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La dissolution du consentement
Peter Wintonick et le documentaire, une esthétique de la provocation

par Marc Glassman, traduit par Yves Lanthier

Lorsque Peter Wintonick fait son entrée quelque part, l'impact est immédiat. Cet homme à la présence singulière, large et de haute taille, aux cheveux noirs frisés et aux yeux de hibou, est devenu un pilier des festivals de films documentaires du monde entier. On le voit partout présenter des réalisateurs dans les cinémas ou animer des discussions dans les salles de conférence. Drôle, grand conteur, le ton parfois professoral, partout où il passe il rassemble avec aisance des foules de théoriciens et de documentaristes tant néophytes que professionnels. Sa corpulence dionysiaque a été favorablement comparée à celle d'artistes ayant embrassé leur époque comme Orson Welles et Diego Rivera. Comme Rivera, il a la générosité de l'authentique radical; comme Welles, il fut réalisateur, ou plus exactement coréalisateur, d'un chef-d'oeuvre (le brillant portrait de Noam Chomsky intitulé La fabrication du consentement - Manufacturing Consent). Comme eux deux, il sait réaliser des projets artistiques prodigieux.

Il peut être difficile de le trouver dans son repaire montréalais. Wintonick voyage beaucoup et entretient des contacts sur tous les continents. Comme scénariste et programmateur de festivals de films, il apporte un point de vue critique abondamment nourri de ses activités de cinéaste. Les ateliers et conférences qu'il donne lors d'événements internationaux font fureur. Il est réputé pour ses affirmations lucides et réalistes sur les tenants et les aboutissants de la fabrication de films nouveaux et politiquement engagés en cette époque d'excès et de laisser-aller.

Lorsqu'il n'est pas en Afrique du Sud à inspirer les jeunes documentaristes, Peter Wintonick est peut-être aux Pays-Bas en train d'aider ses amis de l'IDFA (International Documentary Filmfestival Amsterdam) à créer des programmes spéciaux pour leur prestigieux événement annuel. Ou il participe à une discussion pointue sur les nouvelles technologies lors d'une conférence consacrée aux médias au Banff Centre for the Arts. Et c'est peut-être intentionnellement qu'il est moins visible au Québec, sauf pour sa contribution annuelle à un événement majeur en matière de documentaires : les Rencontres internationales du documentaire de Montréal. Le mandat de ce festival correspond parfaitement à la personnalité de Wintonick : « Le rôle du documentariste, affirme-t-il, est d'être la conscience coupable de son temps, la mouche du coche, le fauteur de troubles, de refuser le compromis, de dénoncer haut et fort les lacunes de la société. »

De retour chez lui, Wintonick travaille à ses films et communique avec le monde par Internet. Une visite de son entreprise, Necessary Illusions, est révélatrice de ses efforts pour rester dans l'ombre à Montréal. Ici, on découvre la nature joviale de l'homme à l'état pur. Derrière un bureau jonché de papiers et aux commandes de ses outils de prédilection (téléphone et ordinateur), il pond calembours et formules lapidaires pour détourner l'attention de sa personne.

Récemment revenu du Summer Institute for Film and Television (SIFT) d'Ottawa, Peter est heureux de parler d'une conférence qu'il a donnée devant un auditoire composé de jeunes cinéastes captivés. Les nouvelles technologies ont « libéré le documentaire », estime-t-il. Il est maintenant possible de faire des films, ou tout au moins des vidéos, à des coûts que presque tout le monde peut se permettre. « Je leur ai montré ma trousse idéale : un sac à dos, une caméra de cinq mille dollars, des microphones et une " suite " de montage informatique de mille dollars. On peut réaliser un documentaire pour environ dix mille dollars aujourd'hui. Bien entendu, il vous faut une bonne histoire ou un bon sujet. Mais c'est très prometteur. »

Sa fille Mira, une adolescente, réalise de petits films et il est manifestement très fier qu'elle ait hérité de sa sensibilité de bricoleur. Si l'auditoire de sa conférence au SIFT était un peu plus âgé que sa fille, il était tout aussi affligé du cynisme et du sentiment d'impuissance propres à tant de jeunes aujourd'hui. Comme eux, Peter connaît trop bien ce sentiment.

« On peut considérer la situation d'ensemble dans un état catatonique, comme je l'ai fait durant le dernier mois de la guerre du Golfe » dit-il. « Bush veut faire de nous tous des automates écrasés sur un divan à pleurer et à s'arracher les cheveux. » Peter réagit en mobilisant le matériel numérique le plus récent pour le mettre entre les mains des gens, jeunes et moins jeunes, qui désirent combattre ce qu'il appelle l'envahissante « média-ocratie » de la mondialisation et de la réification.

