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entrevues hot docs: contes passionnés
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entrevues hot docs
Transcriptions des entrevues effectuées au festival de films documentaires canadiens Hot Docs, du 25 avril au 4 mai 2003

Deuxième thème: Narration passionnée
Pourquoi les documentaristes racontent-ils de telles histoires ? Les nouveaux médias affectent-ils leur manière de raconter ? Le Web peut-il être un médium pour la narration engagée ?

Sara Diamond et Peter Wintonick
Sara : Parlons donc un peu de l'art de raconter utilisé dans les formes de documentaires, et des moyens utilisés par les médias numériques pour permettre aux contenus émotifs d'émerger, ou de ne pas émerger.

Peter : Je sors toujours désorienté lors de ces forums de documentaires numériques. Nous y parlons toujours de l'histoire et des personnages, et je crois qu'il est presque naturel que l'on trouve dans tous les types de médias artistiques, variablement poétiques, une certaine histoire, sinon une certaine antinarration. C'est pourquoi le mot « histoire » me désoriente toujours, Sara. Tu peux me guider?

Sara : D'accord. Eh bien, je crois que les gens ont le sentiment qu'avec les médias numériques - on construit une base de données contenant une foule de composantes ou de morceaux de récit indifférenciés, parmi lesquels le participant ou l'utilisateur doit se mouvoir et choisir ceux qu'il va considérer - l'arc émotionnel habituel de la narration n'est pas offert par l'Internet ou la structure hypertextuelle. J'ai été très impressionnée, par exemple, par Sonic Memorial et certains autres travaux que nous avons vus, où le matériel est puissant, et où l'utilisateur peut quand même éprouver une expérience émotionnelle à son rythme, selon ce qu'il est capable d'absorber et de vivre comme expérience. Et je crois que cela diffère de la manière plus traditionnelle dont les documentaristes racontent habituellement leur histoire.

Vanessa Bertozzi
Ce qui nous a frappés par rapport au son, c'était son caractère si personnel, et cette impression qu'il donnait de s'adresser directement à nous. Nous pensions que le son avait toujours été plus ou moins négligé sur le Web. C'était de niveau tertiaire, pour ainsi dire. Nous avons donc voulu faire quelque chose qui évoquerait un endroit qui n'existe plus, et le Web était idéal pour ça, parce que c'est une sorte d'espace amorphe, sans contrainte physique. Le son est devenu le véhicule idéal pour rendre l'effet recherché.

Nous pensions beaucoup à une telle structure infinie dans les nouveaux médias. Et même visuellement, dans le navigateur du Sonic Memorial, nous voulions créer un sens de l'infini, l'impression que vous pourriez naviguer sans fin sur le Web... tout en vous soumettant des histoires, sans limite. Quelque chose de pas du tout fini, qui, nous l'espérons, continuera à prendre de l'ampleur pendant des années.

John Haslett Cuff
La forme documentaire existe depuis les débuts du cinéma. Il existe de nombreuses variétés de films documentaires. Mon film est un bon exemple de documentaire PDV (point de vue), un exemple classique. En même temps, il contient d'autres éléments. La forme est très fluide. Il n'y pas de forme unique, tout y évolue constamment, et je crois que personne ne fera vraiment quelque chose de nouveau. La technologie change, certes, mais une histoire est une histoire, et une personne est une personne. Ça, ça ne changera jamais.

Velcrow Ripper
En ce qui me concerne, le tournage de documentaires, que je pratique depuis 23 ans, a été une façon d'explorer le monde, d'explorer les événements qui se déroulent autour de moi afin d'essayer de les comprendre. Il s'agit toujours d'une étude très personnelle. Chaque fois. Le documentaire est un moyen extraordinaire d'observer à fond un phénomène qui vous intéresse. Vous êtes immergé dans le contexte, alors vous vous en préoccupez vraiment. En fait, j'ai passé les deux dernières années simplement à voyager dans le monde et à aller voir ces différents « ground zero », pour d'abord me familiariser avec ces lieux, en prenant mon temps, avant d'aller y tourner. C'est un projet global, et c'est une passion.

