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réflexion : un rien l'habille
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un rien l'habille
par Jean-Claude Guédon

Frontières, franges : l'essentiel se passe souvent dans ces zones-frontières où les signes s'inversent et les fonctions se dénaturent. L'érotisme, disait à peu près Roland Barthes, se situe entre la manche et le gant; une autre époque eût localisé l'émoi dans la distance qui sépare la bottine de la frange, précisément, de la jupe. Mais peu importe l'intervalle choisi, il suffit à montrer comment ce qui couvre, découvre, ce qui tait, parle, ce qui cache, révèle, et ainsi de suite. La réunion organisée par l'Institut des nouveaux médias de Banff sur les technologies de l'intimité et les zones périlleuses (Intimate Technologies / Dangerous Zones) -- notons en passant l'amusante inversion des termes qui associe la technologie à l'intimité et non à une zone corporelle précise, tout en renvoyant le danger à celle-ci -- réunissait une quarantaine de personnes, souvent habillées avec goût et même distinction, mais sans rupture évidente avec les règles courantes du vêtement. Il s'agissait d'une exploration plus discursive (et imagée) que performative, et un observateur extérieur à l'événement n'aurait probablement pas noté de particularités vestimentaires particulières à cet égard. Pourtant, le vêtement était bien de la fête, mais la zone à explorer -- autre frange peut-être -- se situait entre l'expérience et le design.

Le vêtement offre cette particularité de se dissimuler dans son évidence même et de révéler ce qu'il cache en apparence. Collant au corps, il gomme ou révèle certains de ses traits, saillants ou non. J'ai particulièrement en tête cette pierre tombale admirée dans la crypte de la cathédrale de Lund, celle-la même où se déroule, à la fin des Fraises sauvages, film d'Ingmar Bergman, la cérémonie honorant le vieux professeur. Un couple y est représenté, où la femme est prise, du capuchon aux pieds, dans l'étau de deux lignes droites qui annulent toute forme potentiellement perturbatrice. On ne reconnaît le sexe de cet être que par la référence en forme de Gestalt général au triangle d'une robe, car la géométrie rectiligne du dessin élimine tout le reste. Maigre, grosse? Nul ne le sait. Attirante ou repoussante? Qu'importe : il s'agit du degré zéro de la « Femme », le plus générique qui soit, c'est-à-dire le plus abstrait et en même temps le plus essentiel qu'il se puisse imaginer. Par contraste, l'homme porte le bien-nommé justaucorps qui révèle très précisément les attributs fondamentaux de son individu : mince, bien campé sur deux jambes fortes, il semble campé pour mieux diriger le regard sur la partie la plus virile de sa personne, soit une braguette fortement présente où semble s'inscrire tout le digne labeur de la préservation de la lignée. L'homme s'exhibe donc par le vêtement en mâle géniteur, tandis que la femme s'élide dans une forme abstraite où, peut-être, on retrouve quelque référence voilée (ô combien!) au vaisseau, au réceptacle. Et pourtant, rien d'obscène dans cet homme à la braguette un peu intempestive; simplement un rappel incontournable des devoirs et des fonctions de la virilité dans la préservation d'une « Maison ».

Cacher en montrant, montrer en cachant : ce vieux thème du vêtement, que l'on trouve déjà dans la vieille cathédrale suédoise, a été, évidemment, repris à Banff. Repris et amplifié aussi pour permettre aux participants de commencer à décliner diverses grammaires différentielles d'individualités et d'identités. Pris comme un tout, les vêtements forment en fait un ensemble semi-ouvert -- je ne parle pas ici de décolletés ou d'échancrures -- où chaque élément ne peut prétendre à l'existence qu'en soutenant une tension distinctive entre les porteurs de ces tissus divers, tissés, tricotés, etc. Ensemble semi-ouvert parce que l'extension novatrice des vêtements, bien que toujours circonscrite à tout moment de son histoire, peut s'étendre indéfiniment.

Les vêtements rappellent ainsi que l'existence sociale ne repose pas sur l'image de l'atome, n'en déplaise aux adorateurs du concept de propriété -- notons au passage combien il est curieux que l'atome, aussi, dispose de « propriétés », sorte de prédicats qui suffiraient à garantir des formes autarciques d'existence; au contraire, les vêtements récapitulent, en quelque sorte, tout l'effort d'êtres qui pensent l'existence comme être-différent se situant au sein d'un système où la différence trouve sa limite dans ce qui est reconnaissable (comme être, en l'occurrence). La difficulté dans ce genre d'exercice distinctif consiste à ne pas verser complètement ou même trop dans l'altérité, c'est-à-dire dans l'incommunicabilité. En effet, une distinction poussée trop loin se métamorphose en aliénation; elle fonctionne alors comme le phonème mystérieux d'une langue étrangère inconnue : essentiellement inaudible et donc irrecevable. Mais le mot est lâché : le modèle d'existence du vêtement se situe bien dans le phonème et non dans l'atome. Or, et c'est là que les choses se corsent, il en va de même pour l'existence sociale.

Pourquoi le phonème? Rappelons que, conçu un peu à la manière d'un atome sonore -- sorte de brique fondamentale des sons de base d'une langue --, le phonème s'écarte pourtant de ce concept en ce qu'il doit négocier le problème des frontières floues, en l'occurrence la question des accents à l'intérieur d'une langue.