Cette volonté l'a amené récemment, avec la réalisatrice Katerina Cizek, à tourner Seeing is Believing (2002), qui a obtenu un prix. Le duo a beaucoup parcouru ce qu'on appelait naguère le « tiers-monde » à la recherche de récits, de situations tragiques (guerres civiles, holocaustes, violence envers les femmes) survenues au cours de la dernière décennie. Le film met en évidence les efforts de Witness (www.witness.org), une organisation militante qui utilise l'ordinateur, le courriel, la téléphonie par satellite et, par-dessus tout, de l'équipement vidéo pour dénoncer la violation des droits de la personne partout dans le monde.

Peter Wintonick et Katerina Cizek ont exploité comme thème central l'histoire, aux Philippines, de Joey Lozano, vidéaste autodidacte et très courageux activiste de Witness, qui a utilisé une « caméra amateur » portative pour filmer le meurtre de deux membres d'une communauté indigène qui réclamait avec force ses terres ancestrales. Le film nous amène partout dans le monde, comme le fait Witness, mais l'histoire de Lozano et la quête de justice de la Coalition Nakamata forment le coeur de l'histoire.

À la manière caractéristique de Wintonick, le site Web de Seeing is Believing (www.seeingisbelieving.ca) rend compte de problèmes sociaux tout en assurant la promotion du film. L'une des composantes importantes du site est le journal Web de Joey Lozano, qui décrit en détail les continuelles difficultés auxquelles il a fait face aux Philippines. Les activistes et les cinéphiles sont invités à écrire au gouvernement philippin et à fournir une contribution pour soutenir la cause de la communauté Nakamata. Le site comporte également une section spéciale qui explique comment les nouvelles technologies aident les peuples indigènes, tant au Québec qu'aux Philippines. Il offre aussi les traditionnelles séances de clavardage, des cahiers de presse et la possibilité d'acheter le film. Quiconque navigue sur le site est frappé par l'habileté de Wintonick à unir le pratique et le politique dans tous les aspects de son travail.

Si on l'interroge sur ses motivations personnelles, Peter hausse les épaules. « Le cinéaste en moi est peut-être le journaliste manqué qui prend sa revanche » se contente-t-il de répondre. Parti d'Ottawa et de l'Université Carleton sans diplôme, il assure le montage d'affreux longs métrages canadiens à la fin des années 1970, époque où il est facile pour tout réalisateur néophyte d'obtenir un crédit d'impôt. Il travaille pour l'un des meilleurs cinéastes, Robert Lantos, mais quittera celui-ci lorsque le charismatique Ron Mann lui demandera de participer, en 1982, à la réalisation de son film performance Poetry in Motion (reproduit par la suite en cédérom interactif), documentaire qui lui permet d'acquérir une expérience de monteur en chef et de producteur-adjoint et qui contribue à le transformer. Peu de temps après, il fait « voeu de pauvreté » et devient documentariste.

Pendant la première moitié des années 80, Peter travaille à la réalisation de The Journey (1986), un film extraordinaire qui étudie les relations entre la guerre, la paix et les médias. Comme adjoint canadien à la production et ressource clé de la postproduction, il découvre une nouvelle façon de représenter à l'écran la narration, la philosophie et la politique. « J'ai été en contact avec une foule de pratiques médias alternatives » note-t-il en évoquant cette période.

Comptant parmi les principaux artisans de The Journey, Peter se rapproche de l'Office national du film (ONF). Tout en entretenant une indépendance résolue par rapport à cette institution, il collabore avec l'ONF pour deux de ses plus importantes réalisations : La fabrication du consentement, Noam Chomsky et les médias (Manufacturing Consent : Noam Chomsky and the Media) (1992), et Cinéma vérité : Le moment décisif (Cinéma Vérité : Defining the Moment) (1999).

Il était tout naturel pour Peter Wintonick de poursuivre son analyse des médias et de la politique en travaillant à La fabrication du consentement, mais cela constituait également une étape importante dans son cheminement. « J'ai fait venir à Montréal Mark Achbar, ex-Ottavien lui aussi, pour travailler à ce film » se rappelle-t-il. « Nous étions de fervents admirateurs de Noam Chomsky. En le voyant s'adresser à quinze cents personnes à l'Université Queen, nous avons réalisé l'ampleur de son auditoire. Aucun film n'avait été fait sur lui, alors nous en avons commencé un. »

Comme l'ONF l'affirme avec fierté sur son site Web, il en est résulté « le documentaire qui a obtenu le plus grand succès dans l'histoire canadienne. Il a été projeté en salle dans deux cents villes autour du monde, a obtenu vingt-deux prix, a participé à plus de cinquante festivals de films internationaux, a été diffusé sur trente réseaux de télévision et fut traduit en douze langues ».

