retour à HorizonZéro HorizonZero 04 vertical line layout graphic english >  

version imprimable  >

le sens du toucher : Toucher pour voir
Voyez cet article en version Flash  nécessite Flash 6 >

Toucher pour voir
Jean Dubois : Corpus d'oeuvres
par Sylvie Parent

Peu d'oeuvres d'art ont privilégié le toucher dans notre culture occidentale dominée par la vue et l'ouïe. Non pas que le toucher soit totalement absent de l'art, mais il occupe habituellement une place de second ordre. Les oeuvres qui y font appel procèdent indirectement, par des jeux de textures, de matières, des représentations visuelles ou sonores évoquant une expérience tactile. Elles agissent de manière allusive par associations, en sollicitant les souvenirs sensoriels liés au toucher. Souvent jugé trop « superficiel », une affaire « d'épiderme », le toucher a paru peu susceptible de générer des actes symboliques...

Dans le secteur des nouveaux médias, l'interactivité qui caractérise bon nombre de projets artistiques suppose bien souvent une activité tactile (appuyer sur un bouton, manier une souris, taper sur un clavier, etc.). Toutefois, ce type d'engagement demeure fort limité dans la plupart des cas. D'un autre côté, certains artistes sont allés beaucoup plus loin dans leur exploration du toucher et favorisent nettement une expérience artistique de nature tactile. C'est le cas de Thecla Schiphorst, dont le travail est commenté dans ce numéro de HorizonZéro, ainsi que de Jean Dubois, un artiste de Montréal dont il sera ici question.

La technologie « Touch Screen » repensée
Au cours des dernières années, Jean Dubois a réalisé plusieurs oeuvres interactives avec la technologie «touch screen», ou «écran tactile». Destinés à faciliter l'interaction avec l'utilisateur, les écrans tactiles visent à établir un rapport direct avec les contenus recherchés sans les relais et habiletés que suppose l'emploi d'un clavier ou d'une souris. Devant un tel dispositif, l'utilisateur a l'impression d'avoir accès du bout des doigts à l'information recherchée. Bien que cette technologie ait pénétré notre environnement d'une manière assez étendue —dans les aires de services, de consommation et de loisir — peu d'artistes encore se sont approprié celle-ci dans leur pratique.

Jean Dubois fait partie de ceux qui ont perçu le potentiel artistique d'une telle technologie et en ont exploré les possibilités en l'éloignant radicalement de ses usages communs. Son art déconstruit la technologie pour la mettre au jour tout en proposant de nouvelles avenues d'expression de nature beaucoup plus profonde. Dans des projets comme Zones franches (1999), Égographie (1999), Tact (2000-2001) et Syntonie (2002), l'artiste exploite le potentiel tactile pour créer un contexte qui plonge le spectateur dans une situation d'intimité. Partant du fait que cette technologie instaure une continuité entre le corps de l'utilisateur et la machine, chacune de ces oeuvres met en scène une rencontre avec un autre individu durant laquelle la relation s'élabore par le toucher. Lorsqu'il s'agit de toucher, peut-être que les impulsions les plus naturelles, les plus irrésistibles orientent-elles l'être humain vers l'autre. C'est, en tout cas, ce que les oeuvres de Jean Dubois proposent.

Corps, savoir et communication
Un des aspects les plus troublants de ces oeuvres est que le spectateur est invité à effleurer (l'image de) quelqu'un, à toucher le (l'image du) corps d'un individu, et que cet acte va à l'encontre des conventions sociales, de tels comportements n'ayant habituellement pas leur place dans les espaces publics. L'hésitation est si réelle qu'une directive doit à tout coup accompagner l'oeuvre : « touchez-moi », peut-on lire près de celle-ci. Une fois cette barrière sociale et psychologique franchie, le participant demeure habité par une certaine tension liée à l'intimité de l'interaction. Il constate ses propres réactions, oscillant entre la gêne et le désir, la volonté de rapprochement et celle d'une distance.

