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ceremony of innocence : Lecture du désir
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Lecture du désir entre les lignes du livre
La mystérieuse correspondance entre Sabine et Griffon
par Daniel Canty

Le pop art excentrique de Donald Evans (1945-1977) était entièrement composé de feuilles de timbres provenant de pays inexistants. Peu avant sa mort prématurée, survenue lors de l’incendie qui a ravagé son atelier de Philadelphie, Evans a conçu un projet qui consistait à utiliser ces timbres-poste fictifs dans une correspondance imaginaire.

Qui aurait pu prévoir les formes inusitées qu’allaient prendre les lettres de ce miniaturiste ? Dans sa trilogie Sabine et Griffon, Nick Bantock (auteur du descriptif dithyrambique en forme de carte postale se trouvant sur le quatrième de couverture du livre The World of Donald Evans1) a opté pour ce type de correspondance minimaliste qu’est la carte postale.

L’illustration sur une carte postale a souvent plus d’impact que le message écrit au verso : « Soleil, vagues, beauté. Il ne manque que toi… » Nul doute que l’histoire de Sabine et Griffon réside plus dans les collages qui ornent les pages que dans les récits elliptiques au verso. Les personnages éponymes de la trilogie sont deux artistes isolés qui ne se sont jamais rencontrés, mais qui partagent une forme de télépathie leur permettant de voir le travail de l’autre. En rétrospective, l’histoire – comme celle de tout collage – dépeint simplement, au fil des pages, les rencontres fortuites de leur art et de leur vie.

L’histoire dépeint les rencontres fortuites de leur art et de leur vie. Il serait tentant de supposer que les «véritables» interlocuteurs de cette trilogie sont Bantock et Evans et leurs approches artistiques respectives, l’un réagissant à sa manière au processus entamé par l’autre. Or, analyser plutôt la façon dont le livre Sabine et Griffon incite le lecteur à devenir voyeur d’un amour naissant constitue, à mon avis, une approche bien plus séduisante.

Le succès du livre – et dans ce qui suit réside peut-être le catalyseur de notre désir – repose sur la sensualité de ces rencontres : une sensualité qui dépend plus de la disposition des objets trouvés sur les cartes postales que de l’écriture, plus de l’activité imaginative de l’auteur et de ses alter ego que de la matérialité même du livre. Mais cette sensualité réside aussi dans les limites (et les conjugaisons) perçues de l’écriture, du collage, du papier et du travail de l’artiste, ici soumises au regard passionné du lecteur. Autrement dit, l’art de Sabine et Griffon, comme l’émotion qui s’en dégage, se manifeste toujours entre les divers éléments qui le composent plutôt qu’à travers l’identité propre de ces éléments.

Le succès commercial du livre Sabine et Griffon ne saurait expliquer à lui seul la décision de Real World Multimedia (dirigé par Peter Gabriel) d’en faire une adaptation interactive. Depuis l’avènement de ce média composite, les artistes de Real World ont sans cesse porté un regard – et prêté une oreille – attentif quant à son aspect multisensoriel (à défaut de pouvoir utiliser un terme non composite et plus précis).

Ils ont aussi compris que le multimédia, en dépit de la morale récurrente qui le perçoit comme le signe annonciateur (utopique ou dystopique) d’une virtualité étouffante, fonctionne davantage quand il cesse de vouloir faire mieux que la vie réelle, ou – plus important encore – mieux que lui-même. (Myst, exemple typique du jeu élémentaire et simple sur le plan technologique, utilise la perspective plutôt que la magie des images en trois dimensions. De ce fait, il est infiniment plus élégant que son extravagante suite, Riven.) D’ailleurs, s’il s’inspire d’un livre, le multimédia doit aussi s’efforcer – préparez-vous au blasphème – de le surpasser ou au moins de s’en démarquer. En poursuivant la logique intuitive des images de Bantock jusqu’à sa prétendue origine, nous expérimentons l’interactivité à travers un procédé qui s’apparente à la libre association.

