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Mutation et argent
Un débat sur on the mobile, avec Sadie Plant
par Susanna Paasonen, traduit par Colette Tougas

Établie au Royaume-Uni, Sadie Plant est une cyberféministe, et une théoricienne en études culturelles qui est surtout connue pour des ouvrages comme Writing on Drugs (New York, Straus and Giroux, 2002), Zeros and Ones: Digital Women and the New Technoculture (New York, Doubleday, 1997) et The Most Radical Gesture : The Situationist International in a Postmodern Age (New York, Routledge, 1992). Plant est aussi l'auteure d'une récente étude pancontinentale sur les retombées culturelles des appareils sans fil. Motorola, le géant de la technologie mobile, a commandé cette recherche et, en octobre 2001, il divulguait les résultats de Plant dans un rapport intitulé On the Mobile: The Effects of Mobile Telephones on Social and Individual Life (« Au sujet du cellulaire : les effets des téléphones mobiles sur la vie sociale et individuelle). Le présent essai abordera les enjeux principaux d'un débat litigieux qui s'est tenu sur la liste d'envoi internationale Nettime, à la suite de la parution de On the Mobile. Ce débat entre artistes et spécialistes a porté en grande partie sur l'étaiement économique de l'étude et sur les déclarations de Plant quant aux transformations sociales et culturelles qu'a engendrées l'usage du téléphone cellulaire.

Une technologie qui transforme?
C'est par un communiqué de presse (rédigé par Motorola elle-même) que On the Mobile a d'abord été présenté aux usagers de Nettime. Il annonçait la parution de cette « nouvelle étude globale qui ouvre de nouvelles frontières » et qui explore les « effets comportementaux de l'usage du téléphone mobile ». On a également eu droit à une entrevue enthousiaste sur le sujet avec Sadie Plant, menée par Sean Healy. Un débat plus passionné a ensuite eu lieu en mars 2002, alors qu'un abonné a fait parvenir à tout un chacun un article qui abordait les effets physiques du service de minimessages [SMS] sur les pouces des adolescents, article paru dans le journal britannique Guardian Unlimited Observer.

Selon Sadie Plant, le SMS est en train de créer de nouvelles aptitudes physiques : « Les gamins keitai ("du mobile") de Tokyo sont connus sous le nom de oya yubi sedai, ou "la génération du pouce". » Plant poursuit, remarquant que ces jeunes Japonais « pointent même en direction d'objets et pressent sur la sonnette à l'aide de leurs pouces ». Dans l'article de l'Observer, le phénomène est interprété comme « une mutation physique chez les moins de vingt-cinq ans ». Coco Fusco, qui est devenue l'antagoniste Nettime décriant le plus ouvertement le rapport de Motorola, dénonce le fait que les revendications de Plant à l'effet que la technologie transforme le corps sont « insidieusement promondialisation, et irresponsables sur le plan éthique ». Fusco tourne en ridicule l'étude, disant que celle-ci n'est qu'une réclame au bénéfice de Motorola.

Étant donné les antécédents de Plant en recherche, on peut penser que ces accusations ne sont pas entièrement tirées par les cheveux. Dans Zeros and Ones, par exemple, Plant fait le portrait de sociétés contemporaines progressant, apparemment, vers une plus grande féminisation et une complexité croissante, telles qu'illustrées par la mondialisation et par la prolifération générale des ordinateurs et des réseaux informatiques. Ces ordinateurs et ces réseaux sont perçus comme des indicateurs de la mobilité future et de la multiplicité des cultures. Le modèle de Plant représente la saturation informatique et la mondialisation comme étant des étapes à la fois inévitables du développement culturel humain et faisant partie d'un parcours de type évolutionniste.

