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réflexion : quintessence
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Quintessence
Être ou ne pas être mobile aujourd'hui
par Sara Diamond, traduit par Yves Lanthier

En avril 2002, à l'Institut des nouveaux médias de Banff, nous avons tenu un événement intitulé Intimate Technologies / Dangerous Zones qui, en définitive, a posé les jalons du 4e numéro d'HorizonZéro. Ce concept des « technologies de l'intimité / zones dangereuses » et le présent numéro tentent de résoudre un même dilemme : les nouvelles technologies qui nous permettent de préserver plus efficacement notre intimité sont exactement les mêmes que celles qu'on utilise pour enrichir l'espace social de la découverte de réalités qui appartenaient naguère à la vie privée.

Nous essayons ici d'engager un dialogue sur l'invisibilité et l'omniprésence de la technologie, lesquelles croissent à un rythme effréné. Il est possible que, dans un proche avenir, les technologies et les systèmes de transmission sans fil supplantent nos réseaux filaires actuels et multiplient ainsi les possibilités de mobilité personnelle -- pour autant, bien entendu, que l'utilisateur appartienne à certains groupes ethniques ou classes économiques et pas à d'autres... Il existe des pendants esthétiques et éthiques à des changements sociaux d'une si vaste envergure, et l'on doit bien réfléchir aux conséquences que pourrait avoir l'omniprésence d'appareils de communication et d'implants sans fil dans toutes les sphères de l'activité humaine. Les concepteurs de gadgets informatiques et les fabricants de vêtements produisent des « technologies corporelles » qui s'adaptent à une variété de personnalités et d'usages, et créent de ce fait de nouveaux espaces virtuels et sociaux. Les jeunes, grands utilisateurs de cellulaires, créent de puissantes langues et des communautés différentes et nouvelles qui leur permettent de s'amuser tout en apprenant. Abordable, la technologie mobile semble servir de modèle à l'appui de la révolution du « poste à poste », des minimessageries textuelles et du partage de fichiers et d'images. Au demeurant, au fur et à mesure que la mobilité gagne du terrain, la culture de masse devient plus uniforme.

Voulons-nous être branchés 24 heures sur 24, sept jours sur sept? Quelles sont les frontières entre liberté et contrôle? L'érosion de la vie privée est peut-être désirable, s'il est vrai que celle-ci exige de nous davantage de responsabilités sociales en tant qu'individus et qu'elle met en cause ce qui se passe derrière les portes closes de la famille. Il existe certainement une relation entre l'engouement auquel on assiste aujourd'hui en Occident pour la télévision vérité et l'actualité, et l'accroissement de notre désintéressement pour l'intimité. Si nous voulons vivre notre vie comme s'il s'agissait d'une performance dans des espaces publics qui étaient auparavant privés, la mobilité nous y aidera certainement : il ne fait aucun doute que les technologies de l'intimité transforment notre personne et la façon dont nous racontons des histoires ou des faits, jouons ou travaillons. Les questions que pose l'omniprésence de l'ordinateur semblent doublement anticiper sur l'avenir depuis le 11 septembre et à la lumière de l'incessante tragédie guerrière à laquelle on assiste dans le monde. Les technologies mobiles nous permettent peut-être de nous sentir en contact les uns par rapport aux autres et en sécurité, mais elles peuvent aussi favoriser une augmentation du contrôle et du harcèlement. Par les expériences structurées qu'elles nous font vivre, les technologies de l'intimité nous donnent l'occasion d'être transparents, mais elles nous fournissent aussi des outils de camouflage et des mécanismes de défense supérieurs. Les forces de sécurité et les gouvernements décrivent les appareils mobiles comme des outils de terreur et ont entrepris d'en restreindre la possession et l'acquisition, et même de détecter la provenance de messages au moyen du GPS. En contrepartie, les mêmes cellulaires localisables resserrent les liens dans les familles, entre amis et dans les communautés.

Nous devrions nous préoccuper tant d'immobilité que de mobilité. Comment pouvons-nous faire le lien entre, d'une part, les technologies corporelles, la mobilité de la mode ou du style, le désir de porter subrepticement, sur nous, nos appareils de communication comme une montre ou un greffon, et, d'autre part, cette ère de guerres localisées, de mondialisation et de réingénierie des identités? Après tout, l'oblitération des technologies personnelles n'a-t-elle pas toujours compté parmi les stratégies de guerre?

Sans vouloir m'acharner sur ce point ni d'aucune façon excuser Al-Qaeda, je pose cette question : une seule personne parmi nous pourrait-elle chasser de son esprit l'image des prisonniers d'Al-Qaeda enfermés à Guantanamo dans des cages? Dissociés de l'icône religieuse, rasés, vêtus d'habits fluorescents et orange vif, ces hommes vivent et symbolisent la perte des droits les plus élémentaires, sacrifiés pour la protection de l'État, ce qui constitue un manquement évidemment à la convention de Genève, une spirale qui s'enfonce dans la virtualité du vortex politique mondial. L'ère de la technologie omniprésente se traduit-elle donc, pour certains, par un retour au Moyen Âge? Les théoriciens de la sociologie Girogio Agamben et Jamie King suggèrent tous deux que les droits politiques modernes ne sont jamais « inaliénables », mais plutôt absolument conditionnels à la citoyenneté dans une nation. Enlevez à une personne sa nationalité et vous supprimez du même coup ses droits.

