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l'agence de voyages
De l'exil au cinéma documentaire
par Patricio Henriquez

« Il y aura au coin de la rue, à côté du kiosque à journaux, un homme blond, très grand, avec un pull-over vert. S'il le porte sur lui, disparais sur-le-champ! Si, par contre, il a le pull-over sur l'épaule gauche, entre tout de suite - mais calmement - dans l'édifice derrière lui et monte au 10e étage. C'est l'ambassade du Canada. »

Assis derrière son bureau en bois foncé, le vieux prêtre catholique avait dit tout cela sans me regarder et sans aucune émotion, comme s'il avait déjà fait les mêmes recommandations plusieurs fois au cours de la journée.

Je l'écoutais debout. Il n'était pas question de s'attarder dans ce bureau adjacent à une église d'un quartier populaire de Santiago. Le soleil rayonnant à l'extérieur n'arrivait pas à éclaircir la noirceur de ce printemps sinistre de 1973 au Chili.

Situation ironique. Jeune réalisateur de la télévision chilienne et, surtout, jeune socialiste (socialiste marxiste, comme Salvador Allende, et non pas comme la caricature du socialiste incarnée par ce Tony - au Chili on appelle un clown tony - Blair) et anticlérical, je me trouvais là, espérant qu'un prêtre catholique me dessine une porte de sortie pour ne pas retomber dans les prisons de la dictature.

« Le Canada? » Je ne cachais pas ma surprise. « Vous n'auriez pas une possibilité en Amérique latine? Le Venezuela? Cuba? La France, en dernier recours? »

Pour la première fois, le prêtre leva les yeux sur moi par-dessus ses lunettes. Entre la compassion et le reproche, il me dit : « Tu sais, ici, ce n'est pas une agence de voyages. »

Une semaine après, je me trouvais près du kiosque à journaux. Il n'était pas étonnant qu'il n'y ait pas de trace de l'homme-blond-très-grand; j'étais arrivé au rendez-vous avec deux heures d'avance. J'étais conscient de ma ponctualité exagérée, mais j'avais peur : le prêtre sans vocation d'agent de voyages n'avait jamais envisagé la possibilité que l'homme très grand et blond ne soit pas au rendez-vous. Que fallait-il que je fasse dans ce cas?

Let it be
Le film des Beatles passait dans un cinéma souterrain proche du kiosque. Je suis entré le voir pour la énième fois. Mais je ne l'ai pas vu. Les images défilaient devant moi, mais je n'arrivais pas à les suivre. Je craignais que, des six spectateurs dans la salle, trois ne soient des flics surveillant l'autre moitié.

Alors qu'en plein jour la terreur s'installait, alors qu'on violait, torturait, assassinait, quelqu'un se réfugiant dans la noirceur d'une salle et faisant semblant de regarder un film documentaire - des Beatles par surcroît - ne pouvait être que « suspect » aux yeux glauques du régime. Je commençai alors à comprendre que les notions de documentaire et de liberté étaient indissociables. C'est étonnant, mais, comme dans bien d'autres cas, on ne valorise entièrement la liberté que lorsqu'on l'a perdue.

Le pull-over vert était au rendez-vous du kiosque à journaux, reposant avec une certaine indifférence sur l'épaule du grand blond. Cinquante-quatre autres Chiliens ont vu le même signal et fait leur entrée au Canada comme moi : en plein centre-ville de Santiago et par l'ascenseur.

Un jour, pendant mon séjour à cette ambassade qui a duré un mois, je me suis aperçu que le Canada était le pays de McLuhan, ce grand guru qui avait nourri nos interminables discussions d'étudiants en communications à l'Université du Chili à Valparaiso. Le Canada était aussi l'un des principaux foyers du cinéma-vérité. Mais bien au-delà de tout cela, le Canada était alors ma planche de salut, une solution que je désirais temporaire et brève, car la dictature chilienne ne pouvait être que passagère. Brutale, mais éphémère. Je ne savais pas alors qu'elle allait durer 17 ans, et même un peu plus.