La fabrication du consentement, un chef-d'oeuvre, guide le spectateur dans un voyage parmi les processus de pensée d'une figure dominante de la philosophie. Par un découpage d'archives, de conférences, d'extraits tirés des médias et d'entrevues, Wintonick et Achbar ont composé un portrait convaincant d'un grand penseur, tout en encourageant le spectateur à participer activement à l'analyse des médias.

Depuis La fabrication du consentement, Peter a continué à travailler en collaboration avec d'autres intervenants, notamment Francis Miquet, partenaire fondateur de Necessary Illusions et réalisateur-cinéaste. L'entreprise a produit la touchante autobiographie de Frank Cole, Life Without Death (1999), ainsi que The Street (1996), de Daniel Cross, regard avant-gardiste sur les sans-abri de Montréal. Peter a coréalisé avec Barbara Doran Ho! Kanada (1996), coup d'oeil amusant sur la façon dont les touristes japonais perçoivent les Canadiens et leur culture. Avec Patricia Tassinari, il a coréalisé et produit Le complexe QuébeCanada (1998), « un "comédocumentaire" qui jette un oeil humoristique sur la notion névrosée de nation ». Ce film a remporté le prix de la meilleure enquête journalistique pour la télévision de l'Association canadienne des journalistes en 1999.

À propos de ses collaborations, Peter rappelle que « faire un film représente tellement de travail que vous avez vraiment besoin de vous entourer de têtes et de bras - de toutes les parties du corps, en fait -, ne serait-ce que pour réussir à faire vos journées ». Après réflexion, il ajoute : « Mon besoin de travailler en collaboration provient peut-être de l'empreinte laissée par mon expérience à l'école de cinéma, où l'on m'a enseigné que le tournage est un art collectif. » Nouveau haussement d'épaules caractéristique de Peter : « Ou c'est mon tempérament bouddhiste : vous oubliez pas mal votre ego quand vous êtes coréalisateur. Ou bien cela provient de mon esprit socialiste. J'ai toujours aimé penser que je n'ai vraiment besoin que de la moitié d'un cerveau. »

Pour faire changement, c'est toutefois en solo que Peter Wintonick a réalisé Cinéma vérité : Le moment décisif en 1999. Ce documentaire au caractère incisif, résultat d'un très bon montage, raconte la transformation du tournage hors fiction en illustrant le passage d'un didactisme désuet à la narration dramatique. Le film montre des légendes du tournage de documentaires comme Fred Wiseman, Richard Leacock, Al Maysles, Michel Brault et Donn A. Pennebaker.

Au cours des deux dernières décennies, Peter Wintonick a apporté sa contribution créative à l'art et à la politique tant au Canada qu'à l'étranger. Il a écrit de nombreux articles sur le documentaire, entre autres pour les magazines POV et DOX. Il a participé pendant des années aux activités de l'Organisation canadienne des documentaristes (Documentary Organization of Canada, ou DOC) et de son prédécesseur, le Caucus canadien de la vidéo et du cinéma indépendants (Canadian Independent Film Caucus, ou CIFC). Il a même mis sur pied (trop tôt pour parvenir à constituer un auditoire) un festival du film virtuel (de 1994 à 1996).

Que fera-t-il maintenant? En jetant un coup d'oeil à la ronde dans le bureau de Necessary Illusions, je remarque un livre de Jorge Sanjines sur la révolution des médias. Comme activiste, Peter a beaucoup à faire. Outre ses ateliers, séminaires, conférences et programmations partout dans le monde, il y a ce curieux projet artistique : un film sur les utopies, auquel il travaille depuis des années. « Au cours de mes voyages dans le monde ces temps-ci » annonce-t-il avec encore plus d'enthousiasme que d'habitude « je tourne, je fais de la recherche et j'essaie de trouver des possibilités d'utopie en Australie, en Malaisie, à Singapour, en Espagne, partout où je vais, en fait. Cela fait partie du plaisir de travailler avec l'équipement peu encombrant des nouvelles technologies. »

Pourquoi a-t-il choisi les utopies comme sujet? Il hésite un moment, puis répond : « Pour ressusciter l'espoir, je pense. » Affichant son timide sourire de bouddha, il ajoute : « Si je trouve la bonne utopie, je reste là et je vous envoie une carte postale. »

Marc Glassman est rédacteur en chef de deux publications canadiennes sur le cinéma : POV, magazine sur le documentaire, et Montage, magazine sur le film de fiction de la Guilde des réalisateurs du Canada. Il est aussi le programmateur principal de la composante annuelle « International Showcase » du Hot Docs Canadian International Documentary Festival.

Liens:
Seeing is Believing
www.seeingisbelieving.ca

Witness
www.witness.org

La fabrication du consentement - Manufacturing Consent
http://www.zeitgeistfilms.com/catalogue/manufacturingconsent/manuconsent.html (n'est plus accessible)

Cinéma Vérité
http://www.onf.ca/cinemaverite/francais/

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