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porter et user : Prêt-à-porter, prêt à signifier
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Prêt-à-porter, prêt à signifier
Un entretien sur l'esthétique des technologies prêtes-à-porter avec Maggie Orth, de International Fashion Machines
par Anne Galloway, traduit par Danielle Henripin

Les techniques liées au textile figurent parmi les plus anciennes de l'histoire de l'humanité, et le costume a toujours fait partie intégrante de l'identité culturelle et personnelle. Les vêtements et les accessoires servent à traduire aussi bien nos similitudes que nos différences. En ce qui a trait aux interactions sociales, les rencontres interculturelles sont à la fois facilitées et contraintes par la mode - qu'il s'agisse de modifications extérieures du corps telles que les tatouages et les piercings, ou de vêtements et d'accessoires comme les bijoux, les sacs à main et même, de plus en plus, les appareils technologiques tels que les téléphones cellulaires.

Les chercheurs des domaines social et culturel considèrent souvent la consommation, dans les sociétés capitalistes, comme un moyen privilégié pour exprimer et négocier son identité, ses préférences et son statut social. Or, à mesure que les technologies de l'informatique et des communications deviennent plus portables, elles deviennent aussi prêtes-à-porter - c'est-à-dire que nous pouvons personnaliser l'allure visuelle et sonore de ces appareils numériques pour en faire des accessoires de mode. La dimension fonctionnelle de ces appareils s'enrichit donc d'un potentiel d'exploration et d'expression de notre esthétique et de notre identité.

Maggie Orth est cofondatrice et chef de la direction de International Fashion Machines [www.ifmachines.com/]; artiste et technologue, elle invente et conçoit des tissus interactifs à Cambridge, au Massachusetts. Dans le cadre de ses travaux de doctorat au Media Lab du MIT, de 1997 à 2001, elle s'est consacrée à des brevets, à des recherches et à des publications, ainsi qu'à la conception de nouvelles interfaces physiques, de dispositifs informatiques prêts-à-porter, de textiles électroniques (e-textiles) et d'instruments de musique textiles interactifs. Maggie Orth dit vouloir « relever le défi de réaliser des objets d'art, de mode et de technologie qui soient à la fois pratiques, beaux et prêts-à-porter ». Je me suis entretenue avec elle en juillet 2004 au sujet de l'utilisation des technologies mobiles et prêtes-à-porter en tant qu'objets esthétiques ou expressifs, plutôt que purement fonctionnels, et au sujet des enjeux des rapports de plus en plus fluides entre la technologie, l'art, la nature et la culture.

Anne Galloway : Je me demande comment notre rapport à la technologie évolue, compte tenu de la présence de plus en plus répandue, au quotidien, de l'informatique mobile et prête-à-porter. Par le passé, l'informatique semblait se soucier davantage de la fonctionnalité que de l'esthétique : ce que la machine faisait comptait bien plus que son apparence. Mais aujourd'hui, il est possible, par exemple, de personnaliser son téléphone cellulaire en modifiant son couvercle ou sa sonnerie; c'est ce qui incite certaines personnes à voir ces appareils comme le prolongement ou l'expression de leur identité.

Maggie Orth : C'est un domaine complexe. Pour la plupart des ordinateurs, c'est dans les logiciels que réside la fonctionnalité; l'apparence s'est longtemps limitée à un beige très neutre, avec très peu de personnalité. Récemment, au cours d'une discussion à laquelle j'ai assisté, quelqu'un a affirmé que cela s'expliquait par le fait que les ordinateurs ne sont qu'un prolongement de notre esprit et de notre être et que, à ce titre, nous voulons qu'ils soient neutres et non dotés d'une identité visuelle distincte. Je crois que si les ordinateurs ont conservé leur beige neutre aussi longtemps, c'est que leur fonctionnalité vient de l'intérieur, c'est-à-dire des logiciels. Mais je trouve aussi curieux que, en tant que prolongement de notre esprit (lequel est invisible et incorporel), ils aient affiché, jusqu'à tout récemment, une identité visuelle si limitée. Le logiciel peut modifier la fonctionnalité ou la signification de l'ordinateur au toucher d'un bouton, mais la forme demeure neutre.

AG : Cette neutralité me fascine. J'ai tendance à la considérer comme une manière de naturaliser ou de normaliser la technologie, de sorte qu'elle paraisse inoffensive, à l'abri des critiques, en quelque sorte. Et cela me donne le sentiment d'être impuissante, ou à la merci de la technologie. En d'autres termes, la plupart des technologies informatiques ne traduisent pas mes rêves ou mes aspirations.