Le Canada
Jamais de ma vie je n'avais vu un ciel aussi bleu ni un soleil si éclatant. Mais il ne chauffait pas! Il faisait très froid ce 12 janvier 1974 à Toronto, un froid que je ne connaissais pas.

Quelques jours après, un fonctionnaire de l'immigration fédérale nous vantait les mérites de l'Ouest canadien. D'après lui, nous ne regretterions pas d'aller nous établir là-bas. Cependant, une bonne partie de notre groupe avait une autre idée. Nous voulions plutôt aller au Québec. Nous n'en savions pas plus sur le Canada francophone que sur l'Ouest, mais un groupe de Québécois ayant vécu au Chili, parmi lesquels des prêtres (encore!), des étudiants et des syndicalistes, étaient venus nous voir à Toronto. Ils avaient fondé des comités de solidarité, ils étaient prêts à travailler pour appuyer la résistance au Chili. Ils étaient chaleureux et solidaires. Ils nous avaient convaincus.

Le fonctionnaire de l'immigration fédérale n'était pas heureux. Il nous dit que l'aide du gouvernement était conditionnelle à notre installation dans l'Ouest. Si nous voulions le Québec, ce serait à nos frais. La majorité d'entre nous avait quitté le Chili sans un sou. Après d'âpres discussions, où - à titre de porte-parole du groupe - j'ai dit que nous allions raconter toute l'histoire à la presse, nous avons finalement reçu des billets de train pour Montréal.

Il neigeait et il faisait gris le 18 janvier 1974. Et quoique je n'arrive pas encore à aimer l'hiver, je n'ai jamais regretté d'avoir choisi le Québec.

Défaire ses valises
Comme la plupart des Chiliens en exil, je n'ai pas défait mes valises pendant ces premières années à Montréal. Nous étions persuadés que nous serions bientôt de retour au pays. Je travaillais alors comme balayeur dans une usine de locomotives de l'est de la ville. Mais je passais le plus clair de mon temps à organiser le travail de solidarité avec le Chili.

Vers 1977, j'ai fait la connaissance de Daniel Bertolino, un extraordinaire documentariste qui possédait à Montréal une petite boîte de production, Via le Monde. D'origine française, il avait commencé à parcourir la planète très jeune, muni d'une caméra 16 mm. Motivé au début par un intérêt anthropologique, il avait été rapidement séduit par les mouvements révolutionnaires des années 60 en Amérique latine. Il avait ainsi été l'un des premiers à séjourner longtemps à Cuba, où il avait tourné des documentaires uniques.

Daniel voulait réaliser un documentaire sur le Chili dans le cadre de la série Poste Frontière, qu'il produisait pour le compte de Radio-Québec. Il m'a confié le travail de recherche. C'est grâce à lui que j'ai pu reprendre contact avec mon métier.

Marqué par les événements du Chili, j'avais tendance à transposer dans mon travail toutes mes analyses politiques. Daniel m'a fait comprendre qu'un documentaire est beaucoup plus qu'une prise de position politique (ou beaucoup moin!). Il me fallait assumer mon travail comme une création artistique, et ça, c'était une entreprise à temps plein. Je ne pouvais plus être un militant de l'exil. Je voulais devenir un cinéaste, de l'exil et engagé sans doute, mais un cinéaste avant tout.

C'est aussi à cette époque que j'ai découvert les Écrits sur la littérature et l'art de Bertolt Brecht. Un passage en particulier m'a bouleversé. Invité à s'adresser à de jeunes peintres communistes dans l'Allemagne de 1935, le dramaturge leur avait dit : « Si l'on vous demande si vous êtes communistes, mieux vaut produire comme preuve vos tableaux plutôt que votre carte du Parti. »

C'est en prenant conscience de tout cela que j'ai commencé à défaire mes valises. Grâce en grande partie à Daniel Bertolino, j'ai commencé à m'intégrer à ma nouvelle société et à quitter ma bulle d'exilé. Je ne voudrais pas être mal compris : j'étais fier de mes origines qui me suivront jusqu'à la fin de mes jours, mais il me fallait commencer à voir plus loin que le drame chilien.

