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Alanis Obomsawin : La magie des rêves
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Alanis Obomsawin : La magie du rêve
Texte de l'hommage interactif à Alanis Obomsawin, artiste et documentariste abénaquise.
Réalisatrice invitée : Katarina Cizek

Introduction
Alanis Obomsawin est une des cinéastes documentaristes les plus importants au Canada. Depuis plus de trente ans, sa caméra témoigne des moments marquants de l'histoire des Premières nations. L'hommage interactif conçu par Katarina Cizek explore la vision de l'artiste et les conséquences de ses oeuvres sur le paysage politique et culturel canadien.

Aperçu des chapitres 1 à 6

Chapitre 1 : Introduction
Pourquoi les documentaires sont-ils si importants pour Alanis Obomsawin? Qui a donné à sa sagesse le titre de magie du rêve? Comment Katerina Cizek a-t-elle eu l'idée de rendre un hommage interactif à l'héritage d'Alanis Obomsawin?

Chapitre 2 : Les débuts
Alanis Obomsawin a signé plus d'une vingtaine de documentaires depuis la fin des années 60. Les débuts examine son passage de chanteuse, conteuse, éducatrice et mannequin à cinéaste documentariste résidente de l'ONF.

Chapitre 3 : Les générations futures
Mme Obomsawin a consacré une grande partie de son oeuvre aux enfants et à l'éducation. Ce chapitre examine son engagement cinématographique et politique envers les jeunes, la famille et l'avenir des communautés autochtones.

Chapitre 4 : L'affirmation de soi
Alanis Obomsawin a passé la plus grande partie des années 90 à documenter le point tournant de l'histoire des Premières nations : la crise d'Oka. L'affirmation de soi traite de l'intérêt particulier qu'elle a accordé à l'affrontement de 1990 à Kanehsatake, au Québec.

Chapitre 5 : Aujourd'hui
Aujourd'hui, Alanis Obomsawin s'intéresse aux communautés Mi'gmaq de l'est du Canada et à leur longue campagne pour défendre leurs droits de pêche.

Chapitre 6 : Rêves
Alanis Obomsawin ne choisit pas le sujet de ses films : il se révèle plutôt à elle, par l'entremise de légendes traditionnelles et de rêves lourds de sens qui la guident dans sa lutte pour la justice. En conclusion, Mme Obomsawin fait le lien entre son sens du devoir envers son peuple et son inébranlable vision poétique.

Chapitre 1 : Introduction

1a) Introduction à La magie du rêve
La première fois que j'ai aperçu Alanis Obomsawin, c'était derrière les barricades pendant la crise d'Oka. Elle était au barrage routier avec son caméraman en train d'interviewer un guerrier mohawk. Elle avait l'air fière, les mains bien appuyées sur les hanches, et semblait parfaitement concentrée sur sa mission documentaire. Au milieu des hélicoptères de l'armée et de toute cette folie, elle représentait l'espoir. J'étais convaincue, peu importe ce qui allait se passer cet après-midi-là, qu'elle était à l'affût de ces événements historiques et qu'un jour la vérité finirait bien par éclater.

Étudiante en journalisme au coeur de cette crise internationale, j'étais furieuse de constater l'écart entre la réalité dont j'étais témoin et l'interprétation qu'en donnaient les médias de masse. Mais, grâce à Alanis, j'étais aussi témoin de la puissance du documentaire sur le terrain. Pendant les dix années suivantes, ses images, ses films et son discours allaient permettre au monde de saisir le sens véritable de Kanehsatake et de cette prise de position décisive des Mohawks en faveur de la justice.

Alanis Obomsawin a consacré sa vie à son peuple avec la conviction que les documentaires ont le pouvoir de changer le monde. Ce projet interactif est lui-même consacré à son héritage. Au printemps 2003, j'ai rencontré Alanis à deux reprises : la première fois à Toronto, puis à Montréal, où elle habite, pour l'interviewer sur sa remarquable carrière. Ces prises de vues ont ensuite été rassemblées pour produire cet hommage, intitulé Alanis Obomsawin : la magie du rêve.
- Katerina Cizek, juillet 2003

1b) Mme Obomsawin parle du documentaire
À Montréal, j'ai demandé à Mme Obomsawin pourquoi le cinéma documentaire lui tenait tant à coeur. Voici sa réponse.

Alanis : « Parce qu'il s'agit de la vie et de l'histoire de tous les peuples. Voilà pourquoi le documentaire est si important pour tout le monde, pas seulement pour moi.

Les gens privés d'histoire ont beaucoup de difficultés à vivre le présent. Certains ne savent pas de qui ils descendent, qui étaient leurs ancêtres, à quelle nation ils appartiennent, d'où ils viennent, comment leurs ancêtres subsistaient, quelles étaient leurs traditions, quelle était leur culture, pourquoi ils vivaient comme ils le faisaient.

