront pas que de simples illustrations. Ce serait trop facile. Pour un romancier, qu'une image puisse remplacer un récit serait un rêve qui se réalise. Ça, c'est exactement le but d'un bon scénario. Chaque fois qu'on réussit à remplacer un dialogue par une image, on accomplit quelque chose de bien. Je suis très habitué à penser de cette façon.

Lien:
[http://www.dysmedia.com]

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