C'est le hasard (encore!) qui m'a fait cadeau de mon premier voyage à l'extérieur du Québec en tant que documentariste. Daniel Bertolino préparait en 1978 une série sur certains dirigeants du Tiers-Monde. Il avait reçu deux réponses favorables; Mouammar Kadhafi et Yasser Arafat acceptaient de participer aux documentaires. Seul ennui : leurs disponibilités coïncidaient exactement dans le temps. Daniel ne pouvait diriger les deux tournages.

Il n'était pas très convaincu de pouvoir me confier le rôle de réalisateur pour une de ces missions. (Moi non plus d'ailleurs, mais je l'ai bien caché.) Mais j'ai insisté et avec la complicité de Christiane Galipeau, recherchiste du projet, nous sommes partis au Liban, en pleine guerre, rencontrer Arafat.

Arafat
Arrivés à Beyrouth, nous avons pris contact avec l'OLP. Les responsables nous ont confirmé qu'Arafat nous recevrait, mais sans pouvoir nous dire quand ni où. En attendant, nous étions libres de visiter et de tourner dans les camps de réfugiés du sud du Liban.

L'organisation des Palestiniens dans ces camps était fascinante, tant politiquement que militairement. Étonnamment, on n'avait pas imposé de restrictions à notre caméra. Nous avons même filmé des camps militaires où s'entraînaient des enfants de 13 ou 14 ans!

Au bout de deux semaines, nous n'avions toujours pas de nouvelles d'Arafat. À l'époque, nous travaillions en 16 mm et je m'apercevais que la pile des bobines vierges de 400 pieds (10 minutes!) diminuait chaque jour dangereusement. Le dilemme était de taille : si Arafat ne se pointait pas, il fallait rentrer à Montréal avec du matériel pour monter un documentaire sans la figure centrale. Mais si on continuait à filmer (les possibilités de tournage au jour le jour étaient extraordinaires) et si le chef palestinien ne se manifestait qu'à la dernière minute, on risquait de ne plus avoir de pellicule, introuvable bien entendu sur le marché à Beyrouth... Je voyais déjà ma courte carrière se terminer abruptement.

Une nuit, au cours de la quatrième semaine de notre séjour, on nous a réveillés. On nous a fait monter dans des voitures. On a mis des bandeaux sur nos yeux. Quand on les a enlevés, bien plus tard, Arafat était devant nous, souriant. Il nous restait cinq bobines de film, soit assez pour l'entrevue et pour le suivre le lendemain, pendant toute une journée, au grand dam de la sécurité qui nous avait bien prévenus que personne ne filmerait le chef dans ses déplacements. Mais le chef nous avait autorisés à faire partie de sa caravane...

Nord-Sud
Dans les années 80, j'ai eu le privilège de faire partie de l'équipe de Nord-Sud, une série consacrée à l'information internationale à Radio-Québec. C'est là que j'ai rencontré Robert Cornellier et Raymonde Provencher, avec qui j'allais fonder en 1995 Macumba International. Conçues pour traiter de développement au Tiers-Monde, ces émissions ont très vite délaissé le traitement « affaires publiques » pour prendre une forme documentaire axée sur le potentiel humain dans ces pays. Entre le paysan du Honduras et le ministre de l'Intérieur ou même le président, nous avons choisi de filmer le travailleur de la terre.

Comme toute l'équipe de Nord-Sud, j'ai été très influencé par Tim Knight, formateur à la CBC, qui nous a appris que la télévision et le documentaire sont nobles lorsqu'ils peuvent faire en sorte que des êtres humains éloignés physiquement les uns des autres, qui ne se rencontreront probablement jamais, puissent quand même arriver à se connaître.

