retour à HorizonZéro HorizonZero 04 vertical line layout graphic english >  

version imprimable  >

technologies intimes : speakers corner
Voyez cet article en version Flash  nécessite Flash 6 >

Speakers Corner
La culture du sans-fil et les « zones d'intimité temporaire »
par Matt Locke, traduit par Yves Lanthier

Introduction : art public, espace urbain et l'expérience du sans-fil
En 1999, dans le cadre de mes fonctions au Media Centre de Huddersfield, au Royaume-Uni, j'ai entrepris un certain nombre de projets de recherche dont l'objectif était d'examiner le potentiel culturel des technologies mobiles (dont celles du cellulaire et de l'ordinateur de poche) et d'analyser quelques-uns des nouveaux types de comportements issus de leur utilisation. Ces initiatives avaient certes pour motif le désir de mieux comprendre le contexte des expériences en matière de mobilité, mais j'étais aussi mû par la fascination qu'exercent sur moi, et depuis longtemps, la culture et les communications dans les espaces publics, qu'il s'agisse des lectures psychogéographiques de la ville ou des projets de régénération utilisant l'art public. Mes projets de recherche comprenaient une série d'expériences menées en 2000 et en 2001 et effectuées sur des appareils téléphoniques de minimessagerie textuelle, au nombre desquelles on trouvait Static, une mise en situation de minimessagerie réalisée en collaboration avec le Unlimited Theatre, de même que la SMS Poetry Competition en collaboration avec le prestigieux journal britannique The Guardian. Dans une autre réalisation, SURRENDER CONTROL, une performance interactive créée avec Tim Etchells, de Forced Entertainment, des abonnés choisis au hasard recevaient sur leur appareil sans fil des messages leur demandant de faire des actes spontanés de façon imprévisible. Notre programme le plus ambitieux fut SPEAKERS CORNER, un écran DEL (afficheur à diodes luminescentes) d'une largeur de quinze mètres, situé à l'extérieur du Media Centre et qui permettait aux participants d'afficher des messages au moyen de leur appareil de minimessagerie, d'un téléphone public ou d'Internet.

Je cherchais un titre accrocheur pour décrire ce nouvel espace de communications mobiles et personnelles, et j'ai fini par adopter l'acronyme TIZ, qui signifie Temporary Intimate Zone (zone d'intimité temporaire), clin d'oeil au TAZ (Temporary Autonomous Zone) de Hakim Bey. Les trois mots qui composent TIZ, m'a-t-il semblé, incorporent les conditions importantes de l'expérience mobile. Le texte qui suit est l'adaptation d'une conférence qui portait sur le TIZ et que j'ai prononcée au congrès Intimate Technologies / Dangerous Zones, qui s'est tenu au Banff New Media Institute en avril 2002.

Zone...
Dans le contexte du TIZ, j'utilise le mot zone pour décrire l'irruption d'espaces de communication privés dans un espace public. Je définis plus loin ces espaces comme entités architecturales : les classiques cabines téléphoniques rouges en Angleterre, par exemple, étaient, littéralement, des lieux de communication construits dans un espace public. Les technologies mobiles font disparaître ce référent architectural. La « zone » que vous créez lorsque vous détournez votre attention de l'espace social vers un appel ou un message privé est définie par le geste et la conception du produit, et, néanmoins, ni l'un ni l'autre n'a véritablement remplacé l'élément architectural en tant que protocole social consensuel.

Zone décrit également la structure « cellulaire » des réseaux de téléphonie mobile eux-mêmes. Les frontières technologiques de la zone sont plus fluides que celles de l'architecture physique : elles se déplacent dynamiquement avec vous, tandis que vous passez physiquement d'une zone à l'autre. Mais la zone n'en sert pas moins de repère pour reconnaître l'utilisateur dans un espace physique.

Cependant, les frontières des espaces de communication ne sont pas déterminées uniquement par l'architecture et la technologie. Erving Goffman explique aussi comment nous utilisons des conventions sociales d'inclusion et d'exclusion pour tracer ces frontières, une dynamique que Goffman appelle « barrière situationnelle ». Nous utilisons ces conventions pour participer (ou feindre de participer) à une conversation. Selon que les autres participants ou le contexte nous sont familiers ou non, nous pouvons occuper un certain nombre de positions dans l'ensemble et jouer un rôle actif ou passif, être spectateur ou le centre de l'attention. Goffman examine en détail ces positions et, surtout, les transitions de l'une à l'autre.