Les décisions que nous prenons sont souvent fonction de notre passé. Sans passé, pas d'avenir. Et le présent n'est guère plus intéressant, puisqu'on ne sait pas pourquoi on fait telle ou telle chose. On devient déphasé, nulle part on sent qu'on appartient à quelque chose. Il y a une raison à tout, et il faut la trouver. C'est pourquoi l'histoire des peuples, leurs traditions et leur langue sont si importantes. Et ceci vaut pour tout le monde.

Le cinéma documentaire joue le rôle de conservateur, d'éducateur et surtout de tribune. Il change la société. Il nous fait connaître les autres, du moins ceux qu'on appelle les autres. Tout d'un coup, on se rend compte que les autres ressentent les mêmes émotions que nous, qu'ils vivent les mêmes expériences, qu'ils ont besoin de nous, et nous d'eux. Je pense que c'est ce que le documentaire fait le mieux. »

1c) L'origine de la magie du rêve
Bob Verrall était réalisateur à l'ONF de 1945 à 1986. Il parle de la complicité entre Alanis Obomsawin et John Grierson, « grand-père » du documentaire canadien, et de l'origine du terme « magie du rêve » pour décrire l'esprit de Mme Obomsawin.

Bob Verall : « La magie du rêve. Oui, c'était l'expression de Grierson. Elle lui est venue spontanément.

Alanis avait fait la connaissance de John Grierson, fondateur de l'Office national du film. Il était subjugué par elle. Un jour, elle l'a emmené à l'aventure dans une réserve amérindienne. Il portait les tambours d'Alanis. Ils en sont revenus bons amis. D'ailleurs, elle lui a demandé d'être parrain de sa fille, Kisos.

Toujours est-il que c'est lui qui a lancé l'expression « magie du rêve ».

Il nous grondait tous : "Écoutez-la et retenez ce qu'elle dit! Elle est la voix de la sagesse! Non pas celle de Platon, de Dante, de Shakespeare ou de Tolstoï, mais celle d'un autre monde : celui de la magie du rêve!" »

Chapitre 2 : Les débuts

2a) Les débuts
Au milieu des années 60, Alanis Obomsawin fait entendre ses chansons et ses histoires dans les réserves et les pensionnats autochtones de partout en Amérique du Nord. En avance de plusieurs années sur les révolutions culturelles et politiques qui définiront son temps, Mme Obomsawin, sans fanfare ni trompettes, éduque les Autochtones et change leur vie grâce à la puissance des contes traditionnels. Elle recueille aussi des fonds pour des projets d'amélioration de sa propre réserve grâce à des concerts de chant, des apparitions médiatisées et des contrats de mannequin de mode.

La Société Radio-Canada ne tarde pas à la remarquer et, en 1965, elle produit un premier documentaire sur Mme Obomsawin, réalisé par Ron Kelly. Intitulé tout simplement Alanis!, ce profil biographique d'une demi-heure paraît dans le cadre de l'émission très réputée Telescope, en 1966. C'est un point tournant pour Mme Obomsawin, puisque l'émission la fait connaître à l'Office national du film. C'est le début d'une extraordinaire collaboration de toute une vie.

2b) Alanis! à CBC
CBC a fait un profil documentaire de Mme Obomsawin et de ses chants et contes à l'émission Telescope en 1966. Voici un court extrait du documentaire, intitulé Alanis!.

2c) Découverte
En entrevue à Toronto, Mme Obomsawin décrit les circonstances qui la menèrent au poste de cinéaste consultante à l'ONF.

Alanis : « L'idée ne venait pas de moi. Je faisais le tour des écoles, où je partageais mes contes et chansons. C'était ma façon d'imposer notre culture dans le cadre éducatif de ces enfants. Ron Kelly a produit un documentaire d'une demi-heure sur mon travail. Il a paru à CBC, à l'émission Telescope, sous le titre Alanis!. C'est de là que tout est parti... beaucoup de gens ont vu l'émission, y compris des employés de l'Office national du film. Ils m'ont demandé de venir les rencontrer et, après quelque temps, de les conseiller sur la cinématographie autochtone. Voilà comment tout a commencé. »

2d) Donner la parole au peuple
Un producteur de l'ONF, Bob Verrall, maintenant à la retraite, a été l'un des premiers à « découvrir » Mme Obomsawin. Il décrit ici leur première rencontre.