Erica Pomerance
Dabla est un mot qui signifie « arrêtez ». Dabla! Excision signifie donc « arrêtez l'excision et la mutilation génitale des femmes ». J'ai voulu faire ce film pour montrer ce que les femmes africaines font pour renverser le processus, pour mettre fin à une coutume traditionnelle qui date de milliers d'années.

En faisant ce film, récent, j'ai essayé de tirer quelque chose d'heureux d'un sujet très douloureux, et de renverser la tendance afro pessimiste, de montrer que le peuple africain est aussi un peuple magnifiquement positif, plein d'espoir : ces gens chantent, dansent; ils parviennent à joindre les deux bouts même s'ils n'ont pas un sou, ils font face à leurs problèmes avec courage. Ils savent aussi opérer des changements, d'une façon différente de nous, Occidentaux. Ils s'opposent à la vitesse, leur vie n'est pas nécessairement une course contre la montre. Ils savent prendre le temps qu'il faut pour faire quelque chose. Les femmes ne croient pas que la mutilation génitale puisse être arrêtée en cinq leçons faciles, elles savent qu'il faudra du temps, mais qu'il faut commencer quelque part. Le mouvement est en fait très répandu, il dure depuis plusieurs années, mais n'attire pas beaucoup l'attention des médias. Un certain nombre de films chocs ont été diffusés sur le réseau FGM. Mais peu de films ont sondé en profondeur les ramifications culturelles.

Paul Jay
Un récit est un récit, et que vous le voyiez dans Internet, à la télé ou ailleurs, en ce qui concerne la perception de l'auditoire, je ne crois pas que ça change beaucoup de choses. En tout cas, pas pour les documentaires. Par contre, pour les longs métrages, oui, les effets numériques ont changé la perception, mis à part quelques exceptions, les effets spéciaux ont négativement modifié la façon de faire un film; le spectateur est tellement accroché aux effets qu'il en oublie l'histoire.

Loretta Todd
Je crois que l'une des choses dont nous avons eu peur, en vérité, fut d'éprouver de la tendresse pour nos sujets. J'ai vu des documentaristes placer leur sujet sur un piédestal, ou les traiter avec condescendance, et quoi d'autre. Nous faisons toutes sortes de choses pour essayer de montrer comment nous voyons les gens que nous filmons. Mais je crois que, trop souvent, dans les documentaires, tout au moins ceux du courant dominant ou ceux des productions non autochtones, nous avons toujours eu peur de la tendresse. L'une des choses que j'ai remarquées récemment dans les documentaires est une ouverture sur la notion de tendresse. S'il y avait une chose, dans la communauté autochtone, lorsque nous sommes sur notre terrain (et je ne peux pas dire que nous le sommes toujours), lorsque nous sommes qui nous sommes supposés être, s'il y avait une seule chose que nous valoriserions, ce serait la tendresse, l'affection mutuelle.

Rae Hall
Je pense que le documentaire au sens large est une narration, et il m'arrive de voir Zed comme une oeuvre globale, si on la considère de façon non linéaire. C'est, en un certain sens, un documentaire sur notre culture pop alternative, mais sous une forme plus traditionnelle. Mais l'une des possibilités qui s'offriront à nous, en ce qui concerne Zed au fil de son évolution, est qu'il existe des formes de microdocumentaires, des récits à la première personne, auxquelles nous participerons de plus en plus, sur le plan de la diffusion. Certes, des pseudo-documentaires ou parfois de petits documentaires ont été simplement téléchargés sur le site. Je crois que nous pouvons vivre des expériences plus intéressantes avec des microdocumentaires dont le récit est raconté de façon linéaire, mais qui bénéficient d'une application pratique non linéaire. C'est là l'une des orientations que nous envisageons pour cette deuxième année. La première année n'a consisté pour nous qu'à survivre en ligne sans imploser.

Ana Serrano
Ma passion a toujours été la suivante : tenter d'allier l'expression narrative avec le support interactif. Mais beaucoup n'y croient pas, en fait. Quantité de gens diront que l'alliage de l'interactivité avec l'immersion narrative (produisant une narration interactive) est un oxymoron, et qu'on ne peut pas vivre en même temps une expérience interactive et une expérience d'immersion. À Habitat, nous essayons de prouver le contraire.

