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réflexion : quintessence
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Donner corps à l'insaisissable
L'étrange temporalité des vêtements
par Sara Diamond, traduit par Sophie Campbell

Les vêtements portés (par d'autres ou par soi) constituent des révélateurs temporels, qui rappellent à la mémoire les événements clés de la vie.

En rêve, j'entre dans une pièce inconnue. J'aboutis à la penderie et j'en ouvre la porte. Il s'y trouve des tenues de mon enfance. J'en tire une vers moi; son tissu et son odeur font surgir en moi un souvenir, puis la qualité pseudo-mémorielle à la fois cinématique et surréaliste de mon songe me submerge. Un habit de ma petite enfance chuchotera-t-il son secret à une toilette plus mûre de mon adolescence?

Une brillante mathématicienne m'a raconté que, lorsqu'elle a de la difficulté à résoudre un problème, se sachant sur le point de faire une découverte, elle se rend dans sa boutique vestimentaire préférée; entre les différents cintres à jupe et à pantalon, elle caresse au passage, yeux fermés, les textures des différents tissus. Tout à coup, une formule se présente à son esprit. Elle sort alors en courant et rentre à son laboratoire...

Lorsque votre désir pour votre nouvel amant atteint des sommets paroxystiques, ressentez-vous le besoin de garder près de vous un de ses vêtements et de respirer sa présence? L'espace temporel qu'occupe ce vêtement vous rassure jusqu'à la prochaine rencontre.

Qu'est-ce que la mode, sinon un outil d'équilibre entre le changement et l'immobilité tandis que le style est soumis au recyclage, à l'invention, à l'assimilation et, de nouveau, au recyclage?

Les vêtements, bijoux et accessoires que nous portons révèlent le temps qui passe. Ils durent. Ils portent la trace de la sueur, d'une tache qu'on n'a pu faire disparaître complètement, de l'usure causée par le frottement d'un sac à main, de l'étirement dû à une position assise prolongée. Ils ont une histoire, et nous de même, de lente détérioration. Que nous les utilisions ou pas, leur matière accumule les souvenirs. Ils connaissent des épisodes. Chaque fois que nous les portons, un épisode s'inscrit entre le moment où nous les enfilons et celui où nous les retirons. Ils marquent les intervalles. Ils provoquent une réaction, selon le contexte : ils nous tiennent chaud ou pas quand on pénètre dans une pièce, éveillent un intérêt soutenu ou échouent à rivaliser avec les vêtements des autres, etc.

Les habits sont liés à des événements. Chaque rencontre précise peut être provoquée par un vêtement, lue à la lumière de celui-ci ou chronométrée par lui. Nous rencontrons quelqu'un qui nous rend nerveux et nous suons : un supplément vient de s'ajouter à notre habillement - et à nous. Quand on jette un vêtement, il continue de vivre et nous garde en mémoire, malgré notre absence. Les fripes, peu importe l'effort qu'on a mis à les nettoyer de leur propriétaire précédent, conservent la trace de sa présence, qui suinte : on peut ainsi connaître quelqu'un, non pas de manière photographique, mais bionique; ce n'est bien sûr pas une greffe d'organe, mais il s'agit de quelque chose qu'on porte à même la peau.

Il est bon de se rappeler cette temporalité quand on pense à ce que pourraient être les parures réceptives et communicatives. En effet, les technologies dont nous faisons usage - le numérique (le port de signaux et la communication à l'aide de ceux-ci), la matière (l'encre, le fil), la biométrie (la mesure de nos rythmes biologiques et l'ajustement à ceux-ci), les nanotechnologies (qui se transforment avec la nature chimique de notre corps) - sont toutes temporelles.

Ces matériaux temporels appliqués à la mode peuvent en augmenter la puissance communicatrice tout en transformant et en améliorant les formes d'affichage. L'idée que nos vêtements, bijoux et autres parures puissent parler explicitement en notre nom avec les autres en tant que systèmes presque indépendants est étrange, mais source d'une excitation frémissante. Ils pourraient entrer en contact avec les fringues des autres : ma jupe communique avec ta cravate, tous deux rougissant, puis un passant projette un graffiti électroluminescent sur l'écran de mon t-shirt.

Une partie de l'étrangeté que recèle cette idée réside dans la dichotomie humain/machine, dans la pensée qu'une chose aussi personnelle qu'un vêtement puisse avoir une vie en soi : encore un autre être dont il faut tenir compte, qui se trouve tout près de la peau, presque sous elle. Qu'est-ce qui ne constitue qu'un changement superficiel, et qu'est-ce qu'un changement plus profond? Pourrait-on amener le teint de la peau à changer de couleur ou à afficher des motifs, tel un maillot? Le corps pourrait-il produire une fourrure? La rentrer ensuite? Quelle sera la prochaine génération d'implants?

L'interactivité qu'offre le domaine qui nous occupe n'est pas qu'épidermique. Comment composer avec l'excitabilité endogène - les modifications potentiellement internes, évolutives et flexibles de ces matériaux et de ce qu'ils expriment? Par exemple, peut-on créer des vêtements écologiquement viables dont la forme, le tissu et l'expression changent, et permettent ainsi une économie basée sur la reprogrammation plutôt que sur la perpétuelle consommation de nouveaux objets? Comment combiner endogénie et exogénie, et produire de nouvelles interfaces de communication entre les systèmes?

Comme dans la plupart des secteurs de pointe, certaines des technologies se trouvant à la base de cette nouvelle mode résultent de recherches militaires. D'autres proviennent de la recherche en nanotechnologie ou en médecine. L'identification par radiofréquence peut se révéler, par exemple, très intrusive, puisqu'elle permet de déterminer où se trouvent un objet et la personne qui le porte, et d'obtenir d'autres renseignements à leur sujet. Le degré de surveillance que nous accepterons et que nous nous permettrons constitue une question politique. Les dessinateurs de mode ne doivent pas simplement appliquer les technologies à leur marché et les naturaliser : ils ont la responsabilité de les perfectionner et de les transformer à l'avantage de la population.

Loin des secteurs de conception des nouvelles technologies et de l'industrie de la mode, la fabrication des tissus et des vêtements s'effectue au sein de la grande population non dominante, en marge des systèmes de consommation de la minorité riche. Quels effets auront les nouveaux matériaux, leur fabrication, leur consommation et leur recyclage par rapport à ces groupes? Quelle action réciproque se produira entre les différentes matières, traditions et expressions de l'ensemble du spectre des éléments de mode, des plus classiques aux plus nouveaux? La forme et la fonction des vêtements répondront-elles aux besoins de la majorité (en ce qui concerne la durabilité, le caractère abordable, la particularité culturelle et la conception de la beauté) plutôt qu'à ceux des privilégiés?

Les technologies vestimentaires joueront-elles un rôle à la fois curatif et expressif? Sauront-elles nous prévenir de l'état de notre organisme, nous fournir des médicaments et nous aider à adopter une posture moins stressante, tout en continuant d'exprimer notre bien-être (ou, si l'on veut, notre sensibilité) au monde extérieur?

Plutôt que de s'intéresser à la menace que constituent les médias intégrés aux vêtements, le présent numéro d'HorizonZéro se consacre aux questions de forme, de fonctionnalité et d'imagination : de mode, quoi!

Sara Diamond est la rédactrice en chef d'HorizonZéro.

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