MO : Les artistes travaillent à changer cela, à « déneutraliser la boîte beige ». J'estime que la « déneutralisation » de la technologie nous donne plus de choix, en plus d'humaniser celle-ci. Cela reflète notre besoin d'expérimentation et d'émotion. Contrairement à l'informatique, nous ne sommes pas que productifs ou fonctionnels; en déneutralisant la technologie, nous faisons en sorte qu'elle reflète davantage notre dimension esthétique.

AG : J'aime bien cette idée qu'une technologie déneutralisée soit davantage en harmonie avec mon moi esthétique. Cette technologie semble plus douce, plus humaine - moins dure et mécanique.

MO : Je crois que l'informatique souple (soft computing) - les textiles électroniques, par exemple - ajoute une nouvelle dimension importante à la façon dont les êtres humains perçoivent la technologie, y réagissent et interagissent avec elle. D'un point de vue esthétique plus traditionnel, ce type d'informatique enrichit l'interaction entre les êtres humains et la technologie. Personnellement, l'informatique souple m'attire parce qu'elle est perverse, c'est-à-dire autre. J'entends par là qu'elle n'est pas dure ou rapide, mais qu'il s'agit plutôt d'une transformation surréelle de ce à quoi nous nous attendons de la part de la technologie informatique. Elle offre des moyens d'expression nettement élargis.

AG : Quand vous qualifiez l'informatique souple de perverse, ou autre, je ne peux m'empêcher de penser à la volupté et aux femmes. Patricia Lather parle du type de connaissance voluptueuse qui dépasse les limites - tout comme les corps et l'expérience des femmes ne peuvent être contenus dans les limites des corps masculins durs et de la masculinité. On peut affirmer que l'informatique « dure » est plus masculine dans la mesure où elle reflète et traduit l'objectivité scientifique. La volupté renvoie à des types de connaissances et d'expériences qui ont traditionnellement été exclues de ces façons de voir le monde.

MO : À mes yeux, la « perversité » de l'informatique souple renvoie à ses origines surréelles et artistiques. J'ajoute sur et dans des ordinateurs des éléments qui ne devraient pas s'y trouver. Je conçois des objets informatiques à partir de matières qui ne sont pas censées être électroniques. J'invite les gens à repenser leurs attentes à l'égard de la technologie en créant une version surréelle de cette dernière - une version souple et floue.

AG : Oui, exactement. Cette vision de l'informatique résiste aux limites traditionnelles; comme vous le disiez, elle offre des moyens d'expression élargis.

MO : Ce geste équivaut à mes yeux à la maison de verre : la maison est censée être un espace privé, mais la maison de verre nous a obligés à repenser la maison en raison de ce changement de matérialité. De même, les textiles électroniques nous obligent à repenser la matérialité de la technologie. Je me consacre à la technologie souple parce qu'elle a également la possibilité d'être belle. J'estime qu'il s'agit là d'un aspect important de l'être humain : la quête de la beauté. Il y a quelque chose de beau dans la fonction électrique même de ces textiles, dans l'action différente de structures et de matières variées. Pour moi, cela relève du sublime.

AG : Le sublime stimule nos imaginations. Il nous incite à penser de manière différente, peut-être même critique.

MO : Les artistes peuvent utiliser la technologie en tant qu'outil social ou critique - comme une forme d'intervention. Je conçois mon intervention comme un type de transformation esthétique, qui tente de faire dévier la technologie vers des fins plus artistiques ou créatrices. En faire un textile souple, ça ramène la technologie à l'échelle humaine, ça la rend accessible, humoristique et belle; ça oblige les gens à revoir leur conception de la technologie. Si la technologie, en tant que produit et outil de production efficace, est représentée par l'ordinateur et l'appareil électronique en plastique rigide, alors l'ordinateur souple, fait à la main et de tissus électroniques, pourrait incarner une dimension différente de l'informatique, plus esthétique et personnelle. Ainsi, ma fille de deux ans est obsédée par les tissus doux; bon nombre d'entre eux lui ont servi d'objet sécurisant. C'est carrément du fétichisme : son objet préféré est un haut de sous-vêtement long en soie qui ne la quitte jamais, qu'elle caresse et avec lequel elle se caresse le corps. Ce contact intime avec l'électricité est la dimension que les textiles apportent à l'informatique. Cela peut relever du fétichisme, du fantastique et de l'intime.