Dans un petit espace fermé, un ascenseur, par exemple, les occupants sont parfois tellement à l'étroit que personne ne pourrait prétendre ne pas entendre ce qui se dit. Un contexte semblable peut se produire dans un bar presque vide, ou encore dans un taxi. Lorsqu'une personne est momentanément laissée à elle-même parce que son interlocuteur répond au téléphone, la proximité physique l'oblige à faire preuve de quelque discrétion même si l'autre est manifestement occupé.

Par ces exemples, Goffman démontre à quel point les conversations intimes ont un impact sur le statut des observateurs dans un contexte d'étroite proximité. Il se produit non pas une connexion singulière entre les personnes qui participent à une conversation, mais plutôt une « retombée » (au sens nucléaire) sur toutes celles qui sont à portée de voix. Chacune doit alors signifier d'une façon ou d'une autre son intention de «  s'inclure » dans un discours ou de s'en « exclure », discours qu'elle ne contrôle pas. Il s'établit un semblable jeu de relations lorsqu'une personne répond à son cellulaire dans un espace public, et ce, même si elle ne connaît pas les gens qui l'entourent (dans un train, par exemple). La « zone », dans cette situation, n'est pas une sorte de « vase clos » qui sépare temporairement l'individu de l'espace social. Elle est plutôt une sorte de vague qui touche toute personne se trouvant à proximité. Ici aussi, le moment de la communication intime n'est pas simplement un échange entre deux personnes et les technologies qui les mettent en contact, mais bien un envi- ronnement social complexe où tous les participants, nombreux, qu'ils le veuillent ou non, ont un rôle à jouer.

...D'intimité...
Fragment d'un article de journal publié au XIXe siècle, le passage qui suit est cité par Carolyn Marvin dans son livre When Old Technologies Were New< (Oxford University Press, 1990) :

Les jeunes femmes de Frankford (...) se sont aperçues récemment qu'en tenant une pièce d'étain contre les repose-pieds en fer fixés aux poteaux en bois de la Southern Electric Light Company, elles recevaient un léger choc électrique. Presque tous les soirs, des groupes se réunissent autour de poteaux éloignés des grandes routes et s'y amusent pendant des heures... La remarque suivante a été entendue de la bouche d'une jolie demoiselle après sa première expérience : « Oh! J'ai eu l'impression de serrer une poignée d'épingles. —Oui, a dit une autre, c'est comme recevoir un baiser d'un jeune homme qui a une moustache hérissée. »

Qu'entendons-nous par « intimité technologique »? S'agit-il de communication avec les intimes? Ou s'agit-il d'une relation « intime » avec la technologie? Dans ma philosophie, j'utilise le mot « intime » dans le contexte de TIZ en tant que communication privée entre deux interlocuteurs et qui survient dans un espace public, comme lorsqu'on reçoit un appel par le biais d'un cellulaire dans la rue, dans l'autobus, dans le train. Jusqu'à récemment, on associait ce type d'expérience à certains éléments d'architecture, comme les cabines téléphoniques et autres constructions signifiant clairement aux yeux des passants que l'utilisateur était passé de l'univers public à un espace de communication privé. Mais la technologie mobile a presque fait disparaître ces signifiants physiques et les a remplacés par des appareils de communication de plus en plus petits, munis de dispositifs « mains libres ». L'expression « zone d'intimité temporaire » (TIZ) a été créée pour décrire ce nouveau phénomène, celui de zones de communication intime et temporaire qui ne sont pas représentées architecturalement, mais qui sont plutôt signifiées par des événements, si minimes soient-ils —gestes, bruits fugitifs de l'appareil.

