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Private 2 Public
Des artistes explorent les frontières èvolutives entre espace privé et espace public
par Angus Leech, traduit par Yves Lanthier

Je crois à la solitude rompue comme du pain par la poésie.
-- Anne Hébert, Poésie, solitude rompue

Croyez-vous à la solitude?... Imaginez ce scénario : vous êtes dans un train de banlieue bondé, et un message s'affiche sur votre cellulaire. Vous le lisez, et réalisez qu'il s'agit probablement d'un courriel envoyé au hasard par un expéditeur anonyme. « Dites « Rumpelstiltskin » trois fois À VOIX HAUTE, puis pivotez sur un talon », ordonne soudain votre cellulaire, impie. Vous savez que la prochaine station est à trois minutes au moins. Vous êtes entouré de passagers à portée de voix. Que faire? Vous aimeriez tant échapper à la routine, agir spontanément, jouer le jeu. Mais l'embarras que vous créeriez autour de vous vaut-il votre désir de lâcher prise un moment?

Ce type de scénario se produit souvent et sous plusieurs formes pour les participants de SURRENDER CONTROL (qu'on pourrait traduire par « Lâcher prise »), une performance interactive mise au point par l'artiste britannique Tim Etchells, en collaboration avec Matt Locke, au Media Centre, au Royaume-Uni. Cette création constituait l'un des volets d'un programme d'expériences que coordonnait Locke au Media Centre, lesquelles visaient à évaluer le potentiel culturel des technologies mobiles. Dans SURRENDER CONTROL, les participants s'inscrivaient en envoyant un message écrit par minimessagerie à un numéro de téléphone anonyme qu'on avait publié dans des magazines et des dépliants à la suite de cette annonce-mys-tère : « Aimeriez-vous lâcher prise? » (Do you want to surrender control?). En répondant oui, le participant déclenchait l'affichage d'une série de quarante messages totalement anonymes, laquelle commençait par une simple suggestion ( « Pensez à un voyage »), se poursuivait par des suggestions de comportements de plus en plus risqués, parfois aussi amusants qu'inacceptables, comme « Établissez un contact visuel avec un étranger » ou « Dites une chose inattendue ». Après dix jours de ce « dialogue » à la fois étrange et intime, la série s'interrompait brusquement sans plus d'explication.

SURRENDER CONTROL, en tant que recherche, avait pour mission d'observer l'influence des technologies mobiles sur les comportements. Les résultats de cette étude ont permis de comprendre comment le cellulaire peut rompre notre solitude (« zut! un moment, j'ai un appel »), interrompre notre réflexion, exercer un pouvoir suggestif, précipiter nos actions et nous inciter à repousser nos limites. Le cellulaire nous met en contact avec de nombreuses communautés en même temps et peut créer des dépendances -- souvent, nous attribuerons un certain degré de familiarité (ou même de responsabilité) à ceux qui se trouvent à l'autre bout de la ligne. Ou le même appareil sera utilisé impulsivement comme bouclier, par exemple pour éviter un tête-à-tête (« Pas maintenant, je suis au téléphone »), ou même comme outil d'ostentation (« Regardez-moi! »). Les réverbérations sociales potentielles du cellulaire sont nombreuses et variées (nous en discutons longuement dans ce numéro). Étant donné que l'acteur à l'autre bout de la ligne était anonyme, aspect important de ce projet, c'est à l'utilisateur lui même que SURRENDER CONTROL adressait des questions sur l'influence médiatrice exercée sur lui par le cellulaire. Privé d'une personnalité réelle, quoique distante, capable d'interagir avec lui, le participant était laissé à lui-même pour se demander comment tous ces messages mystérieux, voire schizophréniques, manipulaient ses « boutons », bousculant en quelque sorte son sens acquis du public et du privé.

Private Reveries / Public Spaces
Les interventions de Matt Locke et du Media Centre s'inscrivent en fait dans un mouvement artistique où l'on trouve de nombreux artistes contemporains qui s'intéressent aux effets qu'ont le sans-fil et d'autres formes très intimistes de technologies (les technologies de surveillance et la biométrie, par exemple) sur nos idées et nos expériences de l'espace privé et de l'espace public. Comment ces appareils affectent-ils (ou infectent-ils...) les changements culturels? Qu'advient-il de nos concepts de « communauté » et « d'intimité »? Comment les nouvelles technologies modifient-elles nos modes d'interrelation dans les espaces publics, ou avec les espaces publics? Comment évoluent aujourd'hui les frontières entre le public et le privé?

Private Reveries / Public Spaces (PRPS) est une recherche continue subventionnée en grande partie par la Fondation Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie, sise à Montréal et administrée par SoMa (Social Matrices), un programme indépendant géré par Proboscis, un organisme britannique sans but lucratif. Lors de sa création, PRPS invitait des artistes et des designers réputés d'Europe et d'Amérique du Nord à traiter le thème des « technologies médiatiques convergentes (Internet, radio, télévision interactive, communications sans fil et mobiles, etc.) et leur impact social et culturel sur les relations évolutives entre espaces privé et public ». En juillet 2001, les organisateurs ont invité quatorze artistes, dont le Canadien David Rokeby, à proposer de nouvelles oeuvres imprégnées de ce sujet de réflexion.