Dans Zones franches, par exemple, l'écran tactile montre, zone par zone, le corps nu (et pudique) d'une femme dont on ne verra pas la tête. C'est le participant qui déplace lui-même l'image de ce corps en caressant la surface de l'écran, chaque cadre faisant place à un autre, comme un appareil photo qui le parcourrait, morceau par morceau, afin de le reconstituer. En balayant (« scan ») ainsi l'image de son regard et de sa main, le spectateur fait graduellement la connaissance de ce corps. Dans cette situation où le participant détient le rôle actif et semble parcourir un corps étalé et inerte, une autre couche d'expérience s'ajoute. Aux intersections du corps, des mots superposés à l'image, telles des scarifications, se transforment au toucher, disparaissant et réapparaissant sous un autre vocable, comme si le corps se mettait à parler, à engager un dialogue. C'est le langage, en émergeant de ce corps de femme, qui l'extrait de sa passivité. L'association étroite entre le corps et le langage est renforcée par une bande sonore interactive qui fait entendre au spectateur la voix expressive d'une femme faisant part de ses pensées. Le corps « doté d'écriture et de parole », associé intimement au langage, devient par conséquent un espace de communication.

Dans Égographie, le corps est également associé au langage. L'image vidéo d'un ventre, qui se gonfle et se contracte pendant la respiration, se fige au toucher du visiteur, le contact faisant alors apparaître des images annotées telles que carte topographique, cadran et boussole. Ces images, et par conséquent les métaphores ayant trait à la localisation, se superposent au ventre, amenant à considérer le centre du corps comme un lieu bien particulier, une zone à sonder. Enchâssé ainsi dans l'écran, sous observation, le ventre semble faire l'objet d'un examen quasi médical, d'où le titre rappelant l'échographie. Au milieu de ce ventre, le nombril sert de point de référence, devenant le « centre du monde » et l'origine. Au rythme de la respiration hypnotique, le participant se prête à cet exercice d'orientation par le toucher et est amené à concevoir ce territoire comme le foyer de l'individu, à partir duquel il se relie au monde et entre en contact avec lui, c'est-à-dire communique. L'oeuvre invite à concevoir le langage et la communication comme prenant naissance à partir du corps.

Rencontre avec l'autre et avec soi-même
Les deux autres projets de Jean Dubois réalisés avec écran tactile, Tact et Syntonie, instaurent des dynamiques bien différentes. En effet, ils confrontent le spectateur moins à un autre corps qu'à un autre individu, s'il est vrai que, dès qu'apparaît un visage sur un écran, il se produit un « face à face », une rencontre, un regard réciproque. Le spectateur est maintenant interpellé par un corps individualisé. Ainsi, avec Tact, le visage est conçu dans sa corporalité, sa plasticité. L'image prenant place au milieu d'un grand miroir circulaire reste floue jusqu'à ce que le participant touche l'écran, faisant apparaître un visage qui se presse contre le verre et suit le mouvement du doigt du spectateur. Un certain malaise accompagne cette manipulation, comme si, de l'autre côté de l'écran, un être humain n'avait d'autre choix que de s'écraser contre l'écran. Le miroir, instrument de contemplation et de réflexion, accentue l'embarras ressenti en obligeant le participant à faire face à lui-même, c'est-à-dire à une prise de conscience de cette interaction troublante. Dans Syntonie, la rencontre s'établit progressivement avec un individu de l'autre côté de l'écran qui cherche maladroitement à percevoir et à communiquer. Les deux oeuvres font état d'un échange impossible, d'une rencontre infructueuse qui laisse place à un inconfort. Ces deux projets traitent eux aussi de l'importance du corps dans les contextes de télécommunication, mettant surtout l'accent sur la difficulté d'établir un véritable rapport à l'autre là où le corps se trouve médiatisé.

Échanges médiatisés
En associant étroitement le corps au langage, les oeuvres de Jean Dubois invitent à redonner une place au corps qui soit véritablement la sienne, c'est-à-dire le lieu d'où émane toute communication, et proposent d'examiner son rôle fondamental dans les actes de langage et de symbolisation. Parce qu'« il faut toucher pour voir », elles redonnent une dimension tactile à la vue et invitent à jeter un regard critique sur la médiatisation qui caractérise désormais de nombreux échanges et qui a fini par exclure le corps, jusqu'à le considérer comme accessoire. Ces oeuvres amènent à constater qu'une communication véritable ne peut se réaliser sans le corps, ce lien qui nous unit au monde.

Sylvie Parent est la rédactrice francophone d'HorizonZéro.

haut haut  

 

Valid XHTML 1.0!
Valid CSS!