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technologies intimes : deconstruction de Mann
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La déconstruction des oeuvres de mann
le cybord solitaire de Toronto « révise » la culture de la surveillance
par Sue Bowness, traduit par Sophie Campbell

Professeur de génie à l'Université de Toronto et se considérant comme un cyborg depuis trente ans, Steve Mann croit qu'il est nécessaire de contester la pertinence de la technologie. Par le biais de ses expérimentations théoriques, de ses installations artistiques et de l'exemple qu'il donne, il nous presse de prendre conscience de notre faiblesse devant les différentes technologies, particulièrement devant la lentille de la caméra. Dans son ouvrage Cyborg: Digital Destiny and Human Possibility in the Age of the Wearable Computer (écrit en collaboration avec Hal Niedzviecki, Doubleday éd., Canada, 2001), le Dr Mann présente les grandes lignes de ses diverses expériences. Il traite aussi de ce qu'elles signifient de manière plus générale, fouillant des questions comme la disparition des frontières entre les espaces public et privé. En proposant des concepts tels que la «visée du viseur» (shooting back), la « sousveillance », la « côtéveillance » et d'autres stratégies de résistance au regard omniprésent de la caméra, Steve Mann offre aux lecteurs non seulement un nouveau vocabulaire, mais également un cadre philosophique permettant d'explorer les effets des technologies et de la surveillance électronique sur l'individu et sur la société dans son ensemble.

Viser le viseur
En 1994, Steve Mann a été le premier à diffuser sa vie quotidienne en continu dans le Web, en transmettant les images de tout ce qu'il voyait à l'aide d'un dispositif portant le nom de Wearable Wireless Webcam, ou Wearcomp, ce qu'on pourrait traduire par « ordinateur vestimentaire ». Les internautes qui visitaient son site pouvaient voir tout ce que le cyborg voyait, selon le point de vue du casque-caméra que celui-ci portait. En un sens, les visiteurs « étaient » Steve Mann. Bien sûr, de nombreux autres webdiffuseurs ont vite suivi ses traces (JenniCam, AnaCam, questionGirl), mais leur entreprise s'est avérée en être une de simple exhibitionn isme. Dans des sites comme JenniCam, une jeune femme se constituait en un objet d'attraction ou en un sujet d'intérêt, renonçant volontairement à son intimité et s'offrant au voyeurisme. La MannCam, par contre, ne mettait rien de tel en vedette. L'histoire sans personnages qu'elle transmettait exigeait davantage des spectateurs, qui, en l'absence de sujets cohérents, se retrouvaient à participer activement à l'histoire. Il n'y avait personne à regarder, alors pourquoi regardaient-ils?

Voilà un thème que le Dr Mann a exploré dans de nombreux projets subséquents, obligeant son public à mettre en doute la nécessité de la surveillance électronique, et à mesurer les aspects négatifs de celle-ci (vie privée réduite, déshumanisation) par rapport à ses avantages contestables (sécurité accrue, protection contre le crime). Steve Mann faisait plus que diffuser des images : il s'adonnait à une pratique qu'il appelait « l'autosurveillance » (self-surveillance). En retournant la caméra contre lui, il a expérimenté des états qui l'ont fait réfléchir sur les notions de vie privée et de participation active et réelle à nos sociétés interconnectées actuelles.

En plus d'explorer les conséquences de la vie en ligne, Steve Mann a utilisé l'ordinateur vestimentaire pour étudier les tensions entre observateur et celui qui est observé, par l'inversion secrète des rôles, c'est-à-dire en « visant le viseur ». Au cours de son projet de documentaire webdiffusé, intitulé ShootingBack, Steve Mann se rendait dans des lieux sous surveillance (comme une station-service ou une pizzéria), équipé de son EyeTap (ou capteur visuel, une paire de lunettes solaires munie d'une caméra cachée, laquelle permet à un des yeux du Dr Mann de servir d'appareil d'enregistrement numérique) et filmait la caméra publique qui le filmait.

