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le sens du toucher : bodymaps
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Bodymaps
Thecla Schiphorst
par Éric Raymond

Bodymaps: artifacts of touch, par Thecla Schiphorst, appartient au registre assez restreint d'oeuvres électroniques où l'expérience du spectateur est tributaire d'une immersion concrète dans un environnement interactif à très forte charge poétique.

L'installation est constituée d'un groupe de haut-parleurs entourant une table recouverte d'un tissu-écran en velours blanc, dissimulant un amalgame de capteurs électroniques. Ceux-ci contrôlent un vidéodisque relié à un ordinateur qui renvoie aussitôt une projection vidéo et un environnement sonore qui varient selon l'intensité du contact.

La narrativité des enchaînements est soumise à un ensemble de déterminations inusitées qui oscillent entre l'aléatoire et le programmé. Elle permet un parcours à travers de multiples séquences vidéo dont l'ordre et le choix impliquent un « hasard déterminé » qui n'est pas sans rappeler la poétique du Coup de dés de Mallarmé.

L'interactivité est ici utilisée pour son potentiel de dissémination. Les séquences parcourues peuvent suivre un ordre qui n'apparaîtra qu'une fois. Bodymaps évoque l'arrière-scène de l'image, le verso mortifère qui la tient à distance d'elle-même. Des séquences présentant l'artiste et son fils allongés proposent un espace onirique liquide où l'expérience du sommeil semble voisiner celle de la mort.

Un réseau de contradictions s'y noue avec une fluidité rhétorique remarquable et invite une lecture qui témoigne à la fois de l'écart et du constant dialogue entre l'intuition et la médiation langagière. Il est reprise phénoménologique en ce qu'il est image et représentation du monde édifiées par un regard qui construit son expérience mains et pieds dedans. Bodymaps : artifacts of touch rappelle le rôle d'acteur proactif qui caractérise nos relations avec le monde que nous regardons. Nos représentations n'y existent jamais seules, car elles viennent au monde de notre côté du miroir, dans une réalité tissée de sens par le langage.

Le spectateur est ici capté et captivé par ce jeu de reflets qui le convie à une attitude de recueillement dans l'intimité de son rapport à ce qui se tient à la fois dehors et dedans. Ce dialogue du tactile et de l'iconographique le convie à reconsidérer la division artificielle qui sépare les représentations du monde réel. Bodymaps alimente ces correspondances. Les résonances créées par les interpellations épurées de la présence, de l'absence, animent le sens dans l'oeuvre. Ainsi, celle-ci se garde en réserve, en retrait, ne s'abandonne pas totalement et, par cette retenue, nous indique cette absence que toute image photographique greffe à elle-même et à son référent en tant que reste et trace.

De plus, elle dédouble son caractère mnémonique en présentant sa signification comme ponctuelle et subjective, soulignant la nature arbitraire et circonstancielle de son immédiateté. Le sens s'y effeuille par strates. Bodymaps investit cette impossibilité de fixer les images fugaces de la conscience, impossibilité de s'atteindre et d'atteindre l'Autre pour saisir d'un seul coup, dans la fluctuation des événements, le mouvement même du réel. En proposant autant de parcours singuliers qui nous rendent attentifs à tout ce que contient l'espace dilaté d'un instant, cette oeuvre de Thecla Schiphorst semble nous inviter à faire l'expérience enveloppante de notre propre mémoire en évoquant son écoulement et sa durée par le passage du temps qui se fraye un chemin, son arrêt, sa pause, sa mortification par la mémoire numérique, à la fois fixe et fluide, de la vidéo.

Éric Raymond est artiste et professeur à l'École des arts visuels et médiatiques à l'Université du Québec à Montréal. Il a publié des textes critiques sur l'art contemporain pour des revues spécialisées telles que Parachute, Archée, Etc Montréal.

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