retour à HorizonZéro HorizonZero 04 vertical line layout graphic english >  

version imprimable  >

transfert : sadie plant
Voyez cet article en version Flash  nécessite Flash 6 >

Qui a peur de Sadie Plant
Le téléphone cellulaire en tant que plumage
par Tom Keenan, traduit par Danielle Henripin

Avis aux lexicographes : Sadie Plant n'a pas dit son dernier mot. L'auteure qui a baptisé les utilisateurs de cellulaire du Japon moderne de « génération du pouce » pose son regard plus près de chez nous. Elle a en effet mis au point un nouveau lexique servant à décrire ces petits appareils si commodes — les téléphones cellulaires — avec lesquels nous entretenons un rapport d'amour-haine , et les différents types de personnes qui les utilisent.

Confortablement installée au Centre for Cybernetic Culture à l'Université de Warwick, en Angleterre, et bénéficiant d'une commandite institutionnelle de Motorola, madame Plant a fort probablement prévu une catégorie où vous vous retrouverez. Son étude sur le terrain, consacrée aux impacts culturels des communications, s'intitule On the Mobile: The Effects of Mobile Telephones on Social and Individual Life (octobre 2001). Elle y cite notamment le cas d'un jeune homme se trouvant à bord du métro aérien de Chicago (le El), parlant d'une transaction d'affaires importante, tentant par là d'impressionner un groupe de femmes qui se situait devant lui. Or, au beau milieu de son entretien téléphonique, « l'appareil se met à sonner, et le caractère fictif de l'affaire est dévoilé ». Madame Plant classe donc ce jeune frimeur parmi les stage-phoners, c'est-à-dire ceux qui se servent de leur appareil comme d'un accessoire de théâtre. À l'autre extrémité du spectre se trouvent les innies, ceux qui dissimulent leur cellulaire avec soin pour ne l'utiliser qu'en cas d'absolue nécessité.

Plumage cellulaire
Madame Plant s'attarde assez longuement sur le phénomène du téléphone cellulaire en tant que plumage, c'est-à-dire en tant qu'élément d'apparat, ainsi que sur les différences qui distinguent les comportements des deux sexes. « Lorsque deux personnes de sexe opposé s'assoient ensemble, il est très probable que seul le cellulaire de l'homme sera en évidence », fait-elle remarquer. En revanche, s'il s'agit de deux hommes, il y a de grandes chances que les deux exhibent leur appareil — et c'est à qui aura le plus récent et le plus techniquement avancé. En observant deux hommes assis ensemble à une table, madame Plant remarque « la présence d'un seul téléphone, ce qui indique une dynamique subtile de domination et de subordination, selon laquelle l'homme qui expose son cellulaire affirme également qu'il est celui qui se trouve en contact avec le monde, un statut que lui seul possède ». Peut-être. Mais soumettez cette hypothèse au technicien informatique qui traîne son téléphone comme un boulet lorsqu'il va manger avec son patron — lequel paie le repas et demande à son adjointe de répondre à ses appels. Et pour ce qui est du sexe, dans quelle catégorie d'utilisateurs madame Plant cataloguerait-elle cette dame âgée que j'ai aperçue à Hong Kong et qui s'occupait de plusieurs téléphones cellulaires en même temps pour rendre service aux hommes qu'elle accompagnait? Chacun de ces hommes avait sans doute un autre appareil sur lui, mais ce qui était montré, c'était une batterie de téléphones, qui n'avait rien de bien glamour. Peut-être la pénétration des téléphones cellulaires est-elle si poussée, dans certains pays, que le fait d'en posséder un ne répond plus au besoin psychosexuel qu'a évoqué Sadie Plant : à Hong Kong ou à Tokyo, il est aussi exotique de posséder un téléphone cellulaire qu'un stylo.

Des contextes propices
Parmi les questions soulevées par Sadie Plant, une des plus intéressantes porte sur le rapport entre l'utilisation du cellulaire et le contexte. Elle fait valoir que les téléphones fixes sont utilisés en fonction d'un certain code, lié au lieu où ils se trouvent. L'employé qui est à son bureau est en mode « travail » et sera prêt à recevoir un appel du patron. Un appel qui lui parvient par le biais de son cellulaire, en revanche, pourra l'atteindre n'importe où — son vice-président pourrait le joindre dans un bar de danseuses. Ou il pourrait recevoir un appel de son amant(e) à bord d'un autobus ou au salon funéraire.

Madame Plant a effectué ses recherches sur le terrain dans des restaurants de quartier, à Londres et à Birmingham. Dans les établissements plus huppés, où les tables étaient recouvertes de nappes blanches, il était moins probable de voir ou d'entendre des cellulaires que dans des bistros où la clientèle est plus décontractée. Elle en conclut que même en l'absence d'un règlement explicite, il y a parfois un accord tacite entre les utilisateurs de cellulaires et les autres convives. Un des facteurs clés à cet égard est la présence de serveurs ou de serveuses, laquelle indique qu'on est « au restaurant » et qu'il vaut mieux utiliser le téléphone discrètement (ou pas du tout). Bien sûr, il y a des lieux où les règles sont bien plus explicites. Ainsi, en Angleterre, au Japon, en Suisse et aux États-Unis, on trouve certains trains dans lesquels on a prévu des quiet cars, des « wagons silencieux », où l'utilisation du cellulaire est interdite.