Souvent, il mettait ouvertement en doute le droit de l'entreprise qu'il visitait à le filmer sans sa permission, une objection devant laquelle la plupart des employés se défilaient, imputant la responsabilité de la surveillance électronique à un supérieur, comme le gérant. Steve Mann réagissait en sortant sa propre caméra portative (même s'il filmait déjà secrètement la scène), et les mêmes employés se montraient alors souvent angoissés d'être eux-mêmes filmés, parfois jusqu'à en devenir violents.

Dans son ouvrage, M. Mann explique qu'il s'adonnait à la sousveillance :
un terme qu'il a inventé pour décrire cette pratique (ou peut-être ce moyen de défense), qui consiste à observer l'observateur officiel (watching the watcher) et ainsi à inverser la relation de surveillance. Pour ce qui est de la situation générale au cours de laquelle le système de surveillance et lui-même se surveillaient mutuellement et simultanément, Steve Mann la nomme côtéveillance (du terme à côté), une dynamique en quelque sorte semblable à ce qui se passe dans une petite ville ou dans une maison où chacun observe les autres (ou « vise sur les côtés ») et où les règles sociales s'établissent par consensus.

Les échecs qu'a rencontrés le Dr Mann en essayant d'observer l'observateur démontrent le déséquilibre qui définit la relation de surveillance. La plupart des droits de surveillance appartiennent à l'État ou à l'entreprise, et très peu appartiennent encore à l'individu. Dans son ouvrage, Steve Mann encourage les citoyens à se livrer à des actes de visée du viseur, « pour utiliser la machine contre elle-même, pour renverser les rôles ». Au fur et à mesure qu'un nombre grandissant de personnes opteront pour le rôle d'observateur (et la technologie qui permet ce retournement de situation), le pouvoir de la surveillance se trouvera décentralisé et mieux distribué, un processus qu'il appelle la diffusion.

Peut-être, peut-être pas
En réaction à l'omniprésence croissante des caméras de surveillance cachées, particulièrement des caméras dissimulées derrière les dômes opaques qui sont utilisés en grande quantité dans bon nombre de magasins de détail, le professeur Mann et ses étudiants ont créé leur propre « collection à dôme opaque ». Celle-ci comprenait des chemises, des sacs à dos, des colliers et des robes, tous munis de dômes de plastique semblables qui camouflaient sous leur surface rouge sombre une caméra diffusant en continu sur le Web. Certains de ces articles étaient équipés d'une caméra rotative, d'autres pas, et, de toute façon, la personne qui portait l'un de ceux-ci ne se savait pas porteuse ou non d'une caméra. Cela lui permettait de répondre, si un vendeur venait à lui demander s'il filmait le magasin : « Honnêtement, je ne sais pas. »

Cela n'est qu'une des nombreuses expériences auxquelles s'est livré Steve Mann avec les articles pouvant devenir porteurs de caméra, ces instruments extrêmement apparents qui peuvent contenir ou pas une caméra rotative et qui laissent les «victimes» de ces expériences dans le doute quant à la présence ou non d'un observateur. À propos de l'efficacité possible de ces articles, voici ce qu'écrit Steve Mann dans son ouvrage : « La caméra de l'ordinateur que je porte transmet-elle réellement des images? Eh bien! ne vous sentez-vous pas chanceux? Le fait que quelqu'un ­ n'importe qui ­ soit équipé d'une webcam cachée doit, il me semble, être un élément fort dissuasif pour les gens qui sont tentés d'abuser de leur autorité. »

