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porter et user : L'écologie de la mode
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L'écologie de la mode
Le domaine évolutif des textiles sensibles et durables
Maja Kuzmanovic, traduit par Ève Renaud

Quand la vie emprunte des voies de plus en plus chaotiques, imprévisibles, voire hostiles, nous empruntons généralement la stratégie du hérisson, soit le repli sur soi, en une boule hérissée de piquants, qui meurtrissent quiconque s'approche un peu trop. L'instinct de survie, que suscite un besoin culturel de confort et de sécurité, nous incite à nous protéger contre tout ce qui paraît vaguement étrange. Mais jusqu'à voici dix ans à peine, faute de vêtements-hérissons, nous avions tendance à nous abriter derrière une armure rigide - véhicule ou bâtiment fortifiés - qui ne reprenait jamais de « souplesse » une fois le danger écarté; il semble que cela soit sur le point de changer.

De toutes parts et depuis toujours, le monde jette de nouveaux pièges sous les pas des gens insouciants, pièges qui se sont d'ailleurs rapidement accumulés depuis dix à quinze ans et qui vont des errements climatiques jusqu'aux vacillements économiques en passant par la progression de la xénophobie à l'échelle planétaire et la prolifération aveugle des cultures génétiquement modifiées et combien d'autres encore. Autant de dangers auxquels nous sommes immédiatement exposés étant donné que les communications rendent chaque événement (presque) instantanément visible partout dans le monde. Malgré l'anxiété croissante, les populations des pays industrialisés ne se terrent pas dans leurs foyers, mais continuent de dériver sur la planète, cherchant un bouclier léger et portable, capable de réagir correctement aux stimuli, en terrain familier ou étranger. On assiste à la demande naissante de matériaux portables, pouvant répondre aux stimuli externes.

Version mobile d'un épiderme humain fortifié, le vêtement est devenu l'objet implicite de la recherche sur les matériaux actifs ou « intelligents ». Dans cette optique, il est considéré comme une membrane semi-poreuse et sensible au contexte, qui dresse une barrière entre les processus corporels et environnementaux. Naturellement, cette recherche est surtout stimulée par ces économies de la peur (liées principalement à la chose militaire, aux occupations dangereuses et à l'industrie médicale) qui produisent si souvent des matériaux aptes à détecter dangers et détresse, mais rarement aptes à détecter un stimulus positif ou à se modifier. Cependant, comme ces matériaux finissent toujours par passer dans la sphère civile, leur usage et leurs objectifs évoluent rapidement vers des applications telles les vêtements de sport, les vêtements d'extérieur, les uniformes et les costumes de théâtre. Le Teflon étanche ou le GoreTex polyvalent, les tissus chromatiques (qui changent de couleur), l'aérogel, les composites piézo-électriques et d'autres encore, sont tous des matériaux « actifs », mais pas spécialement « intelligents » puisque le spectre de leurs comportements possibles n'évolue pas en fonction d'expositions antérieures.

Un vêtement intelligent digne de ce nom serait fait d'un matériau capable d'interagir véritablement avec l'environnement, et sa réactivité rappellerait plus le système immunitaire qu'un système d'alarme. Il serait conçu pour protéger en cas de besoin réel, mais permettrait en toute autre occasion un échange, une perméabilité, voire une infection bénigne. Le concept du vêtement comme objet inerte et préconçu est remis en question par cette volonté de créer des matériaux caméléons, qui s'adapteront à une gamme de conditions extérieures et adopteront des comportements appropriés à divers milieux. L'arrivée de ce type de matériaux perfectionnés annonce de grands bouleversements dans l'industrie de la mode, déjà modulée sur un rythme rapide. À brève échéance, la haute couture et les uniformes seront probablement les seuls à pouvoir s'offrir le luxe de cette expérience, mais tous les secteurs seront éventuellement touchés, des vêtements tendance (streetwear) jusqu'au prêt-à-porter.