L'une des trois propositions qui a été retenue pour la création d'un prototype complet fut Platfrom, de l'artiste britannique Rachel Baker, un autre projet de communications sans fil, consistant cette fois à faire interagir deux réseaux commerciaux privés : le réseau ferroviaire London-Glasgow et le réseau de téléphonie mobile. Des passagers munis de cellulaires recevaient des messages écrits et des photos racontant la même histoire, mais, alternativement, selon les points de vue du conducteur du train, d'autres passagers et d'observateurs extérieurs au voyage du train. D'autres participants pouvaient, de leur foyer, par le biais de Internet, suivre le train , prendre part aux narrations et envoyer des messages à certains passagers. Les passagers pouvaient eux-aussi s'envoyer des messages. L'objectif de l'expérience était de créer de nouvelles possibilités d'interaction dans un groupe et de transformer l'espace privé d'un wagon de train, en un espace public plus ouvert.

« Bombarder » la cyberbanlieue
La transformation de réseaux commerciaux privés en occasions nouvelles de dialogue public est un thème couramment exploité aujourd'hui dans les oeuvres utilisant les technologies sans fil. Un autre exemple en est Geograffiti, du montréalais Marc Tuters. Imaginez un monde où quiconque possède un cellulaire ou un appareil sans fil supportant le GPS (Global Positioning System ou système mondial de positionnement, construit et contrôlé par l'armée américaine) pourrait à sa guise afficher et lire des messages privés et des fichiers multimédias en certains points d'un espace géographique. Par exemple, quelqu'un pourrait afficher une liste d'épicerie ou un poème vidéo sur un coin de rue, placarder l'affiche numérisée d'un groupe de musiciens annonçant une prestation (avec bande sonore!) ou même projeter une épitaphe commémorative au sommet d'une montagne. Tout utilisateur situé dans cet espace physique et muni d'un appareil portatif pourrait par la suite accéder à ces données; une couche symbolique totalement inédite serait alors ajoutée à tout lieu atteignable par le signal GPS.

En septembre 2002, Marc Tuters et l'équipe de Geograffiti ont parachevé le prototype fonctionnel d'un tel système sans fil utilisant le GPS pour marquer un espace physique. Combinant une théorie spatiale sur les indices d'octane élevés et l'esthétique d'un graffitiste urbain, l'oeuvre consistera essentiellement à « bombarder » la cyberbanlieue, plus précisément à trouver des moyens d'utiliser des ordinateurs de poche supportant le GPS pour « marquer la Terre de graffitis spatiaux ». Marc Tuters suggère qu'en devenant des « architectes de leur propre espace1 » -- en projetant par un moyen invisible leurs propres créations, histoires et autres représentations symboliques dans l'espace physique au moyen d'une base de données GPS -- les gens (pour autant qu'ils puissent s'offrir un appareil portatif) auront davantage leur mot à dire sur la façon dont leurs espaces publics sont définis, gérés et partagés. Ils trouveront peut-être aussi de nouveaux moyens de communiquer.

P2P -- Power To The People
Ailleurs au Canada, d'autres artistes du numérique proposent aussi que les espaces publics puissent être utilisés comme lieux de dialogue. À Kitchener, en Ontario, un groupe de trois créateurs formé de deux designers torontois, Matt et Susan Gorbet, et d'un professeur en génie de l'Université de Waterloo, Rob Gorbet, a mis au point une sorte de « mur acoustique » pour célébrer le centième anniversaire de l'installation de l'énergie hydroélectrique publique dans cette ville (septembre 2002). Intitulée P2P (Power to the People), l'oeuvre était constituée d'un tableau géant d'ampoules, fixé à l'hôtel de ville de Kitchener. Les visiteurs pouvaient afficher des mots et des images sur l'écran en utilisant les interrupteurs d'un panneau qui était situé dans un square attenant. Comme l'expliquent les artistes de P2P sur leur site Web :

Situé symboliquement à l'entrée de l'hôtel de ville, P2P s'offre comme une bannière, une icône, un outil de communication omniprésent mis à la disposition du grand public. Chacun peut, en posant simplement le geste machinal qui consiste à faire basculer un interrupteur, expérimenter une communication directe, sans la supervision d'une autorité centralisée, dans un espace public appartenant à un gouvernement. Au propre comme au figuré, P2P (Power to the People) place l'énergie à portée de la main du public.