Bob Verall : « Nous devions tourner un film sur une réserve autochtone éloignée, et nous ne savions pas par où commencer. Un de mes amis, Joe Koenig, lui aussi producteur à l'Office national du film, avait vu un documentaire à Radio-Canada sur Mme Obomsawin. Nous avons visionné le film en groupe, et j'ai tout de suite su que nous devions la rencontrer. Aussitôt dit, aussitôt fait : nous l'avons rencontrée et nous avons parlé de son point de vue sur les films. Et alors elle a dit : "Vous savez, j'ai vu plein de documentaires de l'ONF sur les peuples autochtones, et ils n'ont jamais la parole dans vos films."

À l'époque - c'était en 1967, à l'hiver -, elle était déjà une conteuse et chanteuse renommée. Elle était remarquablement belle, elle avait d'ailleurs été mannequin avant de devenir chanteuse. Elle aurait pu faire partie du jet-set. Il n'y a aucun doute que si elle avait choisi cette vie-là, le jet-set l'aurait accueillie à bras ouverts. Mais son engagement envers son peuple était véridique et fort. »

2e) L'histoire fait du chemin
L'un des premiers projets de Mme Obomsawin à l'ONF est de créer des trousses multimédias éducatives sur le mode de vie autochtone. Les trousses contiennent des vidéos, des disques, des diapos, des livres et des jeux traditionnels destinés à des écoles anglophones, francophones et autochtones.

Alanis : « J'ai commencé par assembler des trousses éducatives destinées aux enseignants. C'était un long processus, notamment parce que je faisais mon apprentissage sur le tas. Mais c'était passionnant, car il s'agissait de collaborer étroitement avec une Nation et de faire participer un maximum de membres de la collectivité. Et il fallait le faire en trois langues.

C'était vraiment incroyable : chaque fois que nous terminions une trousse, nous étions ravis. Nous étions comblés du fait qu'un enseignant utilise notre matériel et nos voix pour transmettre des connaissances. C'était toute une victoire. Bien que le matériel ait été destiné à un auditoire d'enfants, il a abouti dans plusieurs universités. Il a suscité un grand intérêt et s'est révélé très polyvalent. »

2f) L'appel de l'orignal
Moose Call est l'un des nombreux clips créés par Mme Obomsawin pour la trousse éducative Manowan. L'enregistrement d'accompagnement en langue cri décrit les techniques traditionnelles de la chasse à l'orignal.

Chapitre 3 : Les générations futures

3a) Les générations futures
Après une période à l'ONF en tant que consultante cinématographique, où elle assemble des trousses éducatives sur la culture autochtone, Mme Obomsawin bifurque vers la cinématographie.

Elle termine son premier film, Christmas at Moose Factory, en 1971. Il s'agit d'un dessin animé d'avant-garde donnant vie aux dessins des enfants d'une collectivité du nord de la baie James. C'est l'un des premiers films canadiens à parler de l'expérience autochtone à la première personne.

Depuis ce premier succès, les jeunes et l'éducation sont au coeur des préoccupations de Mme Obomsawin, qui travaille à solidifier les collectivités autochtones. Elle consacre d'innombrables heures aux jeunes : chants et contes dans les réserves autochtones, membre du Conseil du Foyer pour femmes autochtones de Montréal, et films sur et pour les jeunes.

L'un des meilleurs exemples témoignant de ses activités liées aux jeunes est le film de 1986 intitulé Richard Cardinal : le cri d'un enfant métis, dans lequel Mme Obomsawin analyse le tragique suicide d'un adolescent métis de l'Alberta. Troublant examen de l'expérience houleuse du jeune avec le système de l' Aide sociale, le documentaire a un impact social certain, puisqu'il amène le gouvernement albertain à réexaminer ses programmes et ses pratiques en matière de soins des enfants autochtones. Ce documentaire est encore utilisé aujourd'hui dans les cours de travail social des universités canadiennes.

3b) Christmas at Moose Factory
Le premier film de Mme Obomsawin est Christmas at Moose Factory (1971). Par l'entremise des dessins d'enfants d'une collectivité du Grand Nord, ce dessin animé rend compte de leurs perspectives uniques de la vie autochtone.

3c) Mme Obomsawin parle de Richard Cardinal
À Toronto, Mme Obomsawin décrit les émotions qui l'ont poussée à faire ce film sur le jeune Métis Richard Cardinal, et les changements qu'il a entraînés dans le système de l' Aide sociale.

Alanis : « Ça s'appelle Richard Cardinal : le cri d'un enfant métis. Lorsque la tragédie s'est produite, je travaillais sur un documentaire à Poundmaker's Lodge. Un soir, à l'hôtel, je regardais les nouvelles, et on y interviewait une femme, Mme Crothers. Elle racontait comment ce jeune homme de 17 ans, qu'elle avait accueilli en foyer nourricier, s'était pendu dans le jardin.