Des idées semblables sur les effets de la technologie sont présentes dans On the Mobile. Elles se perçoivent surtout dans la façon dont Plant discute (ou ne discute pas) des enjeux liés au pouvoir et à la politique. Dans l'entrevue avec Sean Healy, Plant avance que « la technologie de la communication n'est qu'un aspect d'une chose plus vaste : la mobilité croissante [...]. Nous avons une nouvelle culture de mobilité, les gens qui travaillent tout en se déplaçant, les énormes mouvements de migration, etc. » Plant trace un parallèle entre les gens qui travaillent avec des ordinateurs portatifs et ceux qui subissent une migration forcée. Elle juge que l'ordinateur portatif est le signifiant d'une culture mobile. Les questions de privilège, de pouvoir et d'accès disparaissent toutefois, puisqu'elles ne sont même pas posées.

Alors qu'elle acclame les possibilités qu'offrent les communications mobiles dans les zones qui n'ont pas de lignes téléphoniques, elle le fait sans aborder les implications politiques et économiques que représentent l'acquisition d'un téléphone cellulaire et ses frais d'utilisation. Comme dans Zones and Ones, la mondialisation et la prolifération des technologies de communication sont présentées comme les étapes inévitables d'un parcours d'évolution qui est appelé à transformer toute la planète.

La politique du financement
Dans sa réponse à Coco Fusco, Plant réfute les accusations de « techno-euphorie » et déclare que son étude aborde, en fait, les implications sociales, politiques et économiques liées à l'usage du téléphone cellulaire. Simplifiant les enjeux éthiques en cause, Plant se demande si Fusco a elle-même « accès à une source d'argent propre et non corrompue ».

Dans sa seconde (et dernière) intervention, Fusco qualifie l'étude de Plant de « récit de séduction à l'avantage de Motorola, dissimulé sous une rhétorique branchée portant sur la génétique et les interfaces être humain / machine, ce qui non seulement constitue un mauvais exercice académique, mais [...] obscurcit des vérités profondes et troublantes ». Fusco indique qu'on se doit de reconnaître les conditions de travail opprimantes dans lesquelles les outils de la « révolution mobile » sont fabriqués. Elle souligne la différence qui existe entre discuter de « mutation », faisant référence aux jeunes pouces entraînés à utiliser des téléphones cellulaires, et discuter des effets qu'ont certaines substances toxiques sur les corps des femmes qui sont embauchées dans les usines de technologies de communication mobile, par exemple dans les maquiladoras du Mexique, c'est-à-dire des usines limitrophes et n'offrant aux ouvriers que de très bas revenus. Alors que l'apparition d'une «  génération du pouce », qui se voit dotée d'une force et d'une dextérité plus grandes dans un doigt, indique surtout une utilisation nouvelle et différente des doigts de la main, et non une mutation véritable, plusieurs des toxines utilisées dans les maquiladoras sont, de fait, mutagènes et pourraient potentiellement modifier la génétique des travailleuses qui y sont exposées.

Comme c'est souvent le cas pour les débats en ligne qui sont facilités par des lieux virtuels comme Nettime, ces discussions sur la politique et le pouvoir ont été de courte durée, et les participants prêts à s'engager dans le sujet peu nombreux. Après moins d'une semaine, un abonné qualifiait déjà l'histoire de « rebattue », alors que d'autres prenaient la défense du travail de Plant et du financement d'entreprise, accusant ceux qui cri tiquent sont travail d'entretenir tout simplement des préjugés contre les technologies de la téléphonie mobile. Le participant Sean Smith, par exemple, tout en admettant ne pas avoir lu On the Mobile, accusait Fusco de qualifier « toute recherche qui ne fait pas des mobiles les instruments du mal (en dépit de leur popularité dans le monde) » de « publitémoignages », et de façon bien simpliste, d'ajouter Smith.

