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technologies intimes : cyborgspace
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Perdu dans le cyborgespace
Les détracteurs de Steve Mann ne lui concèdent que peu d'intimité
par Angus Leech, traduit par Michel Buttiens

Une chose est certaine : il ne doit pas être facile d'être Steve Mann. Les médias l'ont surnommé à la fois « Le cyborg le plus populaire au monde » et « Steve l'excentrique », mais Steve Mann pourrait tout aussi bien se faire tatouer « réalité augmentée » sur le front, où trône son capteur visuel, EyeTap. En effet, rares sont les artistes canadiens, dans le domaine du numérique, qui ont été aussi étroitement surveillés par leurs pairs que l'est Rokeby; et la critique l'a rarement épargné. Souvent, les attaques se sont révélées inoffensives et plutôt futiles : on l'accusait de faire de l'art bizarre et laid, insensé et grossier. Dans d'autres cas (bien plus intéressants), c'est sa conception de l'humanité qui a donné lieu à des contestations. Soulignant les nombreuses années qu'il a passées derrière des écrans reliés à des caméras et toute une panoplie d'appareils augmentatifs, ses collègues-artistes ont mis en doute l'intégrité de ses notions de communauté, l'approche qu'il adopte quant à l'activisme social, ses créations de technologies intimes et de numéros interventionnistes. Peut-être certains de ces détracteurs se sont-ils heurtés trop souvent à des cyborgs qui faisaient semblant de les écouter alors qu'en fait, derrière leurs lunettes fumées, ils vérifiaient plutôt leur courriel. Quoi qu'il en soit, il y a de la bisbille au sein de la communauté. Le but de cet article, toutefois, n'est pas de juger Steve Mann ou ses détracteurs, mais simplement de souligner que les théories du cyborg sur la vie privée et la surveillance ne n'obtiennent pas l'assentiment général.

Si les réflexions du Dr Mann sur la vie privée font l'objet de nombreuses critiques, la plupart d'entre elles s'articulent autour du fait qu'aujourd'hui, en Occident, nous jouissons d'un niveau d'intimité inimaginable à l'époque où dix personnes s'entassaient dans l'unique pièce d'une maison. Pour bon nombre d'entre nous, ce niveau actuel d'intimité semble tout à fait normal; il est intégré dans nos moeurs. Pourtant, comme on l'a dit, il n'en a pas toujours été ainsi, et, au surplus, ce qui vaut pour l'Occident ne vaut pas nécessairement pour bien des régions du monde. Par conséquent, lorsque Steve Mann soutient que nous vivons dans un panopticon moderne, sous la surveillance constante de l'État et des entreprises, et où la peur d'être observé est censée nous garder sur le droit chemin (dans une optique de statu quo), et lorsqu'il affirme que nous devrions apprendre à « viser le viseur » des caméras cachées pour forcer les observateurs à modifier leurs comportements et à respecter nos droits à la vie privée (quelle que soit la définition que nous leur donnons), il se trouve des théoriciens qui expriment leur désaccord.

L'un de ces théoriciens est Giles Lane, directeur de la firme britannique Proboscis et acteur de premier plan au sein du programme de recherche Private Reveries / Public Spaces, mis sur pied par cette même firme. Pour Giles Lane, le débat actuel sur la vie privée et la surveillance est en grande partie « tiré de l'imaginaire d'Orwell », et M. Lane considère que Steve Mann est « pris au piège ». Il poursuit en ajoutant que : « Au lieu de repenser la nature de la surveillance, S. Mann ne fait que répéter le même discours — il est emprisonné dans son propre panopticon [...]. Actuellement, nous sommes déjà paralysés par une dialectique du type "les autres et nous", laquelle nous plonge dans une sorte de paranoïa quant à notre relation avec le gouvernement et les entreprises qui essaient de nous vendre des biens et des services. Comment inverser le débat, dans ces circonstances? [...] Est-il possible de renverser la dialectique du pouvoir qui nous pousse à craindre la surveillance qu'exercent le gouvernement et les entreprises sans adopter les mêmes tactiques, puisque cela supposerait que nous sommes déjà à la merci de ces institutions? »

Comment parvient-on à éviter le recours à ces tactiques? « Je crois, lance Giles Lane, qu'une remise en cause fondamentale de notre concept d'intimité et de notre place au sein de la culture, de la société et, tout particulièrement, de la politique s'impose. » Pour entreprendre ce processus de réflexion, il suggère d'analyser l'évolution culturelle et historique du concept d'intimité.