Lorsque j'ai vu et entendu ce récit, j'ai été bouleversée. Mais je ne voulais pas que ces gens regrettent de l'avoir accueilli chez eux. Je ne pensais pas à en faire un film, je me disais tout simplement que je devais y aller, rencontrer ces gens, et leur parler un peu de nous. Je suis venue comme si j'étais une parente de Richard, alors que je ne le connaissais pas du tout, mais dans mon coeur, nous étions apparentés.

Donc, un soir d'hiver, je suis allée chez les Crothers et nous avons pris un verre. Je n'avais aucune envie de reprendre la route pour Edmonton ce soir-là, car il y avait une tempête de neige. J'espérais qu'ils m'inviteraient à passer la nuit chez eux, ce qu'ils ont fait. J'ai accepté, à condition de dormir dans le lit de Richard. Ils ont ouvert une trappe donnant accès au grenier. Ils y avaient aménagé quatre magnifiques chambres à coucher.

J'ai donc couché dans son lit et, tout au long de la nuit, je me suis concentrée sur mes rêves et je lui ai parlé, en me demandant si je ne devais pas faire quelque chose. J'ai fait un rêve tout à fait inusité, où je lui demandais comment il se sentait. J'ai rêvé que j'étais allongée sur des morceaux de fer - de très gros morceaux - et qu'une auto descendait sur moi. Je me suis réveillée et j'étouffais - cette auto allait m'écraser et il n'y avait rien que je puisse faire. C'était ma réponse : il fallait faire quelque chose. C'est alors que j'ai décidé de faire le film.

Ce film a fini par transformer le système de l' Aide sociale de l'Alberta. Il a révélé la catastrophe dans toute son ampleur, il a scandalisé beaucoup de monde, y compris des gens du gouvernement. »

3d) Cri d'un enfant métis
Un extrait des dernières minutes du film Richard Cardinal : Cry from the Diary of a Metis Child realisé en 1986 par Alanis.

3e) De dures leçons pour les générations futures
À Montréal, Mme Obomsawin explique l'importance de l'éducation - classique, documentaire et artistique - dans la sensibilisation des Premières nations et dans l'apprentissage des expériences des ancêtres par les jeunes.

Alanis : « Il y a eu de grands changements, surtout dans le système d'éducation. Celui-ci a connu de vrais bouleversements, alors que l'éducation est à la base de tout. Aujourd'hui, il y a tellement d'universitaires diplômés dans toutes sortes de domaines que cela change la donne pour la génération au complet, qui est généralement mieux instruite et qui comprend mieux l'aspect juridique des choses. Les générations antérieures ont eu du mal à comprendre les choses - nous apprenions par des chemins difficiles. Je pense donc que les jeunes d'aujourd'hui ont une meilleure chance dans la vie que les générations antérieures. »

Chapitre 4 : L'affirmation de soi

4a) L'affirmation de soi
Le 11 juillet 1990, sur la route en gravier près des établissements de Kanehsatake et d'Oka, une fusillade éclate entre des guerriers mohawks et la police de la Sûreté du Québec. Lorsque la poussière retombe, un policier est étendu au sol, mort. Ce drame marque le début de ce que le Canada appellera la « Crise d'Oka », conflit armé de soixante-dix-huit jours entre les Mohawks, la Sûreté du Québec et l'armée canadienne, dans lequel les Mohawks se battent pour défendre « la pinède », un cimetière sacré faisant l'objet d'un projet de développement immobilier comprenant un terrain de golf de neuf trous et des condos.

Ce jour-là, Alanis Obomsawin entend les nouvelles à la radio et se rend directement à Kanehsatake, caméra à la main. Risquant sa vie, elle reste derrière les barricades tout au long des négociations, tournant plus de cent heures de film. Mme Obomsawin passe ensuite huit ans à la création d'un cycle de quatre films relatant ces événements et analysant l'impact retentissant qu'ils ont eu. Ces films sont : Kanehsatake : 270 Years of Resistance (1993), My Name Is Kahentiiosta (1995), Spudwrench : Kahnawake Man (1997), et Rocks at Whiskey Trench (2000).

4b) Le barbelé à lames
Ce clip du film Kanehsatake : 270 Years of Resistance (1993) rend compte des tensions durant les négociations à Oka tandis que l'armée établit un poste de contrôle.

4c) « Mon devoir est de documenter tout ceci »
À Toronto, Mme Obomsawin se rappelle le jour où elle a entendu parler d'Oka aux nouvelles. Elle explique en quoi le devoir de faire un film sur la lutte des Mohawks dépassait sa crainte des risques personnels qu'elle encourait derrière les barricades.