Intenable innovation des tenues
On considère souvent la mode comme la plus fugace des disciplines du design, obsédée qu'elle est par le renouvellement et le changement continu. Cela est vrai dans la mesure où son aspect le plus visible - produits, marques et marchés - tend à changer chaque saison, chaque mois et presque chaque semaine. Mais le cycle de la mode repose sur deux tendances moins visibles : les désirs, voeux et besoins de ceux qui la portent, d'une part, et une évolution sociale, lente mais fondamentale, d'autre part.

L'instabilité mondiale, évoquée plus haut, constitue l'une de ces tendances. Elle entraîne de fait une gamme de besoins « mode », qu'il s'agisse du besoin de sécurité et de protection contre une réalité radicalisée, ou du besoin de s'évader dans des mondes douillets et fantastiques, où règnent les lois du mythe et de la magie. Simultanément, l'instabilité économique lasse les consommateurs des innovations débridées et stimulées par la pression qu'exercent les technologies expérimentales vitement claironnées. Certes, les marchés « établis » restent sous l'emprise de passades successives, mais un nouveau courant se fait jour sur les passerelles des défilés internationaux : l'aspiration à un style de vie toujours favorable à l'abondance mais plus équilibré. La consommation évoque de plus en plus des transactions bidirectionnelles entre l'être humain et l'environnement, lesquelles nous font prendre conscience de l'enchevêtrement des liens qui existent entre nous et le monde dans lequel nous vivons.

L'avènement de matériaux qui réagissent directement aux variations environnementales ainsi que de textiles programmables à trame électronique donne à l'industrie de la mode la possibilité d'envisager des modèles de conception durable, tout en comblant les besoins et désirs changeants de ceux et celles qui les portent. Cette évolution trouve écho dans les prévisions des observateurs de tendances, tels Lidewij Edelkoort (www.edelkoort.com), Zukunftsinstitut (www.zukunftsinstitut.de), les Viridians (www.viridiandesign.org) et l'Institute for the Future (www.iftf.org), selon lesquels le matérialisme va bientôt céder le pas à un mode de vie alliant la qualité et la longévité des matériaux à l'envie de renouveler son apparence en fonction de tendances à court terme. La viabilité des vêtements conçus à partir de matériaux réactifs tient à leur capacité de fonctionner comme des systèmes vivants et comme des environnements dont les molécules composites évoquent la diversité des formes de vie qui bruissent dans un carré de pelouse : chacune exécute des fonctions particulières, qui maintiennent un équilibre dynamique dans un écosystème en oscillation constante.

Créativité durable
Voici une autre tendance née des ruines du techno-optimisme et de l'individualisme de la fin des années 90 : une aspiration à la création collective, nourrie par la compréhension du fait que la vie contemporaine est devenue trop complexe pour qu'une personne seule puisse bien la saisir. Alliée au besoin de renouer avec la modestie et d'admettre que nous ne pouvons ni régenter le monde ni laisser les autres nous régenter, cette tendance ouvre la voie à une conviction : il faut accepter que nous sommes, les uns et les autres, cocréateurs de notre propre milieu.

Les concepts (dont les matériaux actifs) qui sous-tendent les technologies participatives et omniprésentes répondent adéquatement à ces besoins en proposant des paradigmes de conception multidisciplinaires plus souples, voire modulaires. Les potentialités de l'illumination mobile et de la communication visuelle pourraient bientôt s'intégrer au vêtement grâce aux images flexibles et aux sources de lumière élastique qui arrivent sur le marché. Certains produits actuels, tels les impressions souples de lumière élastique, les affichages à cristaux liquides (LCD), les diodes électroluminescentes organiques OLED à matrice active et l'encre électronique, en sont de bons exemples. Les imprimés textiles et les motifs tissés qui changent d'apparence en un clin d'oeil obligeront les créateurs de mode à se familiariser avec le monde des images mobiles et de la luminescence dynamique. Déjà, les alliages et polymères à mémoire de forme permettent de sculpter en permanence des surfaces matérielles en fonction des courbes de température ou de pression. Les textiles qui incorporent ces matériaux peuvent changer de contour, servir de baromètre et communiquer de manière inédite grâce à leur surface changeante. Au lieu de proposer un produit fini, le créateur offre des « suggestions » de formes et de textures qui « prennent vie » sitôt qu'on les porte. Maria Blaisse (http://www.pica.org.au/view/Maria+Blaisse/592/) et Reiko Sudo (http://www.metropolismag.com/html/content_0203/nun/) créent d'ailleurs des vêtements qui laissent les mouvements du corps humain définir leur forme et qui doivent donc s'ajuster à chaque pas, à chaque posture et à chaque frémissement de celui ou de celle qui les porte.