Au Québec, j'ai le sentiment, très confortable, d'appartenir à une communauté de cinéastes engagés. Certains sont nés ici, d'autres viennent de loin, comme moi. Certains tournent au pays, d'autres à l'étranger, mais, peu importe le terrain, ils sont tous animés par une sorte de tendresse pour le genre humain, doublée d'une redoutable vision critique. Ils sont tous pour moi source d'apprentissage permanent et de passion renouvelée pour ce métier.

J'admire la ténacité de Magnus Isacsson (Enfants de choeur!, 1999), qui investit des années de sa vie dans chaque film qu'il réalise. Luc Côté (Rainmakers - Inde, 1998) me surprend toujours par la force dramatique de ses récits visuels. J'ai été ému par le courage d'Yvan Patry et de Danièle Lacourse (Chronique d'un génocide annoncé, 1996). J'aime le langage intègre et sans détour de Pierre Falardeau (Le Temps des bouffons, 1993). Je respecte Mary Ellen Davis (Haunted Land, 2001) parce qu'elle réalise ses films comme elle l'entend, sans concession. Je suis fier d'occuper une place que je partage, entre autres, avec mes frères latino-américains Carlos Ferrand (Visionnaires, 1999) et German Gutierrez (Sociétés sous l'influence, 1997).

Il y a aussi les producteurs du cinéma documentaire, ces gens qui mettent tout en place pour qu'un film soit réalisé et qui protègent férocement l'espace dans lequel le réalisateur exerce sa liberté. Exemplaires Marcel Simard, Paul Lapointe, Claude Cartier, Jean Lemire, Luc Vandal...

Et je suis ravi de constater qu'au Québec, la continuité du genre documentaire est garantie par une nouvelle génération formidable. Il faut voir le talent de Korbett Matthews (Devouring Buddha, 2002) et sa capacité de réinventer les images et les sons. Il faut saluer le travail constant et engagé du groupe Les Lucioles, dont la moyenne d'âge se situe dans la vingtaine. Ces jeunes tournent presque tous les jours de leur vie, sans attendre de financement public. Ils enregistrent les luttes des citoyens au moment où elles se produisent. Ils montent à la vitesse de l'éclair et, chaque mois, ils organisent des projections de leurs travaux, tissant un réseau alternatif magique. Avec la lenteur propre au documentaire, ils cimentent ainsi une nouvelle conscience sociale. Parmi les principaux animateurs de ce groupe figurent Gabriel Anctil et Santiago Bertolino, le fils de Daniel, qui porte le nom de la capitale du Chili...

J'ai toujours eu l'impression de ne pas avoir été responsable des décisions les plus importantes de ma vie. Elles ont été prises ou déterminées par d'autres, ou par les circonstances, ou encore par une espèce de force étrange que je n'ose pas définir. C'est en grande partie tout cela qui fait en sorte que je suis là où je suis, et que je suis (pour une part) ce que je suis.

Le vieux prêtre chilien avait raison : son bureau, à Santiago, était bien plus qu'une agence de voyages.

Après un premier film, Yasser Arafat et les Palestiniens (1980), Patricio Henriquez travaille pour la télévision, notamment à Télé-Québec où il signe des reportages pour les grandes séries d'information Nord-Sud. Patricio Henriquez a obtenu de nombreuses récompenses pour ses films, notamment pour 11 septembre 1973, le dernier combat de Salvador Allende (1998) et Images d'une dictature (1999). Avec Raymonde Provencher et Robert Cornellier, il fonde la maison de production Macumba International, qui produira la série documentaire Extremis sur les violations des droits de la personne. Ce projet a donné lieu à un site Web (www.extremis.tv).

Liens :
eXtremisTV
http://www.extremis.tv

Macumba International
http://www.macumbainternational.com/

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