Puisque des accents très divers se retrouvent dans toute langue et que ceux-ci ne constituent qu'un problème relatif pour la compréhension réciproque des divers locuteurs d'une même langue, il faut bien envisager que ces sons de base ne peuvent être pris en charge par un ensemble fini de prédicats ou de « propriétés »; à l'inverse de telles définitions trop rigides, la façon adéquate de traiter cette question consiste à établir le fait qu'un phonème n'existe que parce qu'il entretient un ensemble de distinctions stables avec les phonèmes voisins. Dans une langue, l'anglais ou le français par exemple, b et v se distinguent l'une de l'autre, mais aussi de p, de d, etc. En espagnol, ces dernières distinctions demeurent, mais de telle façon que b et v ne sont plus très bien différenciées l'une de l'autre. En espagnol, un phonème unique recouvre deux lettres, alors qu'en anglais, en français et dans beaucoup d'autres langues, il faut deux phonèmes. Dans un autre vocabulaire, celui de Palo Alto, on dirait que l'existence phonémique est une différence qui fait différence, une différence qui fait frange, en somme.

Appelons ce mode distinctif d'existence « individualité phonémique ». Applicable à l'existence de l'auteur, du scientifique, de l'artiste, l'individualité phonémique s'exporte très aisément dans le royaume du vêtement. En fait, le distinctif du vêtement ne se comprend que comme support du distinctif humain (et vice-versa). On pourrait d'ailleurs dire du distinctif ce que Victor Cousin disait de la gloire : elle a toujours raison; il suffit d'en reconnaître les titres. De la même manière, toute apparence de distinction n'est pas qu'apparence mais bien réelle distinction; reste à comprendre le registre dans lequel fonctionne cette distinction. Analyser un vêtement revient donc à spécifier le plan significatif où se disposent un ensemble de traits perçus comme saillants, par exemple la perspective de la lignée noble pour reprendre le cas de la pierre tombale de la cathédrale de Lund.

Les participants de la réunion « Technologies intimes... » (Intimate Technologies / Dangerous Zones) ont évidemment parcouru ce terrain dans tous les sens, probablement parce que c'est le plus évident, le plus accessible, le plus aisément exploité aussi. Cela correspondait, en fait, au versant « design » de cette réunion, celui qui rappelait le plus facilement la phase de conception d'une nouvelle collection de mode. Mais ce n'est pas là, à mon avis, que s'est situé l'essentiel de cette réunion. La référence au phonème et aux langues, on l'aura deviné, conduit en effet à un niveau d'expérimentations portant plus sur la communication que sur l'existence, d'autant plus que celle-ci ne se conçoit plus guère sans ce commerce incessant entre individus et communautés d'individus.

Il est intéressant de noter que, vecteur de communication, le vêtement doit dès lors se décider entre la fonction séparatrice qu'il remplit le plus souvent et la fonction ligatrice -- passez-moi cette invention verbale -- qu'il peut aussi jouer. La création de vêtements générateurs d'espaces communs était déjà bien connue de ces couples d'étudiants qui allaient assister aux matches de football américain revêtus d'un chandail ou t-shirt conçu pour deux personnes : technologie sans danger de zones intimes, ces oripeaux d'adolescents révèlent néan moins la fonction communicatrice du vêtement. Ce faisant, ils attirent aussi vers le vêtement tout instrument de communication, y compris de communication sexuelle, tels ces godemichés qui, de façon assez inattendue, et comique en même temps, se mirent soudain à circuler entre les participants du colloque de Banff au détour d'une présentation particulièrement amusante. Essayez de garder une contenance adéquate lorsqu'un de ces objets vous est transmis en plein milieu d'une conférence, somme toute, plutôt sérieuse... Mais le message, c'est le moment de le dire, est passé.

De là à glisser vers l'ordinateur se portant comme un vêtement et de là à explorer les types de relations humaines qui se développent dans le contexte d'une surveillance vestimentaire de tous les instants où l'on retrouvait quelques-unes des interrogations d'un David Brin dans Transparent Society, il n'y avait qu'un pas qui fut allègrement franchi : les zones intimes devinrent dès lors effectivement dangereuses, et les technologies dangereuses terriblement intimes. Dès l'instauration de ce chassé-croisé, le vêtement se donnait comme clé possible de la sociabilité, de l'individualité, de l'identité, bref de l'ensemble de l'existence humaine. Double de l'être, collant à sa peau, le vêtement apparaissait finalement comme le support adéquat pour aborder l'existence et de l'individu et de ses tribus. Sans vêtements, radicalement, c'est-à-dire au-delà de toute nudité qui n'est qu'absence de vêtements et non sa négation, l'être humain ne serait pas plus humain que s'il se retrouvait sans langage. Pour bien réfléchir à cette question, pensons au fait qu'un chimpanzé a beau être culotté, il n'est pas vêtu! Le vêtement, en fait, redouble le langage et cela explique finalement pourquoi il fonctionne comme frange, frange distinctive, séparatrice, ce qui conduit au fait social de l'humain, un résultat qui n'est peut-être pas aussi paradoxal qu'on aurait pu initialement le croire. Le langage, le vêtement : technologies intimes en effet; leur absence : zone dangereuse, sans aucun doute, car inhumaine.

Historien des sciences recyclé dans le cyberespace, Jean-Claude Guédon, professeur de littérature comparée à l'Université de Montréal, se déboutonne aisément sur les sujets les plus divers, de l'édition électronique aux arts technologiques. Qu'on se le dise!

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