Alanis : « Je me rendais au travail, je crois, quand j'ai entendu parler des coups de feu ce jour-là, c'était le 11 juillet. J'en étais retournée. Je travaillais à un autre film. J'ai couru à l'Office national du film et je leur ai dit que j'allais à Oka et que je voulais changer mon horaire de production. Les policiers avaient installé un barrage routier à l'entrée du village et ils ne voulaient pas nous laisser passer. Tout ce qu'ils faisaient, c'était d'obliger les gens à faire demi-tour, ils ne voulaient pas que les gens viennent. Il y avait aussi un campement qui était en train de se monter et du soutien arrivait. Puis, les gens se sont mis à se battre et nous les avons filmés.

Maintenant, nous étions derrière les barbelés à lames et j'avais deux équipes sur le terrain, une de nuit et l'autre de jour. Puis une nuit, il y eut un très grand affrontement. Le lendemain matin, mon assistant m'a dit : "Désolé, Alanis, je ne suis pas venu ici pour me faire tuer, je m'en vais." Je lui ai dit : "D'accord, mais emporte avec toi le plus d'équipement possible." J'avais peur que notre matériel soit endommagé à cause du gaz lacrymogène, ou qu'il soit attaqué, j'en avais la responsabilité, et il fallait préserver toutes les cassettes et leur contenu, nous en avions beaucoup. Alors, il a pris la caméra, la 16 mm, toutes mes cassettes et beaucoup de pièces d'équipement. J'ai gardé la ceinture de piles et le Nagra. Dieu merci, j'ai été inspirée. Maintenant, j'enregistrais des sons. Puis, ils ont réussi à me trouver une petite caméra vidéo. J'avais autour de ma taille une grosse ceinture pleine de piles, la caméra vidéo, le Nagra, et les cassettes en poche. Voilà que j'étais un peu partout sur le terrain.

Eh bien, si je vous disais que je n'ai pas eu peur, je mentirais. J'ai eu souvent peur. Il y a même eu des moments où je me suis dit : "Je n'en sortirai peut-être pas vivante." Parce que lorsqu'ils commencent à tirer, ils ne s'arrêtent pas pour penser : "Celle-là n'est pas une combattante." Des tas de choses peuvent se produire dans des situations comme celle-là. Mais en regardant les gens, en voyant leur courage, je me suis dit que c'était mon devoir de filmer ces événements. Et lorsqu'il y a eu ces nuits désespérées, je me disais : "Ma fille a vingt ans, elle s'en sortira sans moi." Je pensais à toutes ces femmes qui avaient de très jeunes enfants, et je compatissais - c'était pire pour elles que pour moi. Jamais, je ne serais partie sans faire le travail. »

4d) Ellen Gabriel
Ellen Gabriel était la porte-parole des Mohawks pendant la Crise d'Oka. Dans ce clip extrait du film Kanehsatake : 270 Years of Resistance (1993), elle réagit aux nouvelles où on annonce que la communauté de Kahnawake a pris d'assaut le pont Mercier.

4e) Du futur au passé
Aujourd'hui, la porte-parole Ellen Gabriel dirige la maison des Premières nations à l'Université McGill. Elle parle des forces - et des limites - du film de Mme Obomsawin, Kanehsatake : 270 Years of Resistance.

Ellen Gabriel : « C'était une époque forte en émotions. Je crois que lorsqu'on vit ces épreuves et qu'on voit les événements sur pellicule par après, ça nous ramène inévitablement à les revivre. Je crois que ce film est très puissant et percutant. J'aurais voulu voir les 130 heures de tournage au complet, mais je comprends les contraintes qu'elle avait. Par contre, j'espérais qu'elle montrerait davantage les membres de la communauté, parce qu'en fait les gens qu'elle a interviewés appartenaient au Centre de traitement et n'étaient pas des gens de la communauté de Kanehsatake. Toutefois, dans l'ensemble, je considère que c'est un film très puissant. Et je crois que ce qu'il faut toujours se rappeler à propos de cet événement, c'est qu'il ne s'agissait pas de celui d'une seule personne. Ce sont les gens eux-mêmes qui donnent au feu son étincelle, ceux qui croyaient en ce qu'ils faisaient et qui ne sont pas partis en courant, même si tout semblait contre eux. Ils sont restés là et se sont affirmés. Et je pense qu'il s'agit là d'une histoire authentique qui montre l'humanité du peuple Mohawk et les gens qui ont été touchés par les efforts du peuple Mohawk.

Personne n'aurait pu raconter ces événements - ou personne n'y aurait cru -, jusqu'à l'arrivée du documentaire d'Alanis. Elle contribue à faire passer le mot un peu partout à des gens qui n'en auraient jamais entendu parler sans elle. Je crois qu'elle a vraiment fait un excellent travail en tentant d'aider les gens à faire connaître leurs luttes et leur humanité, ainsi qu'à faire voir aux jeunes ce que leurs ancêtres faisaient à la fin du XXe siècle et même après. »

4f) Un virage historique
À Montréal, Mme Obomsawin parle des retombées historiques que la Crise d'Oka et d'autres luttes comme celle-là ont eues sur les politiques canadiennes et les droits des Autochtones des Premières nations.