L'utilisateur du téléphone cellulaire essaie véritablement d'évoluer dans deux mondes parallèles; c'est en Asie, sans doute, que ce phénomène est le plus évident. On y voit fréquemment des gens se déplaçant à vélo tout en mangeant, en parlant au téléphone et en transportant des colis. Madame Plant utilise le terme bi-psyche («bipsychisme») pour désigner cette idée d'une vie chevauchant deux univers. Ce phénomène s'accompagne aussi d'une série d'attitudes physiques qu'empruntent les utilisateurs. Sadie Plant décrit ainsi la pose dite du speakeasy («parle-à-l'aise»), soit celle de l'utilisateur qui parle la tête bien haute et « qui dégage un air d'assurance et un refus absolu de se laisser distraire par le monde extérieur ». Aux antipodes, il y a la pose du spacemaker (« conquérant de l'espace »), soit celle de l'utilisateur qui parle la tête baissée, en marchant en rond pour tenter de se définir un espace privé. Et si le locuteur est assis quelque part — sur un banc public, par exemple —, il aura soulevé ses pieds du sol pour souligner cette attitude de retrait. Ou, s'il est debout, il se sera peut-être détourné pour se trouver dans un coin ou face à un mur.

Sexe et cellulaire
Sadie Plant rappelle également que le cellulaire est un outil de base pour les travailleurs du sexe, et ce, aux quatre coins du monde. À Bangkok, par exemple, grâce aux communications sans fil, ceux qui gagnent leur vie au moyen de la danse et de la prostitution ont maintenant plus de liberté et d'autonomie que par le passé. Au Japon, les téléphones cellulaires ont donné naissance à l'industrie des enjo kosai (« rendez-vous payants »), rendant possible un genre de bazar sans fil dans lequel les prostitué(e)s des deux sexes peuvent exhiber leur « marchandise » à peu près anonymement, parfois explicitement.

La chercheuse remarque aussi qu'un peu partout, des cellulaires secrets facilitent les liaisons clandestines. Elle cite les propos d'un Anglais qui a surnommé son deuxième cellulaire son shagbile (« baisophone »). Dans le contexte un peu moins débridé de Peshawar, les parents afghans sont scandalisés par le fait que leurs enfants entretiennent des amitiés par téléphone cellulaire, à l'écart des familles. Comme le souligne un parent : « Je connais quelques filles qui ont des cellulaires, mais ce sont de mauvaises filles, à mon avis. Elles parlent à des garçons. »

Intérieur et extérieur
Plant répartit les utilisateurs du cellulaire entre deux grands groupes : les innies et les outies. Les innies (« intros ») utilisent leur appareil discrètement : ils vont se lever de table, par exemple, pour répondre à un appel. « Leur réaction de base est la fuite », fait valoir madame Plant. Manifestement, elle éprouve plus de sympathie pour les outies (« extras »), qui intègrent le cellulaire plus harmonieusement à leur vie. Un outie typique va arriver à table et laisser son appareil bien en vue, annonçant ainsi sa présence et son territoire.

« Leur mode primaire est la persistance, écrit Sadie Plant; ces gens sont plus susceptibles de demeurer à table lorsqu'ils reçoivent des appels et même de mener en parallèle une conversation avec leurs convives et une autre avec l'interlocuteur invisible. » Selon elle, ces gens sont plus sociables et enjoués.

Science ou promotion?
Considéré par certains comme un simple outil de promotion pour le bien de Motorola ou comme étant dépourvu de rigueur scientifique, le rapport de madame Plant aborde néanmoins de nouveaux enjeux liés aux aspects sociologiques et physiques de l'utilisation du cellulaire. Il nomme des phénomènes que nous avions remarqués (celui des innies et des outies, par exemple), tout en livrant des pistes porteuses d'espoir — et d'inquiétude.

Pour plusieurs des personnes que madame Plant a rencontrées dans le cadre de son étude, le téléphone cellu laire a été un outil libérateur. Dans certains autres cas, on devine une dépendance sous-jacente, un quasi-dése spoir. Plusieurs adolescentes japonaises ont confié à madame Plant qu'elles « mourraient » sans leur téléphone portable; une de ces filles s'est qualifiée de wan ko girl (de l'anglais one-call girl) : « manquer quelque chose l'inquiète tellement qu'elle répond toujours à son cellulaire dès la première sonnerie ». C'est son choix, bien sûr. Mais, au nom des innies de ce monde, espérons qu'on aura toujours le choix de ne pas réagir à la sonnerie du cellulaire.

L'informaticien Tom Keenan a remporté des prix pour son travail en journalisme scientifique. Il est actuellement doyen de la Faculté d'éducation permanente de l'Université de Calgary, en Alberta.

haut haut  

 

Valid XHTML 1.0!
Valid CSS!