À titre d'illustration, mentionnons qu'on contrôle depuis peu et de façon croissante (par des techniques de surveillance intime comme les fouilles corporelles et les scanneurs d'iris et d'empreintes digitales) certains citoyens canadiens qui veulent traverser la frontière américaine, spécialement ceux qui ne sont pas tout à fait nés au bon endroit, soit les pays du Moyen-Orient. Des agences de presse comme le Salt Lake City Journal ont signalé que « des données biométriques ont été remises au FBI et que, selon des chercheurs militaires, les autorités se proposent d'étendre le processus de cueillette de données à l'Irak dans l'éventualité d'une invasion américaine ». C'est le profil racial, et non la nationalité, qui devient ainsi la source fondamentale de l'identité.

L'un des fils conducteurs de cette discussion nous ramène aux notions d'individu et de propriété de l'espace, puis, rétrospectivement, à des hypothèses sur les statuts de l'État et de l'identité. L'idée de vie privée est un concept qui découle, en partie, des transformations sociales, puis, consécutivement, des révolutions bourgeoises des XVIIe et XVIIIe siècles. Vie privée va de pair avec établissement et renforcement de l'État. Les idées sur la citoyenneté, l'appartenance, et les droits qui s'y rapportent font partie intégrante non seulement de l'identité, mais aussi de la forme prise par l'identité, grâce à l'architecture, par exemple. Comme le souligne Giles Lane dans ce numéro d'HorizonZéro, la Réforme et ses dissidents religieux nécessitaient une architecture de l'intimité où il était possible de prier dans la solitude sans qu'on dût craindre d'être surpris dans un moment de réclusion. Mais l'architecture n'est pas la seule forme de matérialisation de l'intimité. Les historiens du travail, de la mode et de l'art ont aussi écrit sur l'organisation de la famille bourgeoise et sur une catégorie du travail qui comprenait le travail domestique. Les femmes de la classe moyenne restaient à la maison, celles de la classe laborieuse travaillaient en plus de s'occuper du foyer, et l'habillement devint une représentation de la mobilité, de la vie privée, de l'identité sexuelle sociale, de l'individuation et, enfin, de l'accès à la citoyenneté.

Peut-être n'est-il donc pas étonnant que les technologies de l'intimité soient si particulières à un sexe ou à l'autre: les hommes jouent au cyborg, à l'ingénieur, au designer, au machiniste militaire. Les femmes manient les outils du flirt et de la séduction, l'intimité des émotions dans le contexte des technologies et des appareils corporels. Mais il y a des exceptions.

Des artistes et des chercheurs canadiens sont intervenus régulièrement dans la création et la perturbation des technologies de l'intimité. Leur intérêt en la matière est à la fois troublant et compréhensible, tant il émane d'une nation aux nationalismes exclusivement régionaux ne possédant qu'une histoire anecdotique de surveillance par l'État. Steve Mann, par exemple, s'intéresse directement à cette confusion et tente de définir une nouvelle éthique de la surveillance partagée qui ne laisserait prise ni au terrorisme ni au contrôle de l'État. D'autres intervenants se sont penchés sur l'héritage des siècles passés où les peuples aborigènes du Canada se sont vu systématiquement privés de leurs moyens d'expression, de leur identité spirituelle et linguistique, de leur statut national. Canadienne, mohawk et italienne, Skawennati Tricia Fragnito utilise des figures découpées et des avatars virtuels (souvent en collaboration avec ses collègues de Nation2Nation) pour « redresser » l'identité culturelle des nations aborigènes. Elle utilise également les tensions entre « l'immobilité » de la couleur de la peau et la mobilité de nos désignations personnelles en ce XXIe siècle.

On pourrait dire que les Femmes en noir ont émergé comme le symbole vestimentaire ultime d'un monde de conflits planétaires. Tout au long de la dictature en Argentine, entièrement vêtues de noir, les Mujeres de la Plaza de Mayo ont déambulé silencieusement dans Buenos Aires, pleurant la disparition d'un être cher et réclamant, sans faire de bruit, son retour. Les Femmes en noir arpentent désormais les rues des grandes villes de ce monde. Elles ont adopté la burqa ou le chador, toujours noirs, ce vêtement public qui masque l'identité individuelle des musulmanes orthodoxes dans les espaces publics. En silence, les Femmes en noir demandent la fin des guerres et le rétablissement des droits de l'homme pour tous les prisonniers.

C'est là l'écheveau complexe de mobilité et d'immobilité, de vie privée et d'affirmation publique, de masques et de révélations qui compose notre monde moderne.

Sara Diamond est la rédactrice en chef d'HorizonZéro.

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