Alanis : « Lorsque la crise a éclaté en 1990 à Kanehsatake, je pense que le virage était inévitable, les gens dans tout le pays se sont mobilisés. Toutes les réserves avaient déjà vécu le vol ou l'appropriation des terres, mais ce n'est plus possible maintenant. La terre finit toujours par être enviée par la municipalité d'à côté, qui se l'approprie petit à petit. Maintenant, c'est fini, ces choses-là ne peuvent plus se produire. Mais, cela arrivait avant. Sur le plan politique, j'ai observé de nombreux changements. Je crois que ça va continuer pendant plusieurs générations. Nous avons fait beaucoup de progrès. Vous savez, lorsqu'on est témoin de tels affrontements, on pourrait penser qu'il n'y a pas de progrès, mais c'est faux. »

Chapitre 5 : Aujourd'hui

5a) Aujourd'hui
En 1981, Mme Obomsawin filmait Incident at Restigouche, son premier film sur le peuple Mi'gmaq, qui parlait de la longue bataille qu'il avait menée pour ses droits de pêche au saumon sur la côte est du Canada (l'ONF l'a présenté en 1984). Aujourd'hui, vingt ans plus tard, Mme Obomsawin revient à la situation des Mi'gmaq.

En 2002, l'ONF lance le dernier film de Mme Obomsawin, Is the Crown at War with Us?, qui raconte la lutte explosive qui s'est livrée autour des droits de pêche au homard dans la communauté Mi'gmaq de Esgenoopetitj, ou Burnt Church, au Nouveau-Brunswick. Durant l'été 2000, après que les droits de pêche issus des traités des peuples autochtones eurent été affirmés par la Cour suprême du Canada en 1999, puis infirmés par le gouvernement du Canada, les membres de la communauté ont défié une ordonnance fédérale leur interdisant de pêcher dans la baie Miramichi. Les embarcations de pêche des Mi'gmaq ont fait l'objet d'attaques à répétition et de vandalisme de la part des pêcheurs non autochtones, et de harcèlement de la part des autorités fédérales. Le film de Mme Obomsawin défend avec passion la communauté elle-même ainsi que son incroyable lutte pour la survie d'un mode de vie traditionnel.

À l'automne 2003, Mme Obomsawin et l'ONF présenteront Our Nationhood, un nouveau film sur la question des droits ancestraux et des ressources naturelles des Mi'gmaq. Cette fois, Mme Obomsawin revient à Restigouche (renommée « Listuguj ») afin de revoir les aléas du conflit entourant les droits du traité.

5b) Les événements de Restigouche
En 1981, Mme Obomsawin commence son travail sur Les événements de Restigouche, son premier film avec le peuple Mi'gmaq. Cette capsule trace le portrait historique des pratiques de la pêche au saumon des Mi'gmaq, allant de la pêche artisanale au flambeau jusqu'aux techniques d'aujourd'hui.

5c) Projets actuels
À Toronto, Mme Obomsawin discute des films sur les Mi'gmaq, auxquels elle a travaillé dernièrement.

Alanis : « Maintenant, c'est la postproduction du deuxième film que j'ai fait avec le peuple Mi'gmaq. Le premier qui est sorti s'appelait Is the Crown at War With Us? et concernait les gens de Esgenoopetitj à Burnt Church au Nouveau-Brunswick. Il s'est avéré que j'ai terminé celui-là en premier, et maintenant je termine le deuxième qui s'intitulera Our Nationhood. »

5d) Is the Crown at War with Us?
La crise de la pêche au homard à Esgenoopetitj a retenu l'attention du monde entier durant l'été 2000. Dans ce clip tiré du film Is the Crown at War with Us?, il est question de la confrontation entre des fonctionnaires du ministère canadien des Pêches et Océans et des pêcheurs Mi'gmaq dans la baie de Miramichi.

5e) Miigam'agan
Miigam'agan est membre de la communauté Esgenoopetitj et mère de trois enfants. Elle raconte les sentiments relatifs à l'arrivée de Mme Obomsawin pour le tournage du film Is the Crown at War with Us? et elle raconte les réactions des villageois lorsqu'ils se sont rassemblés pour voir le film une fois terminé.

Miigam'agan : « Lors de la crise de la pêche, un grand nombre de médias sont venus faire des reportages, des entrevues et des émissions documentaires. Lorsqu'elle m'a approchée, je n'étais pas enthousiaste; je ne l'ai quand même pas envoyée promener, mais je commençais à en avoir assez des médias.

