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entrevues hot docs: mobilité cinématique
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entrevues hot docs
Transcriptions des entrevues effectuées au festival de films documentaires canadiens Hot Docs, du 25 avril au 4 mai 2003

Cinquième thème: Mobilité cinématique
Comment les caméras miniatures et les dispositifs sans fil changent-ils la manière dont sont réalisés les documentaires ? Une plus grande mobilité entraîne-t-elle une narration plus intime ?

Sara Diamond et Peter Wintonick
Sara : Parlons de mobilité. Dans le cadre de cette édition du festival Hot Docs, plusieurs cinéastes qui utilisent des technologies éminemment mobiles sont présents. Tu as beaucoup travaillé dans ce domaine, Peter. Selon toi, comment ces technologies changent-elles le monde?

Peter : Sincèrement, ce que j'en pense, c'est que nous sommes devenus mobiles le jour où nous avons abandonné le trépied et commencé à porter la caméra. De l'ère révolutionnaire des années 60 et 70 à aujourd'hui, la mobilité, la vitesse et le mouvement ont réintégré le cinéma. Celui-ci est redevenu mobile. On peut élargir cette idée en disant que vous pouvez être partout et nulle part en tout temps, et simultanément au point de création, en temps réel. Certes, il en est ainsi, grâce à la miniaturisation, mais aussi grâce au fait que nous pouvons transmettre et recevoir des messages par des réseaux sans fil, actes de communication au sens propre du mot.

Sara : Je suis très enthousiaste lorsque je pense aux façons dont les reportages et les documentaires se fusionnent l'un à l'autre, en quelque sorte. Le journaliste est là, en un certain sens, pour faire un reportage dans l'immédiat, dans l'instant. Le documentariste, lui, entretient un rapport beaucoup plus contemplatif, un rapport de « postproduction » avec les événements. Et je crois que les technologies mobiles font le pont entre ces deux univers. Parce que les documentaristes ont acquis le sens de la subjectivité et une solide connaissance de leur sujet (ils ne sont pas objectifs, et ne prétendent pas l'être), ils peuvent maintenant se trouver dans une situation où, 24 heures sur 24 et sept jours sur sept, ils seront à même de couvrir l'événement à mesure qu'il se produit, de filmer les participants sur le vif et d'atteindre des auditoires éloignés du lieu de l'action. Je m'intéresse beaucoup au fait que la mobilité jour et nuit, sept jours sur sept, nous rattachera un jour au lieu de l'événement, qu'elle sera « agéographique », et qu'elle existera à l'échelle planétaire, quel que soit le fuseau horaire. Nous n'en sommes pas encore au point où cela pourrait se produire, quoiqu'on le voie un peu, par exemple, dans la mobilité tactique des médias, dans les manifestations; je vois la marque de l'avenir dans ce nouvel usage des médias mobiles.

Peter : Qu'on pratique un art fondé sur le temps, comme le cinéma et l'art numérique, sur le lieu ou sur l'ego, il semble, en cette époque, que nous devions désagréger toutes ces significations pour pouvoir être branchés instantanément à nos auditoires, partout, en tout temps, en tous lieux, pour chercher, pour recevoir et pour diffuser de l'information, à partir de points de vue multiples et multiplex. Et je crois que tout cela sert à former l'idée d'un monde visuel, d'un monde vidéo véritablement intégré qui nous permettra de comprendre des cultures et des opinions contrastant avec les nôtres, et peut-être d'en arriver à comprendre cette formidable jungle où nous vivons.

Yung Chang
J'arrive de Hong Kong, où j'ai rencontré un cinéaste, qui venait d'acheter un cellulaire capable de faire des vidéoclips. Cela lui inspirait de faire un film comme L'homme à la caméra, de Vertov, mais qu'il intitulerait L'homme au cellulaire. J'étais plutôt fascinée par les clips de trente secondes qu'il pouvait enregistrer et monter. Et il exposait ses théories sur la voie de l'avenir que représentent « notre nouvelle caméra » et tout ce dont nous disposons dans Internet ou grâce aux technologies numériques des nouveaux médias.