Lorsqu'il est dit qu'il est impossible de faire une narration interactive, c'est que la plupart des projets de narration interactive envisagent l'interactivité comme une navigation. C'est une façon très plébéienne, et très banale, de considérer l'interactivité. C'était important au début, parce que nous travaillions seulement avec la forme. Mais je crois que ce que les producteurs et les auteurs de productions interactives recherchent maintenant, c'est une interactivité qui tient une place importante dans la narration proprement dite. Une interactivité comme action investie de signification narrative.

Jim Compton
Pour moi, regarder la télé, regarder un documentaire, c'est comme ce qu'on faisait dans le bon vieux temps : tous étaient assis autour du feu, et chacun avait son point de vue. Il en est de même de l'industrie de la télévision : chacun a son point de vue. Jusqu'à ce que le réseau APTN se mouille et qu'il procède à son lancement, d'autres avaient raconté ces récits, mais à partir de leur propre perspective. À mon avis, le projet que nous devrions privilégier est celui de raconter ces histoires à nouveau, mais cette fois de notre perspective. Ainsi, autour du feu, chacun possédera cette perspective, et c'est cela que vous obtiendrez. Le temps est venu, il me semble, pour les Autochtones, de commencer à faire connaître leur point de vue. Ce sera peut-être du révisionnisme historique, comme le disent les historiens? Non, ce ne sera pas du révisionnisme historique. Ce sera la nouvelle narration d'une histoire à partir d'une perspective inédite. Comme en journalisme.

Alex Shuper
Le fait est que tout le monde parle de « révolution numérique », et ce qu'on entend par révolution numérique, c'est en grande partie l'avènement des ordinateurs numériques et celui des caméscopes numériques. C'est assurément le cas, mais la possibilité de créer et d'amasser de l'information n'est qu'une partie de l'équation. L'autre partie de l'équation, c'est la possibilité qui nous est offerte de construire une histoire à partir du matériel ainsi créé et accumulé, sans quoi, tout tombera dans l'oubli. C'est pourquoi je pense que la plus grande partie de la révolution numérique reste à venir. Et je me plais à croire que notre film Edgecodes et notre site Web edgecodes.com représentent un grand pas dans cette direction.

Marc Glassman
L'Organisation canadienne des documentaristes (Documentary Organization of Canada), nouvelle appellation de l'ancien Caucus canadien de la vidéo et du cinéma indépendants, a représenté pendant 20 ans la voix des documentaristes indépendants du pays, qui, dans de nombreux cas, ont été formés autant à l'Office national du film qu'à la CBC. Puis ces personnes en sont venues à faire leurs propres films. C'est ainsi que le véritable changement, un changement radical, s'est produit au cours de cette période de 20 ans, et ce fut le changement qui permit à John Walker, à Peter Wintonick, à Laura Sky, et à toutes sortes d'indépendants et de non-conformistes, de faire leurs films comme ils l'entendaient. Des gens qui font des films parfois avec la CBC, parfois avec l'ONF, parfois en coproduction avec des organisations internationales, mais qui le plus possible font les films qu'ils veulent faire, avec l'argent qu'ils peuvent trouver. Voilà le bon côté.

Ce qui ne va pas, et c'est vraiment tragique, c'est que nombre de ces cinéastes, ainsi que la génération qui les suit, trouvent de plus en plus de sujets, quantité de sujets, mais de moins en moins de ressources, d'argent. Et sans argent, comment faire des films? La vraie difficulté est qu'il existe plein de cinéastes intéressants qui doivent lutter aujourd'hui pour pouvoir faire le genre de travail qu'ils veulent faire. Beaucoup d'entre eux sont à mi-chemin de leur carrière, qu'ils ont commencé dans la vingtaine, mais ont maintenant quarante ou cinquante ans, sont formidables, se sont établis (non seulement en documentaire, mais aussi en fiction), sauf qu'ils manquent de moyens pour faire leurs films.

Arlene Ami
Le plus important pour moi, pendant que je travaillais sur ce documentaire, c'était de faire connaître l'histoire de ces femmes. J'étais véritablement inspirée par leur courage et leur force, et je me disais qu'il était important que leur histoire soit connue par un auditoire plus grand. De plus, j'espérais que d'autres femmes dans des situations semblables puissent voir ces récits et savoir qu'elles n'étaient pas seules à traverser ce qu'elles traversaient. C'étaient là mes véritables intentions.

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