C’est ce que Ceremony of Innocence réussit à faire. La trilogie originale de Sabine et Griffon s’intègre aux nombreuses dimensions du jeu, et c’est ensuite parmi elles que l’histoire se déploie. La lecture du récit se réalise dans un univers hétéroclite fait d’images, de sons et de jeux. Dans Ceremony of Innocence, l’art de Nick Bantock s’anime dans les deux sens du mot puisqu’il bouge et émet des sons – grâce en grande partie aux locataires du Jardin zoologique de Londres. Il parvient aussi à émouvoir en offrant au voyeur maintenant interacteur une méthode de lecture analogue à celle qui préside à la création des collages de Bantock. En poursuivant la logique intuitive des images de Bantock jusqu’à sa prétendue origine, nous devons comprendre l’interactivité à travers un procédé qui s’apparente à la libre association.

Au fond, chaque carte postale est un collage intrigant qui obéit à sa propre logique symbolique, et, afin d’avancer dans la lecture du récit, nous devons « résoudre » son énigme. Pour ce faire, il faut, par l’exploration intuitive, examiner sa surface, identifier ses cassetête et élucider son sens. Dès qu’elles sont résolues, toutes les cartes postales « pivotent sur elles-mêmes », et, de nouveau, nous sommes invités à nous joindre à Griffon et à Sabine, qui nous lisent les mots qu’ils se sont écrits. Notre voyeurisme s’inspire de leur relation surnaturelle, et témoigne encore une fois du pouvoir que possèdent leur art et leur désir de déformer l’espace et le temps.

Cette interprétation multimédia du travail de Bantock fournit un nouveau contexte à nos propres interprétations, déplacées dans un monde où elles doivent se traduire en action. Tourner les pages (ou les cartes postales) devient une exaltante activité créative, et nous devons conjuguer notre lecture à l’interactivité du cd-rom. Bien sûr, dans ce média « programmé », les designers multimédias supervisent nos associations (ou au moins, nous les suggèrent). Malgré cela, il reste amplement d’espace à l’intérieur des limites de ce collage zoologique, si bien que nous pouvons croire vivre quelque subversion enjouée, et que nous suivons la logique inhérente de chaque collage jusqu’à son origine.

Ceremony of Innocence s’avère assez évocateur pour rendre tout le mordant émotif du cinéma.

À certains endroits, Ceremony of Innocence est assez évocateur (et manipulateur) pour rendre un peu le mordant émotif du cinéma, dont l’avantage a toujours été la capacité de nous emporter dans les sillages de la lumière et du son. Il ne s’agit pas uniquement ici de la prérogative des nombreuses vidéos d’art du cd-rom (la transfiguration des lettres qui ponctuaient la trilogie), mais également de celle des associations ingénieuses (visuelles, narratives, émotionnelles) qui font des cartes postales un kaléidoscope d’identités multiples.

Ceremony of Innocence résiste suffisamment à nos explorations pour attiser notre désir d’avancer à tâtons d’une carte postale à l’autre jusqu’à ce que nous atteignions la fin de l’histoire. De cette façon, nous nous rapprochons sensiblement de Sabine et Griffon.

Finalement, cette histoire n’est-elle pas celle du désir qu’on éprouve à lire entre les lignes de n’importe quel livre?

Daniel Canty, Réalisateur, HorizonZéro.

Note:
1. EISENHART, Willy. The World of Donald Evans, New York: Abbeville Press Publishers, 1980.

Référence:
Ceremony of Innocence (1997). Real World Multimedia Ltd., U.K., un cd-rom pour Windows 95/Macintosh.

Liens:
[http://realworld.on.net/index/flash/]

[http://www.nickbantock.com]

[http://pages.zoom.co.uk/alex.mayhew/remwebsite/html/aboutalex.html]

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