Puis, elle est arrivée et c'était presque comme si c'était elle qui passait en entrevue. Elle avait amené son film pour que nous puissions le voir. C'était toute une affaire de voir tous les villageois rassemblés dans une pièce. Les gens riaient et pleuraient. Même moi, qui vis depuis si longtemps ici. Tout à coup, entendre parler ouvertement et avec aisance d'autres membres de la communauté qui d'habitude ne prennent pas la parole en public, c'était une évidente révélation. »

5f) Une première mondiale
Dans notre entrevue à Montréal, Mme Obomsawin raconte la première mondiale de son film Is the crown at War with Us?, qui a eu lieu dans un gymnase d'école à Esgenoopetitj.

Alanis : « C'était tout simplement incroyable comme visionnement. Cela n'arrive nulle part ailleurs, vous savez. Lorsque vous arrivez dans la communauté, c'est vraiment particulier. C'est que, là-bas, il n'y a pas de salles de spectacle, de théâtres ou d'autres endroits du genre. Là, c'était au gymnase de l'école. C'est le pire endroit pour montrer quoi que ce soit, à cause de l'écho; c'est très difficile, vous savez, de contrôler le son. Mais il n'y avait pas d'autre endroit.

Le film avait débuté depuis dix minutes environ, lorsqu'un bateau du ministère des Pêches et Océans essaie d'éperonner un des leurs, et ce bateau réussit à s'enfuir. Étant donné qu'il ne s'est pas fait éperonner, les gens criaient, ils étaient fous de joie, ils battaient des mains et des pieds. Je me suis dit pendant un bon bout de temps : "Mon Dieu, ils manquent une bonne partie du film, ils font trop de bruit, ils sont si heureux." Et plus tard, quand le bateau finit par se faire éperonner et qu'on voit et qu'on entend les gens des bateaux parler, c'était tellement émouvant. Beaucoup de gens pleuraient, y compris nous. C'était vraiment triste.

Puis un peu plus tard, un des pêcheurs commence à parler. Il dit que lorsqu'il était petit, il voulait être policier de la GRC. On le voit en photo, il doit avoir quatre ou cinq ans. Et tout le monde rit en voyant la photo. À ce moment, j'étais vraiment inquiète pour Curtis. C'était vraiment un visionnement incroyable. Après le film, Curtis est venu me voir et m'a dit : "Alanis, ce film est extraordinaire, il m'a fait rire, il m'a fait pleurer. Mais, dis-moi, où as-tu trouvé cette photo?" C'était tellement drôle. Je lui ai répondu : "Curtis, ne t'en fais pas, c'est seulement ici qu'on va en rire, nulle part ailleurs, je te le promets." C'était une très belle photo de lui, vous savez. Mais c'était vraiment... vous savez, combien ce n'est pas pareil quand on est chez soi. Les gens rient de vous et on se sent, comment dire, tout nu. »

Chapitre 6 : Les rêves

6a) Les rêves
Je consulte ma montre : il est un peu plus de minuit. Nous sommes le 11 juillet, treize ans jour pour jour après le déclenchement de la crise d'Oka. Cette journée a transformé la vie de millions de personnes, dont la mienne. Oka m'a permis de faire connaissance avec Alanis Obomsawin et de saisir sa pensée filmique pendant une décennie entière.

Depuis lors, je suis devenue moi-même documentariste. Je crois que je commence seulement à m'apercevoir à quel point j'ai été touchée par les images d'Alanis derrière les barricades, il y a tant d'années.

Alanis, défenseure des enfants, de la beauté et de la vérité. Depuis le cri d'un enfant métis seul dans la campagne albertaine jusqu'aux voix remplies de fierté des Mohawks de Kanehsatake, elle a été à l'écoute de l'appel des gens et y a répondu.

J'ai toujours gardé le souvenir d'Alanis derrière ces barricades. Mais j'ai aujourd'hui l'honneur d'avoir de nouveaux souvenirs d'elle, entourée de fleurs printanières dans son charmant refuge montréalais, il y a un mois à peine. « Il faut que tu écoutes cette chanson! » m'a-t-elle lancé. Et la voilà qui se met à danser, à flotter presque, au son des mélodies envoûtantes de Bielka Nemirovski, un extrait du tout dernier recueil de musique techno « Buddha Bar » sortant de la boîte à rythmes posée sur son bureau.