Le rougissement du menteur
Finalement, est-il possible acquérir plus d'intimité (et, donc, plus d'appartenance) que ne nous en offre notre propre corps et comment pouvons-nous le faire? Dans quelle mesure notre existence changera-t-elle lorsque cet espace, sans doute le dernier bastion des secrets (et de la solitude), aura été envahi par de nouvelles formes de surveillance créées par la technologie des mesures corporelles, la biométrie? Comment nous adapterons-nous aux contrôles de la thermographie à haute définition (qui peut reconnaître le menteur à son rougissement), aux systèmes de reconnaissance automatique du visage et de la voix, aux scanneurs d'iris et d'empreintes digitales, à l'implantation de micropuces à réseaux sans fil dans le corps humain?

Ces questions sont examinées en détail par Nina Czegledy, artiste d'origine hongroise, conservatrice, écrivaine et ex-chercheuse médicale, qui partage son temps entre le Canada et l'Europe. Dans le cadre de ses travaux comme chercheuse et conservatrice (cf. Digitized Bodies -- Virtual Spectacles, exposition présentée à Toronto et à Budapest en novembre 2000), elle a exploré les façons dont l'espace corporel humain, naguère privé, est de plus en plus souvent sondé pour fournir des données destinées à un usage public. Ces collectes de données visent principalement deux grands domaines : les applications médicales (comme les puces à ADN qui mesurent les niveaux de sucre dans le sang des diabétiques) et la surveillance des criminels (comme les caméras qui reconnaissent les terroristes par leur rougissement). Nina Czegledy commente ces phénomènes comme suit :

Dans le processus de constitution de bases de données géantes, le corps humain intime est devenu une source et un site privilégiés de collecte et de distribution d'informations. En même temps, les nombreux relevés effectués soulèvent la question des propriétés commerciales négociées sur la place publique...2

Nina Czegledy s'intéresse particulièrement à des artistes comme le brésilien Eduardo Kac et à des savants comme le britannique Kevin Warwick, qui ont récemment expérimenté l'implantation de micropuces dans leur propre corps. Dans sa prestation Time Capsule, en 1997, Kac s'est implanté une micropuce d'identité conçue pour les chiens et s'est inscrit à une base de données d'animaux de compagnie. En 2002, Warwick a entrepris une expérience avec des micropuces destinées à enregistrer les sensations physiques comme la douleur ou le mouvement, puis à les stocker dans une base de données informatique permettant même de les reproduire. Le scientifique espère être capable un jour de relier deux êtres humains (deux partenaires sexuels, par exemple) par de tels implants leur permettant de partager leurs sensations physiques. Warwick considère cela comme une étape de plus vers une cybercommunauté en constante connexion. En effet, les technologies de ce genre servent à piquer la sphère privée des sensations physiques jusqu'à ce qu'elles s'écoulent dans le domaine de l'intimité partagée, pour s'imbiber, bien au-delà, dans le corps universel de la sensibilité publique (c'est du moins la vision qu'on peut s'en faire). Les puces à ADN mèneront peut-être les communications mobiles à l'échelle de la cellule.

P2P -- Public2Private
Les démarches de Czegledy, de Tuters, de Locke, de P2P, de Private Reveries / Public Spaces et de quantité d'autres artistes ou oeuvres traitant des relations entre intimité et espaces publics sont nettement multistratégiques. Certains artistes se concentrent sur la façon dont les appareils mobiles refaçonnent nos comportements sociaux privés et publics. D'autres réquisitionnent habilement les réseaux de communication privatisés et, dans certains cas, créent de nouveaux dialogues et de nouvelles interactions sur les scènes publiques et semi-publiques. D'autres encore soulèvent des questions sur ce qui arrivera lorsque les technologies sans fil et de surveillance pénétreront le corps humain et le retourneront en quelque sorte comme un gant. Tous représentent un vaste effort concerté pour comprendre comment les nouvelles technologies numériques redessinent les frontières, pour le moins confuses, entre les données, les connaissances et les espaces privés et publics. En outre, même s'ils n'offrent généralement pas d'opinions directes, la plupart jonglent subtilement avec la question de savoir de quelle façon nous devrions réagir. Ils se posent, implicitement, les questions suivantes : « Devrions-nous essayer de fortifier certaines des barrières qui séparent le public et le privé? Ou le temps est-il venu de réviser nos conceptions dominantes en matière de vie privée? » La réponse est peut-être un compromis entre ces deux préoccupations. Mais quoi qu'il en soit, ces projets posent une autre question, tout aussi importante : « Sommes-nous suffisamment attentifs? »

Angus Leech est rédacteur anglophone d'HorizonZéro.

Notes:
1. Marc Tuters, World-as-Interface: The Future(s) for Location-Aware Wireless, article inédit, 2001.

2. Extrait de la conférence The Body as Password prononcée par Nina Czegledy à l'Institut des nouveaux médias de Banff (BNMI), le 27 avril 2002 dans le cadre du congrès Intimate Technologies / Dangerous Zones, commandité par BNMI's Human Centred Interface Project.

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