L'utilisation du mot intimité implique aussi une qualité émotionnelle qui n'est pas nécessairement toujours présente dans ce type de communication. Comme pour les graffitis, le discours « public-privé », que favorisent les appareils mobiles, a autant de chances d'être banal que d'être profond. Il vaudrait peut-être mieux parler de « vie privée » dans ce contexte. Mais cette notion, galvaudée dans le discours technologique, est polarisée entre deux positions —celle de Scott McNealy, PDG de Sun Microsystems, que résume sa phrase célèbre : « Vous n'avez déjà pas de vie privée, il faudra vous y habituer »; et, à l'opposé, celle que représentent les récentes batailles contre les lois sur les logiciels de cryptage PGP, par exemple. Ces débats parlent de la vie privée comme d'un « droit humain » du citoyen de l'ère numérique, d'une défense contre l'incursion de l'État ou de l'entreprise dans notre espace personnel. Mais ces débats sont peut-être trop centrés sur la relation entre les individus et un réseau technologique abstrait, et pas assez sur le véritable espace de rencontres humaines que créent ces réseaux.

Les concepts d'intimité et de vie privée forment non pas une opposition binaire (comme « intime » vs « non intime » et « privé » vs « public »), mais plutôt un continuum négocié socialement et que différents contextes influencent. Dans la taxinomie classique des protocoles sociaux que présente Erving Goffman dans son ouvrage Behaviour in Public Places (The Free Press, 1963), l'auteur décrit les facteurs sociaux et culturels qui distinguent les comportements « appropriés » et « inappropriés », et explique comment ces comportements créent des « protocoles » qui, idéalement, devraient communiquer ces distinctions à tous les participants. Ces protocoles sont incroyablement complexes, et leurs nuances reflètent les changements subtils qui forment les groupes sociaux ainsi que les normes et les lieux culturels. Pour Goffman, ces protocoles définissent des degrés différents d'« étanchéité » ou de « perméabilité » dans des situations sociales qui illustrent comment tel comportement individuel est toléré ou proscrit.

Il semble exister un axe ou un continuum unique le long duquel la vie sociale varie selon les situations et le degré de discipline auxquels l'individu est soumis[...] les adjectifs étanche et perméable décrivent et caractérisent peut-être de façon plus exacte et équitable chacun des comportements spécifiques qu'on peut avoir dans telle ou telle situation sociale.

Ces définitions de l'étanchéité et de la perméabilité auraient peut-être avantage à être reprises dans des débats sur le caractère « intime » ou « privé » des communications en réseau. Plutôt que de chercher des solutions technologiques qui isolent artificiellement l'individu en le reléguant au noeud terminal du réseau, nous devrions comprendre que les comportements intimes et publics se déplacent sur un continuum où le contexte, autant que le désir de l'individu, exerce une influence importante sur le comportement. Si un message temporaire et éphémère peut gagner en importance et en longévité à la suite d'un changement de contexte, par exemple à cause d'un accroissement de l'attention ou de la taille du support, il en est de même des degrés d'intimité des produits d'un discours social complexe. Ce discours se négocie entre participants au moyen du langage corporel, de l'habillement et d'une foule d'autres signifiants. L'intimité technologique est simplement un autre degré de signification sur ce continuum, et non un contexte isolé.

...Temporaire
L'expérience mobile est « temporaire » parce que l'utilisateur mobile, sa raison d'être, se trouve dans une situation plus dynamique que ne peuvent l'être les situations dans lesquelles le placent la plupart des autres technologies de communications. Par exemple, la personne qui marche dans la rue ou qui se déplace en autobus est dans une situation beaucoup plus dynamique que si elle était au cinéma ou à la maison. La connexion qui s'établit entre cette personne et le média est donc d'une durée beaucoup plus courte que celle qui s'établit, par exemple, avec une émission de télé ou au cours d'une séance sur Internet. Mais cette connexion est aussi temporaire au sens où les échanges ont un caractère passager (bavardage, échange de vues, confirmation de rendez-vous) par opposition aux communications écrites.