Créer une mode qui modifie sans cesse son apparence et son comportement des années après que « l'utilisateur final » l'a emballée et emportée exige une démarche créatrice algorithmique. Le créateur doit en effet tenir compte de tout l'écosystème dans lequel ses vêtements seront portés et accepter que sa responsabilité déborde désormais les quatre couches de l'épiderme humain (l'épiderme biologique, le vêtement et les « membranes » intérieure et extérieure). Pour devenir un réel écosystème, la mode doit insister sur l'inclusion de la « cinquième dimension » de l'épiderme, celle qui, au delà de l'environnement bâti, aborde le terrain incertain de « ce qui se développe et évolue ». La créativité du concepteur tiendra à la programmation de sensibilités particulières, qui conféreront au vêtement la possibilité de changer d'humeur, d'adapter ses réponses et, fondamentalement, d'agir comme une entité vivante plongée dans différents environnements : une entité qui demeure une structure dynamique oscillant entre verve et léthargie.

Innovation environnementale
Certes, nous sommes de plus en plus sensibles à la durabilité environnementale et économique, mais la tendance n'en est pas moins au confort et à la sécurité intimes ainsi qu'à la mobilité translocale. Paradoxales en apparence seulement, ces impulsions bénéficient des progrès de la science des matériaux, de la nanotechnologie et de la biotechnologie, qui peuvent atténuer les conflits entre immobilité casanière et mobilité ainsi qu'entre environnement et marché en proposant des matériaux qui répondent simultanément à tous ces besoins. Des laboratoires de recherche (certains indépendants, d'autres affiliés à des universités) expérimentent des matériaux « autonomes », c'est-à-dire capables de s'alimenter en énergie et de se recréer s'ils sont endommagés tout en aidant ceux et celles qui les portent à coordonner et à améliorer leurs fonctions corporelles et sociales.

Séduisantes, les avenues de recherche actuelles en écologie et en technologie, concernées par la base de la chaîne alimentaire, visent à produire une énergie « verte » pour applications « portables ». C'est ainsi que Rensselaer Polytechnic (www.rpi.edu), Medis (ce lien n'est plus actif www.medisel.com), Toshiba (www.toshiba.com) et le groupe du Pr Shelley Minteer (http://itr.slu.edu/minteer.html), à l'Université St. Louis, et d'autres encore étudient la photopile, la pile à combustible et des piles alimentées par le soleil, l'alcool, le glycérol et même l'excédent d'eaux usées. Voyez par exemple la photopile verticale multijonction (vertical multijunction solar cell ou VMJ, www.wired.com/news/technology/0,1282,60301,00.html) et la pile à combustible microbien (microbial fuel cell ou MFC, www.newscientist.com/news/news.jsp?id=ns99992899).

Une fois alimentés, les matériaux autonomes doivent maintenir leur intégrité structurale dans diverses situations. À cet égard, il résulte une multitude de nouveaux concepts de la recherche en biomimétisme (l'imitation des systèmes naturels par l'industrie et les produits). On songe aux composites polymères autoréparateurs, dont les propriétés sont semblables à celles des systèmes biologiques, qui amorcent automatiquement leur processus de guérison lorsqu'ils sont endommagés.