« Selon moi, l'intimité est une forme culturelle occidentale, affirme Giles Lane, et je ne pense pas qu'il s'agisse d'un droit inaliénable. » Il souligne l'absence de formulations semblables du concept d'intimité au sein d'un bon nombre de cultures et de sociétés. D'après lui, en Occident, l'intimité serait « née des conséquences de la Réforme [...]. Si vous consultez des ouvrages traitant de l'époque médiévale, vous constaterez qu'il n'existait pas vraiment d'endroits où les gens étaient seuls. Certainement pas chez eux, et rarement en milieu public. Puis, à l'époque de la Réforme, on prend soudainement conscience de la foi. Une religion jusqu'alors universelle se divise en deux camps distincts : les protestants et les catholiques. À partir de ce moment, partout où l'un des camps est dominant, les dissidents qui s'accrochent à la religion minoritaire doivent se mettre à la pratiquer en privé. [...] Mais l'intimité est réellement le fruit du Siècle des lumières. C'est le fruit d'idées du sublime au coeur desquelles, soudainement, le concept de l'individu et le culte de l'individu commencent véritablement à prendre forme. »

Pour Giles Lane, le concept occidental d'intimité fait aussi partie intégrante d'une « économie fondée sur la rareté ». Il souligne que « si l'on n'accorde aucune valeur à l'intimité, c'est précisément que parce qu'elle est difficile à obtenir. Dans les débats entourant l'intimité, on l'a généralement prise pour un produit de base au lieu d'un état. [...] Par conséquent, je pense qu'on pourrait chercher à savoir pourquoi l'intimité est si rare pour nous, et pourquoi tout le monde définit ce rare moment comme étant de l'intimité. »

Giles Lane admet qu'il n'offre guère de réponses à ceux qui se sentent concernés par ces questions. Et pour cause : sa leçon d'histoire soulève bien plus de questions qu'elle n'apporte de réponses. Si l'intimité est un concept enraciné dans un mode de vie postérieur à la Réforme, mais antérieur à l'ère de la micropuce, de quelle façon les notions occidentales d'intimité seront-elles forcées d'évoluer au sein de la société technologique du futur? L'influence de nouveaux attirails électroniques, comme les appareils portatifs qui s'intègrent aux vêtements et qui nous interconnectent à un réseau d'autres « cyborgs » (un environnement numérique que Steve Mann surnomme le « cyborgespace »), déclenchera-t-elle une sorte de mouvement « antilumières » qui amènerait la culture occidentale à s'éloigner de l'individualisme et des anciens concepts d'intimité, et à privilégier un environnement qui favorise l'interconnexion? Finalement, est-il utile de continuer à percevoir l'intimité comme un droit et un produit de base, ou s'agit-il plutôt d'un contexte ou d'un état qui doit être constamment renégocié?

Dans son ouvrage Cyborg (écrit en collaboration avec Hal Niedzviecki, Canada, Doubleday, 2001), Steve Mann avance que nous devons faire la distinction entre le pillage d'information auquel se livrent des institutions engagées secrètement à violer notre intimité et le partage communautaire d'information qui s'effectue lorsque des individus forment intentionnellement des communautés dans le cyborgespace. Giles Lane serait probablement en désaccord avec cette dialectique qui s'établit sur la base de « les autres et nous ». Toutefois, le Dr Mann écrit également que « l'intimité telle que nous l'entendons est définitivement chose du passé. Au lieu de déplorer cette perte [...], nous devons trouver une façon — d'un point de vue tant conceptuel que pratique — d'aller de l'avant dans l'ère des cyborgs ». Il prédit que cette ère du cyborgespace sera « une véritable ruche, accessible à tous, où les frontières entre les espaces public et privé [...] s'évanouiront enfin ». En fin de compte, ces deux théoriciens, bien qu'en désaccord sur quelques points cruciaux, ne se dirigent-ils pas sensiblement vers la même direction?

Peut-être que, au fond, Steve Mann n'est pas totalement perdu dans le cyborgespace.

Angus Leech est rédacteur anglophone de HorizonZéro.

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