Ce cellulaire Nokia, avec sa technologie permettant d'enregistrer des images, est pourtant si primitif qu'il nous renvoie à la cinécaméra classique. La qualité est épouvantable, voire même pire, que celle de la pellicule, et les gens n'en croient pas moins nécessaire d'en faire la promotion en affirmant que notre avenir sera peut-être fait de l'enregistrement des gestes du quotidien. C'est renversant.

The-Phone-Book_Ltd
Fee Plumley : C'est le moment. Emportez votre téléphone vidéo, filmez votre vie quotidienne et envoyez vos données directement à un serveur afin que les autres voient en direct votre documentaire.

Monique Simard
Les documentaristes désirent toujours qu'eux et leur équipe soient « entre le mur et la tapisserie » comme on dit en français, « dans l'ombre », c'est-à-dire invisibles, ou presque, afin que les gens sentent vraiment qu'ils sont seuls. Or les nouvelles technologies, simplement parce qu'elles utilisent moins d'espace, et parce qu'elles nécessitent des équipes plus petites, nous rendent plus libres de maintes façons. Entre autres, elles nous permettent de faire plus rapidement ce que nous voulons faire. Cela est vrai en ce qui concerne l'équipement, tout au moins.

Vous pouvez faire un documentaire rapidement si vous le voulez. Le travail est là, vous devez le faire. Mais il faut aussi du temps pour faire la recherche, filmer, suivre le fil d'une histoire qui dure parfois un an, ou même deux. Puis vous devrez travailler au montage, il faut du temps pour le faire, à plus forte raison un bon montage. Il y a donc deux côtés à cette médaille et je crois que nous devons en prendre conscience. Le défi en matière de documentaire consiste à rendre compatibles les installations, l'accès au lieu et la qualité du produit final.

Paul Jay
Le tournage en Afghanistan a bien fonctionné parce que nous avons utilisé deux PD150, et que nous avons tourné continuellement. Mais le plus avantageux, en plus d'avoir tourné tout ce volume, fut la possibilité que j'ai eue de moi-même tenir l'une des caméras. Surtout, je pouvais faire ce que vous faites actuellement avec moi : être en contact direct avec Nelofer, le personnage central. Je pouvais lui parler face à face, ce qui est plutôt difficile si vous devez tendre le cou et vous coller l'oreille à l'objectif, tandis que votre interlocuteur s'adresse davantage à la machine et au cadreur qu'à vous-même. Le contact était donc plus intime.

L'occasion se présente si souvent, lorsque vous êtes réalisateur, de pouvoir tourner sur-le-champ un événement soudain au lieu d'avoir à demander au cadreur « Vite, ici! », qu'il ramasse sa caméra, l'apporte, l'installe, règle le foyer et la luminosité. Même une équipe de cinéma-vérité expérimentée ne peut pas saisir l'instant que vous pouvez saisir si vous avez la caméra en main.

Ève Lamont
« Est-ce pertinent? » Il faut se poser la question « Est-ce pertinent? » Maintenant, tout le monde peut recevoir des téléphones n'importe où. Mais moi, quand je suis sur la rue et que j'y entends défiler toute la vie de quelqu'un - mais qui ne parle à personne, qui parle tout seul - je trouve ça déshumanisant! Je veux dire, si c'est seulement pour être plus fonctionnel, plus efficace, je comprends, mais si c'est pour avoir des conversations que nous devrions avoir chez nous dans des lieux plus intimes... C'est comme, OK, tu peux avoir accès à Internet, mais est-ce que tu vas marcher dans la rue aussi... Ça n'a pas de bon sens... Visionner un documentaire sur ton téléphone en marchant sur la rue et en même temps que tu réponds à un autre téléphone... Je ne veux pas que ma vie devienne comme ça. Je ne veux pas, chaque fois que je me promène hors de la maison, qu'un accès à Internet me soit absolument nécessaire. Faut-il regarder les documentaires en chiant, en mangeant, en allant n'importe où? Non. Regarder un documentaire, c'est un acte choisi. Ainsi, lorsqu'on se rend au cinéma et qu'on apprécie ce moment-là, ou bien lorsqu'on loue une cassette vidéo, c'est qu'on a décidé, à un moment donné, précis, de faire ce geste-là.

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