Cette expérience évoque le panopticon du 19e siècle, prison conçue par Jeremy Bentham et dont Michel Foucault a repris et approfondi l'idée (dans Surveiller et punir, Gallimard, Paris, 1975), dans laquelle les prisonniers sont isolés, mais constamment à la vue d'un geôlier qu'ils ne voient pas. Devant présumés qu'ils sont sous surveillance constante, les prisonniers ne savent jamais quand on les observe ou si on les observe jamais, et la peur leur fait adopter un comportement exemplaire. Steve Mann remarque que l'analyse de Foucault, selon laquelle le panopticon s'étend au-delà des murs de la prison jusque dans la société civile (comme le mettent en évidence les services secrets, les caméras cachées, les dossiers, et les banques de données), n'a fait que préfigurer l'émergence de l'actuelle société de surveillance. Pour une raison ou pour une autre, alors que nous savons qu'on nous observe constamment, nous l'acceptons parce que nous croyons que cette surveillance nous est bénéfique. Selon le Dr Mann, nous nous contentons par conséquent d'une espèce de « pseudo-intimité » : nous savons que les caméras filment, mais nous ne demandons pas à voir les images qu'elles ont captées. Si on ne prend pas connaissance des produits de la surveillance, on peut plus facilement prétendre que celle-ci ne constitue pas un problème.

La décontamination finale
Dans le contexte des récentes préoccupations de nos sociétés occidentales au sujet du terrorisme, des atteintes possibles à la sécurité nationale et des menaces d'attaques bactériologiques au bacille du charbon, par exemple, Steve Mann a présenté sa dernière contribution au monde des arts, une exposition intitulée DECON3: Deconstructing and Decontextualizing Decontamination (déconstruire et décontextualiser la décontamination). Éphémère (on a pu y assister un seul soir, le 29 août 2002), cette exposition a eu lieu dans un local du centre-ville de Toronto, près de l'Université de Toronto. Dans le cadre de cette installation, on a demandé aux participants de retirer une à une leurs couches d'identité — d'abord, les instruments technologiques comme les cellulaires et les appareils photo; ensuite, les accessoires personnels comme les bijoux; enfin, les vêtements — jusqu'à ce qu'ils soient nus. Puis, on a lavé les participants et on leur a tous fait enfiler la même combinaison blanche sans poches, pour éviter la contrebande. Tout au long de ces étapes, chaque nouvelle demande était présentée de manière à sembler raisonnable. Cependant, à la fin du processus de décontamination, on avait complètement dépouillé les participants de toute l'identité ou de tout contexte et, essentiellement, de toute l'humanité qu'ils avaient pu posséder avant de participer à DECON3. On les avait aussi dépossédés, ou décontaminés, de tous les appareils technologiques qui leur auraient permis de « viser le viseur » et de menacer ainsi la puissance autoritaire de l'État. Le processus a bien illustré à quoi peuvent mener les petites concessions que nous faisons par rapport à notre vie privée quand elles s'ajoutent les unes aux autres.

Se trouver debout, nu, sans moyens matériels de se caractériser comme autre chose qu'un corps humain n'est pas une expérience agréable. Nous ne nous concevons pas comme des corps humains, mais comme des êtres humains. Steve Mann nous invite à reconnaître que le fait que nous sommes constamment observés et classés superficiellement (par les caméras vidéo, la reconnaissance automatique du visage, la lecture de l'iris) a pour effet de nous réduire à l'état de simples corps capturés au hasard sur bande vidéo, de clients plutôt qu'à celui de personnes, et de nombres plutôt qu'à celui d'individus ayant des personnalités distinctes. En acceptant d'être complices des systèmes de surveillance, nous permettons notre propre assujettissement aux machines et aux entreprises qui jugent ceux-ci nécessaires à notre protection, à notre propre bien-être. Les deux questions que Steve Mann pose dans tous ses projets sont les suivantes : De quoi, ou de qui, nous protégeons-nous? Cette protection accrue vaut-elle l'intimité à laquelle nous renonçons?

Sue Bowness est conceptrice Web et journaliste torontoise indépendante, et ses articles ont paru dans CE magazine, dans Shift et dans Saturday Night. On peut lire ses textes en ligne à www.codeword.ca.

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