Les textiles électroniques peuvent également offrir des possibilités visuelles esthétiques inédites, ainsi que [des moyens] d'expression dans le domaine de la mode. Le résultat peut être plus ergonomique, ou carrément étrange. Les textiles électroniques offrent toute une gamme de sensations, selon ce qu'on y branche. On peut les concevoir de manière à ce qu'ils décèlent le toucher, la pression et le mouvement. Ils peuvent se plier, se tordre et dégager de la chaleur, dans certains cas. On peut même les concevoir de manière à ce qu'ils perçoivent le rythme cardiaque, le pouls, etc. Par ailleurs, ils peuvent aussi nous permettre d'appréhender l'ordinateur autrement : par leur « tactilité » exceptionnelle, ils nous permettent d'appréhender la technologie comme quelque chose de mou, de doux, etc.

AG : C'est intéressant. J'aimerais que nous revenions aux liens qu'on peut établir entre ces différentes expériences de la technologie et notre compréhension de nous-mêmes et des rapports que nous entretenons avec les autres et le monde qui nous entoure. Quelles possibilités offrent les qualités spécifiques de la mode électronique?

MO : Les textiles électroniques et l'informatique confèrent au sens, dans le domaine de la mode, une dimension de mutabilité, ainsi qu'un caractère relationnel dans le temps et l'espace. Contrairement aux vêtements traditionnels, la mode électronique nous offre la possibilité de modifier notre identité en appuyant sur une touche. Les textiles électroniques nous permettent de manipuler des données, ce qui peut changer la signification d'une action, d'une parole ou d'un geste... Les textiles et la mode électroniques nous permettent d'entrer en interaction avec les lieux et les êtres [directement] à partir de notre corps.

Nous savons que les choix vestimentaires permettent d'exprimer et de façonner l'identité personnelle. Si les vêtements peuvent subir changements et mutations, alors on peut changer d'identité plus rapidement que de chemise! Ce qui peut aussi nous permettre d'exprimer plus clairement certaines réalités - nos humeurs, nos réalisations, notre statut - au fur et à mesure de leur évolution. L'informatique plus « douce » peut aussi permettre de transmettre des informations cachées ou intimes, comme dans le cas du Ambient Orb [http://www.ambientdevices.com/cat/orb/orborder.html], un petit appareil que l'usager configure de manière à ce qu'il fasse état, au moyen d'un code de couleurs, de l'évolution d'une situation dynamique : par exemple, combien de ses livres se vendent actuellement sur Amazon.com.

AG : Mais l'un des buts de l'informatique ambiante est de rendre l'invisible visible, ce qui peut parfois être problématique.

MO : Oui, il peut y avoir une contradiction entre l'expression publique au moyen de la mode électronique et la vie privée - et cela pourrait créer une dichotomie intéressante, ou une certaine tension. Je tiens aussi à souligner que mon but n'est pas de rendre l'ordinateur invisible, mais visible. Cette distinction découle des traditions très différentes qui ont donné naissance à la mode électronique et aux « médias ambiants ». Le mouvement des médias ambiants - dont Hiroshi Ishii, du MIT, est le chef de file [http://tangible.media.mit.edu/people/hiroshi.php] - est né de la tradition de l'interface homme-ordinateur; c'est très différent de la catégorie des traditions en design qui englobe notamment les arts, le design industriel et la mode. J'ai eu de nombreuses discussions au sujet de l'utilisation du mot « invisible » avec des chercheurs du mouvement des médias ambiants. À leurs yeux, ce mot signifie « se fondre » dans l'environnement, et ils ont souvent une notion assez romantique des matières naturelles, par exemple. Mais ils se soucient aussi beaucoup de design et, bien souvent, leur travail n'est pas aussi invisible qu'on pourrait le croire. Ce serait se méprendre sur mon travail que de penser qu'il vise à rendre la technologie invisible, plus naturelle ou plus gentille. Mais au fil de mes collaborations avec les gens qui s'intéressent aux médias ambiants, je constate que nous poursuivons des objectifs semblables, axés sur la création de quelque chose de nouveau.

AG: Merci de cet éclaircissement. Au-delà de l'utilisation et de l'expression personnelles, comment voyez-vous le rôle social et culturel de la mode électronique?

MO : Eh bien, la possibilité que des vêtements en réseau expriment une identité ou une idée collective offre un potentiel considérable. [Quelque chose d'aussi simple qu'] un chapeau équipé d'un [affichage textuel] programmable au gré de l'usager ou d'une autre personne, voilà qui pourrait avoir une incidence considérable dans un espace public.

