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réflexion : sub-rosa
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Sub-rosa
La femme en noir
par Martha Ladly, traduit par danielle Henripin

See me, touch me, heal me...
[« Regarde-moi, touche-moi, guéris-moi... »]
Pete Townshend, Tommy, 1969

L'autre soir, en passant en revue des documents vidéo sur les artistes Jean Dubois et Thecla Schiphorst, et en me plongeant dans leurs univers respectifs, je me suis mise à réfléchir à la qualité et à la profondeur de leurs oeuvres. J'étais perplexe. Le sens du toucher fait partie intégrante de leur art. Les deux créateurs privilégient, dans leurs installations informatiques et vidéographiques, la dimension viscérale du corps, du physique et du siège des émotions. J'étais confrontée à un dilemme : comment représenter, et bien, ces aspects de BodyMaps, de Schiphorst, et des oeuvres interactives tactiles de Dubois sur Internet, au moyen de ce support froid, complètement étranger à l'univers physique? J'étais investie d'une mission, mais j'avais besoin d'un répit. J'ai décidé d'interrompre momentanément mon travail pour m'accorder une promenade nocturne et aller me cher-cher un café.

Je suis donc allée m'acheter un café avec ma fille. Comme nous revenions vers notre petite rue tranquille, ma fille a remarqué une forme en bordure de la route. Quelque chose, ou plutôt quelqu'un, gisait là, dans le fossé. Nous nous sommes arrêtées, nous avons mis les feux de détresse, et nous sommes descendues pour jeter un coup d'oeil.

Une jeune femme, entièrement vêtue de noir, était affalée sur un tas d'ordures au bord de la route. Ses yeux étaient fermés. Elle était pâle et immobile, les genoux repliés, comme si elle dormait. Elle ne semblait pas blessée, à première vue, mais elle dégageait une odeur de vomissure. Il faisait particulièrement froid ce soir-là, et elle me paraissait si petite et vulnérable qu'on aurait pu la croire mise au rancart. Était-elle malade, blessée, ivre ou épouvantablement fatiguée? Je lui ai parlé, doucement, puis avec plus d'insistance, mais elle ne me donnait aucune réponse, aucun signe de vie. Ma fille s'est éloignée, effrayée, animée par cet instinct qui s'active lorsqu'on croit être en présence d'un mort.

Manifestement, la femme ne m'entendait pas. Mais j'hésitais à la toucher; j'avais peur, moi aussi. J'ai allongé le bras et je l'ai prise par l'épaule, puis je lui ai touché la main, en parlant plus fort : toujours pas de réponse. Je l'ai touchée au bras, puis au cou -- tentant de déceler son pouls ou un peu de chaleur. Lorsque ma main s'est arrêtée sur son cou, elle a ouvert les yeux, mais sans me voir : elle était bien vivante, mais ailleurs, incontestablement. Je me suis assise et, sans la déplacer, je l'ai entourée de mon bras et j'ai commencé à lui parler. Que lui était-il arrivé? Était-elle blessée? Pouvait-elle bouger? Avait-elle mal? Comment s'était-elle retrouvée là? Savait-elle depuis combien de temps elle s'y trouvait? Comment s'appelait-elle? Lentement, la femme a commencé à répondre. Elle connaissait son nom; elle n'était ni ivre ni blessée, simplement fatiguée. Elle vivait près de là avec son mari, dont elle se rappelait le nom, mais qui était en voyage d'affaires. Elle était partie marcher, mais ne se souvenait plus de l'heure à laquelle elle avait quitté son domicile, ne savait pas depuis combien de temps elle se trouvait là ni où elle habitait -- ce qui était le plus dérangeant. Et elle avait une fille. Son enfant était-elle seule à la maison? Elle l'ignorait. Ma fille et moi avons cherché des traces de sang ou d'autres blessures, mais en vain; nous avons aidé la femme à monter dans notre voiture et l'avons emmenée chez nous, non loin de là.

Nous avons installé notre amie sur le canapé, et j'ai cherché son nom dans le bottin; il s'y trouvait (soupirs de soulagement), et j'ai téléphoné chez elle. Heureusement, un homme a répondu. Je lui ai demandé son nom : il s'agissait du mari. Il était à la maison [!] avec sa fille, qui était bébé, ainsi qu'avec son fils[!!], et s'inquiétait beaucoup du retard de sa conjointe. Il viendrait la chercher dès qu'il aurait trouvé des voisins pour s'occuper des enfants. Sa conjointe n'avait pas dormi depuis quatre nuits, disait-il.

Peu de temps après, l'homme est arrivé, préoccupé et perplexe, mais très attentionné; il m'a dit qu'il emmenait sa femme directement à l'urgence. (J'ai confirmé le tout en téléphonant à l'hôpital et aux voisins.) Je me suis acquittée de ma responsabilité, mais cet événement m'a marquée. Une jeune mère, fatiguée et stressée, s'était laissé glisser hors du rythme de sa vie normale et tomber dans un état de vulnérabilité extrême. Nous l'avons trouvée, nous lui sommes venues en aide (comme n'importe qui l'aurait fait), et elle a réagi : tout cela, j'en suis certaine, et j'en suis bouleversée.

J'ai repassé cet épisode dans mon esprit et je me suis assise sur le lit de ma fille, qui s'était couchée. Nous avons parlé de cette jeune mère qui s'était étendue pour dormir au bord d'une route. Mon travail ne me paraissait plus urgent. Je suis retournée à mon bureau et j'ai éteint l'ordinateur.

Martha Ladly est la réalisatrice de HorizonZéro.

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