Où qu'elle soit, Alanis déploie sa magie. Elle est d'une autre époque, d'une autre existence de rêve, et pourtant tellement ancrée dans notre réalité sur Terre. Comme l'a dit, il y a bien longtemps, John Grierson, notre ancêtre collectif du documentaire, chez elle, la sagesse est véritablement la « magie du rêve »!
- Katerina Cizek, le 11 juillet 2003

6b) Gravures
À Montréal, j'ai demandé à Mme Obomsawin de quelle manière ses rêves influencent son oeuvre. Elle a expliqué que le fait de reconstituer ses rêves dans ses lithographies à main levée (celles que nous avons vues tout au long de cette présentation interactive) était pour elle une manière de faire la chronique de sa culture et de la faire progresser.

Alanis : « Je pense que ça vient de loin, de très loin, quand j'étais petite. Je me rappelle les rêves que je faisais à quatre ou cinq ans. C'est pour ça que je fais ces gravures, parce que de toute ma vie je ne veux jamais oublier ces rêves. Je me disais souvent que si seulement je pouvais les dessiner, ce serait le plus grand don que je pourrais avoir. Et c'est bien ce que j'essaie de faire. Je fais des dessins des rêves que j'ai eus, mais aussi des images qu'il me reste du passé : des choses, des gens que j'ai connus, mais qui ne sont plus pareils aujourd'hui; enfin, je ne les vois plus pareils maintenant, parce que la culture évolue. Vous savez, la vie d'aujourd'hui n'est plus la même qu'avant. Et j'aime ces images d'avant, alors je les dessine.

J'aime mon travail. J'adore ce que je fais, je considère que c'est un peu mon devoir. Je suis au service de mon peuple. Mais si je n'avais pas à faire ce que je dois faire, si j'avais le luxe de me demander - ce qui ne m'est jamais arrivé - "Qu'est-ce que je pourrais bien faire aujourd'hui?" Eh bien, j'adorerais faire des courts métrages sur quelques-uns de mes rêves et travailler avec les enfants. Mais ça peut encore m'arriver un jour, on verra. »

Biographies

Alanis Obomsawin (artiste présentée)
Alanis Obomsawin, membre de la nation abénaquise, figure au nombre des documentaristes les plus distingués au Canada. Animée par la volonté de faire entendre la voix de son peuple, elle a réalisé des documentaires au contenu social très affirmé. Alanis Obomsawin entame sa carrière dans la chanson, l'écriture et le conte, puis plonge dans l'univers du cinéma en 1967 avec Christmas at Moose Factory, qu'elle a écrit et réalisé. Depuis lors, Mme Obomsawin a signé plus de vingt documentaires d'une franchise intransigeante sur des questions touchant les peuples autochtones au Canada.

Les films d'Alanis Obomsawin ont remporté de nombreux prix internationaux et ont été présentés aussi bien à la télévision que dans les festivals du monde entier. En 1983, elle a été nommée membre de l'Ordre du Canada en reconnaissance de son dévouement au bien-être de son peuple et à la préservation du patrimoine des premières nations, grâce à ses films et à son militantisme. Mme Obomsawin a aussi reçu des doctorats honorifiques de l'Université York, de l'Université Concordia et de l'Université Carleton. De plus, elle a reçu, pour sa contribution exceptionnelle en tant que réalisatrice, le prix de la Toronto Women in Film and Television's (TWIFT), le prix d'excellence de la Fondation nationale des réalisations autochtones, ainsi que le prix de la Société canadienne de sociologie et d'anthropologie.

Mme Obomsawin a fait partie de plusieurs comités voués aux droits des femmes autochtones, et elle est actuellement membre à vie du comité de direction de l'Aboriginal Peoples Television Network (le réseau de télévision des peuples autochtones) et du Public Broadcasting System (PBS), au Vermont.

Liens :
Filmographie d'Alanis Obomsawin
http://cmm.onf.ca/F/recherche/index.epl

Alanis à l'ONF
http://www.nfb.ca/f/rayonnement/alanis_obomsawin.html

Katarina Cizek (réalisatrice invitée)
Cinéaste canadienne d'origine tchèque, Katerina Cizek a réalisé des documentaires dans le monde entier. Après avoir obtenu un diplôme en anthropologie, elle travaille d'abord comme journaliste, puis s'oriente vers le cinéma documentaire indépendant et les nouveaux médias. Katerina Cizek s'est consacrée à la réalisation de documents - parfois difficiles et souvent méconnus - portant sur les droits de l'homme. Son plus récent film, Seeing is Believing : Handi-cams, Human Rights, and the News (coréalisé avec Peter Wintonick, traite des nouvelles technologies et des droits de l'homme. Il a remporté le prestigieux Abraham Prize au Hamptons International Film Festival et circule actuellement sur la scène internationale. Les précédents films et projets en nouveaux médias de Katerina Cizek incluent Waiting for a Miracle, The Dead are Alive, Indian Posse, In Search of the African Queen et The Water Wars.

Liens :
Katerina Cizek : Seeing is Believing
http://www.seeingisbelieving.ca

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