Parmi les diverses personnes qui se sont intéressées au débat, Lorenzo Taiuti reconnaissait la validité de l'argument de Plant selon lequel il est naïf de penser qu'une recherche n'est indépendante que lorsqu'elle est financée par le gouvernement. Mark Dery a insisté sur le fait que, bien que la production intellectuelle soit engagée et conditionnée par ses sources de financement, une différence nette existe entre un « parti pris émergent » en recherche et une « propagande flagrante », telles que représentées par une rhétorique de promotion d'entreprise.

Nettime est un forum qui s'adresse principalement aux artistes, aux critiques, aux journalistes et aux spécialistes qui sont souvent engagés pour mener à bien la réalisation de projets indépendants, et de telles accusations de naïveté ont vite fait naître des conversations sur le travail et l'argent qui sont liés à ce type de projet : Desde América a notamment remis en question la « durabilité » des projets et a souligné la nécessité de reconsidérer la base de leur financement. Cependant, l'éthique et la politique de la recherche de Plant ont été rapidement reléguées à l'arrière­plan, et, finalement, on n'a accordé que peu d'importance au contenu véritable de l'étude (que nombre de participants n'avaient pas lue entièrement, d'ailleurs). En fin de compte, la question de l'influence du financement d'entreprise sur les résultats de l'étude de Plant n'a été qu'à peine effleurée.

Les limites de la vision
Les recherches qu'a menées Plant sur le terrain pour réaliser On the Mobile se sont déroulées dans neuf villes et sur trois continents. Pourtant, même lorsqu'elle présente par une courte discussion le cadre de travail de son étude sociologique, ses recherches sur le terrain ne sont présentées que par le truchement d'anecdotes, plutôt que par des analyses statistiques ou même par la comparaison de données. Le rapport semble vouloir nous faire croire que les résultats de la recherche réalisée à Londres et à Birmingham sont représentatifs de l'usage mondial moyen et actuel des téléphones cellulaires, alors que la culture du mobile à Tokyo constitue l'avenir de la communication mobile (par exemple, la « génération du pouce »). On sous-entend que des endroits comme Pékin ou Peshawar représentent le « passé », au sens où on y trouve des traditions et des conventions qui, soi-disant, disparaissent lentement à cause de l'utilisation du téléphone cellulaire.

Il est intéressant de noter que certaines régions où on note une forte concentration de téléphones cellulaires, comme les pays nordiques, ont été complètement écartées des recherches sur le terrain. Étant donné que Motorola finançait la recherche, la chose est peut-être moins étonnante. Après tout, la présence importante d'Ericsson en Suède ou de Nokia en Finlande fait en sorte que ces régions sont des cibles ou des marchés peu probables pour Motorola, alors qu'un marché comme celui de la Chine apparaît lucratif et rempli de potentiel. Autre omission de taille, On the Mobile ne fait aucune référence aux études spécialisées antérieures sur les communications mobiles ou même sur les nouveaux médias. Si on la compare aux résultats de ces recherches, la conclusion finale de Plant — « plusieurs usagers du mobile se comportent très différemment dans différents contextes sociaux » — n'est pas très impressionnante par sa nouveauté.

Pour conclure, on peut dire que ce que le débat sur Nettime a surtout rendu évident, c'est que le rapport de Plant, On the Mobile, semble avoir été guidé par l'hypothèse que les communications mobiles « améliorent les choses et rendent la vie plus intelligente » — affirmation fièrement présentée sur la page d'accueil de Motorola et sous-entendue dans la préface de l'étude, que signe la compagnie. Il demeure crucial toutefois de considérer la légitimité et l'héritage que Plant, en tant que spécialiste très lue et souvent citée, donne à ces prétentions (un avenir meilleur), rendues imminentes par la mondialisation des technologies mobiles, par leur popularité auprès des consommateurs et par leur utilisation omniprésente.

Susanna Paasonen est une auteure et une artiste Web qui se passionne pour la théorie féministe. Elle est présentement chercheuse au département d'études médiatiques de l'Université de Turku en Finlande, où elle a complété un doctorat sur les femmes, le cyberdiscours et l'Internet populaire.

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