Au delà des besoins des matériaux eux-mêmes, il existe d'intéressants projets de recherche multidisciplinaires en matière d'interaction entre les vêtements et le corps humain. C'est dans les domaines de la santé et de la sécurité que la recherche progresse le plus. Parmi les dernières avancées, signalons les matériaux antibactériens, qui éliminent les germes dangereux, telles la fibre Mipan Magic Silver (www.mipan.com/eng/products/magic_silver.html) et la Qoperfina Copper Yarn. (www.perunaturtex.com/qoperfin.htm). D'autres textiles aident au contraire à atténuer la tension émotive. C'est le cas du ZESTAT F.901 (ce lien n'est plus actif www.facondini.it/eng/news/tessuto.htm), tissé de fils de carbone qui dissipent les charges électrostatiques nuisibles.

L'échange d'information, l'apprentissage et la créativité viennent tout juste après la nécessité de satisfaire aux exigences fondamentales du corps. L'informatique portable peut en effet perfectionner les matériaux réactifs en les dotant de la capacité de traiter de l'information et de contribuer du même coup à la richesse du contact entre les êtres humains dans les espaces publics. D'autant que la technologie portable s'avère de plus en plus rentable sur les plans de la consommation d'énergie, de la miniaturisation, de l'élasticité et de la lavabilité, comme le montrent les produits des compagnies SoftSwitch (www.softswitch.co.uk) et Infineon (www.infineon.com). L'intégration de l'informatique et de capacités réseau aux vêtements laisse entrevoir des manières tout à fait nouvelles d'envisager la communication, l'accumulation de connaissances et la créativité mobile. Il faut voir à cet égard les travaux récents de XS Labs (www.xslabs.net), d'International Fashion Machines (www.ifmachines.com), de Topological Media Lab (www.gvu.gatech.edu/people/sha.xinwei/topologicalmedia) et de nombreux autres designers de cybervêtements.

Ce ne sont là que quelques exemples de produits émergents du domaine des matériaux sensibles, qui risquent fort de modifier l'optique dominante faisant de la mode et des textiles des éléments purement protecteurs ou décoratifs. L'époque du vêtement conçu comme objet statique et prédéfini, à consommer rapidement, tire à sa fin. La mode devient une membrane dynamique et semi-perméable, ouverte au cadre de plus en plus malléable du corps humain.

Je veux te porter. Je veux que mes mouvements se transmettent par toi. Je veux vibrer et flotter au gré de diverses formes / textures / géométries / vagues; je veux devenir visible, audible, tactile à distance. Je veux imprégner de vie toutes tes molécules. Je veux me nourrir de toi et te nourrir de moi pour que nous oscillions ensemble dans une membrane qui démultiplie la réalité [...]1.

Maja Kuzmanovic a obtenu un baccalauréat en ingénierie, spécialisé en prévision et en conception de mode, de la Faculté des arts d'Utrecht, puis une maîtrise en conception multimédia interactive de l'Université de Portsmouth, en 1997. Elle a ensuite collaboré à divers projets de recherche interdisciplinaire dans plusieurs instituts européens et américains, sur des sujets aussi différents que l'interaction temporelle, le récit interactif, l'interaction humain-ordinateur et la conception média générative pour réalité virtuelle et mixte. C'est grâce à tous ces travaux qu'en 1999, le MIT a cité Maja Kuzmanovic parmi les 100 jeunes innovateurs de sa Technology Review. En 2000, elle a fondé FoAM (http://fo.am), un département de recherche culturelle, au Starlab, en Belgique; FoAM est devenu une organisation autonome en 2001.

Note:
1. D'après un texte publié en ligne par Maja Kuzmanovic, intitulé SpongeStory. On le trouvera à l'adresse suivante : http://libarynth.f0.am/cgi-bin/twiki/view/Libarynth/SpongeStory.

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