Ce type de discours public n'est pas nouveau. Dans Graffiti And The Writing Arts of Early Modern England (University of Pennsylvania Press, 2001), Juliet Fleming décrit un mode de discours public comparable qui, au XVIe siècle, consistait à utiliser les murs, les fenêtres et autres éléments architecturaux. Il était si répandu, durant l'ère élisabéthaine, de graver des noms ou des messages sur diverses surfaces qu'on pouvait acheter des « bagues à graver », munies d'une pierre disposée selon un certain angle, permettant de griffonner sur les fenêtres, cadres de portes et autres éléments de construction. Juliet Fleming explique :
J'imagine le mur blanchi à la chaux comme le premier support de l'écriture du début de l'ère moderne en Angleterre [...]. Les écrits qui nous sont restés de la période élisabéthaine ont été produits par des gens qui possédaient les ressources technologiques et financières nécessaires au processus complexe de la fabrication de papier, de plumes et d'encre. Les pauvres, les gens pressés et tous ceux (presque tout le monde) qui ne se préoccupaient aucunement de la grande diffusion ni de la pérennité de leurs « trouvailles » écrivaient avec du charbon, de la craie, une pierre ou un crayon.

L'auteure énumère ici une longue série d'activités littéraires et les compare à la formidable quantité d'écrits qui circulent par minimessagerie mobile (minimessagerie est l'équivalent français de Short Message Service ou SMS). Les ingénieurs ont d'abord intégré la minimessagerie au réseau téléphonique GSM standard pour échanger des renseignements au sujet du trafic sur le réseau. La minimessagerie est ensuite devenue l'une des principales formes de communication téléphonique en Europe, sinon la principale, en particulier chez certains groupes démographiques, et surtout chez les jeunes. Le succès de la minimessagerie, située sur le continuum des écrits publics éphémères, lequel remonte aux graffitis de l'Angleterre élisabéthaine, sinon avant, ne devrait pas nous surprendre, loin de là. Il semble que l'attrait du mur blanc, comme celui de l'écran vide, qui joue le même rôle, soit irrésistible pour un public qui désire communiquer —tout éphémère ou triviale que soit la communication.

Quoique éphémère, ce type d'écrit tend occasionnellement à utiliser un niveau de langage plus populaire et, du même coup, peut gagner en longévité. En matière de graffiti, par exemple, un mouvement de ce genre a pris la forme de dessins minuscules sur les fenêtres élisabéthaines puis en est arrivé à se transformer en énormes slogans peints à flanc de bâtiment. Ce type de transition tend à avoir des échos architecturaux. Ainsi, il existe à Rome quatre « statues parlantes » considérées historiquement comme des lieux de samizdat (de « diffusion clandestine »), des Speakers' Corners, en quelque sorte, où les commentaires personnels deviennent des déclarations publiques.

Il existe aussi des exemples récents d'espaces publics rendus possibles par des technologies de pointe. L'un d'eux, SPEAKERS CORNER, dont on a déjà parlé, a été mis au point au Media Centre, à Huddersfield. Mais il en existe un plus spectaculaire, soit www.hellomrpresident.com, un programme qu'un groupe d'artistes suisses a créé au moment des rencontres du Forum économique mondial qui s'est tenu à Davos en janvier 2001. À la fois site Web et système de minimessagerie, ce programme permettait au public d'afficher des messages écrits sur un écran qui était visible pour les différents chefs des différentes nations du monde et qui étaient réunis à Davos. Les mêmes messages étaient ensuite projetés sur le flanc d'une montagne au moyen d'un projecteur équipé d'un laser géant.

Autre exemple d'écrit éphémère, qui participe d'un discours plus critique, les blogues (ou journaux Web). Ici, la frontière entre commentaire anonyme et discours public est définie non par l'envergure ou l'architecture (un blogue ne devient pas plus important parce qu'il est écrit en plus gros caractères), mais par un jeu complexe de renvois et de références. Le blogue tient sa raison d'être de son contexte, c'est-à-dire de son engagement dans le réseau et de la quantité de liens avec d'autres blogues et d'autres formes de discours en ligne qu'on y trouve. Par définition, ce type de discours public éphémère, même magnifié par une architecture physique ou virtuelle, ne passe pas à l'histoire. Est-ce une bonne chose? Qu'est-ce qui est perdu lorsque tous ces réseaux complexes de « discours publics intimes » sont effacés... lors d'un chaulage ou de la suppression d'informations se trouvant sur le serveur?

Matt Locke a été directeur artistique au Media Centre de Huddersfield, au Royaume-Uni, où il a coordonné un programme de productions d'art public utilisant des technologies mobiles. Il est actuellement directeur artistique de BBC Imagineering, un département de recherche de la BBC, au Royaume-Uni.

haut haut  

 

Valid XHTML 1.0!
Valid CSS!