AG: Je présume que vous parlez des possibilités rassembleuses de ces appareils. En revanche, comment les textiles électroniques et les objets informatiques souples peuvent-ils servir à marquer la différence, à distinguer les gens?

MO : Je ne suis pas sûre qu'ils soient particulièrement propres à marquer la différence, autrement que par leur relation structurelle avec le corps. Les êtres humains ont recours à toutes sortes d'accessoires et de vêtements pour exprimer leur différence; les textiles électroniques élargissent la gamme de moyens dont ils disposent pour exprimer une esthétique distincte. Mais je crois que vous abordez peut-être quelque chose de plus sinistre. Par exemple, pour moi, les exosquelettes ne constituent pas un textile électronique, mais les textiles électroniques pourraient servir à faire des exosquelettes - pour les gens obèses, par exemple. Le but du produit pourrait alors être de rendre les personnes obèses invisibles ou plus « normales », de leur donner une allure moins différente. Mais je crois que le but d'un produit destiné à des personnes considérées comme différentes à cause d'un problème physique ou médical n'est pas du tout le même que celui d'un produit visant à permettre aux gens d'exprimer leur différence grâce à la mode.

AG : Je me disais que l'accès - ou le manque d'accès - aux technologies pourrait indiquer et même structurer les différences entre les individus. Dans mes fantasmes dystopiques, j'imagine un équivalent technologique des lettres écarlates ou des étoiles jaunes désignant les membres d'une société à qui on impose un châtiment ou un contrôle. Je me demande aussi dans quel but les militaires investissent autant dans la recherche sur les textiles électroniques. Cela me semble si éloigné des applications plus artistiques dont nous avons discuté jusqu'ici.

MO : J'effectue aussi des recherches à des fins militaires. Les recherches militaires sur les technologies prêtes-à-porter sont à la fois axées sur les applications, comme dans le cas des systèmes de fantassin [soldier systems], et sur la recherche fondamentale technologique et scientifique. Mes propres recherches portent sur la compréhension technologique et scientifique fondamentale des textiles électroniques. En participant à ces recherches, je me tiens au courant des progrès techniques et j'acquiers de nouvelles compétences dans le domaine. Cela contribue à mon travail artistique.

Cela vous étonnera peut-être de savoir que bon nombre d'artistes se livrent aussi à ce genre de recherches. Lorsque les artistes maîtrisent la technologie informatique, ils peuvent ensuite la transformer pour créer de nouveaux types de technologies auxquelles les savants ne penseraient peut-être pas. Par ailleurs, certains technologues sont également des artistes; eux aussi, ils transforment la technologie en quelque chose d'inédit. Toutes ces personnes sont des êtres hybrides, qui travaillent avec des technologies hybrides.

J'aimerais aussi faire valoir que le financement par les militaires de systèmes prêts-à-porter en textiles électroniques n'est pas forcément aussi important que vous pourriez le croire. Bon nombre de programmes perdent leur financement avant d'être menés à bien, ou n'obtiennent jamais de financement. Si les militaires finançaient vraiment la technologie prête-à-porter, nous aurions assisté à une progression beaucoup plus marquée des produits et des technologies au cours des dernières années. J'estime que, si on compare le financement militaire et le financement commercial des technologies et des systèmes prêts-à-porter, c'est le domaine militaire qui est le parent pauvre. Le monde des affaires est la locomotive du développement de bon nombre d'appareils portables ou prêts-à-porter; le domaine médical sera bientôt un intervenant de taille en recherche et en développement. Des artistes et des designers collaborent déjà avec les entreprises pour les aider à faire évoluer leurs produits. Reste à voir s'ils peuvent détourner ces produits vers de toutes nouvelles fonctionnalités!

AG : Ce sont là des points intéressants, et je crois que cela conclut bien notre entretien. Espérons que des gens hybrides et talentueux vont continuer de faire naître des technologies voluptueuses! Je crois que nous avons tout à gagner et j'ai hâte de voir ce que l'avenir nous réserve. Merci pour ce moment passé en votre compagnie, Maggie.

Anne Galloway met actuellement la dernière main à sa thèse de doctorat, intitulée Intimate and Playful Technologies: Ubiquitous Computing, Space, and Culture (« Technologies ludiques et intimes : l'informatique omniprésente, l'espace et la culture »), à l'Université Carleton, à Ottawa. Elle publie un Weblog de ses recherches à l'adresse www.plsj.org et a hâte que ses vêtements commencent à changer de couleur.

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