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les ruses des médias : D'Ossossane à Wendake
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D'Ossossane à Wendake
le feu de l'art couve sous la cendre pour les Hurons-Wendat
par Guy Sioui Durand (Tsie8ei 8enho8en)

Wendake septembre 2003, sous la grande tente dressée sur le futur emplacement du Musée, l'impressionnant Festin Visionnaire s'achève. Sur scène avec une pléiade d'artistes autochtones, les Nathalie Picard, Gilles C. Sioui, Charles Binder, la troupe de danse Sandokwa, les chanteurs de la Maison Longue entourent Yves Sioui Durand. Un instant, mon esprit a refait de Wendake à Ossossane le Voyage aux pays des Morts : les Sylvie Paré, René Labelle Sioui, Annette Vincent et Michel Gros-Louis en étaient!

À peine 3000 Hurons-Wendat, originaires de Wendake (www.Wendake.ca), vivent sur la Terre Mère. En filiation avec trois autres tribus de la diaspora des anciens Wendats dispersées après la destruction de la Huronie en 1649 (Wyandotte Tribe of Oklahoma, Wyandot Nation of Anderdon, Wyandot Nation of Kansas), la Nation huronne-wendat forme une des dix Premières Nations autochtones du Québec (Mi'kmaqs, Malécites, Algonquins, WabanA'kis, Mohawks, Atikamekw, Innus, Cris, Naskapis). S'y ajoutent les Inuits du Nunavik. Surnommé « le Peuple du commerce » à cause de sa grande tradition diplomatique, de son habileté à transiger et à s'adapter aux bouleversements successifs nord-américains, ces aptitudes tiennent pourtant pour beaucoup de la vigueur créatrice de ses artistes.

Élément de civilisation fondateur des cultures iroquoiennes et algonquienne, l'oralité amérindienne en est le fondement, mais de manière protéiforme : la narration, les rythmes et les sons voyagent, animent et propagent un art autochtone authentique sorti de la survivance et du folklore pour participer aux changements des rapports actuels en société. C'est ce « télescopage », ce passage de la tradition à l'art postmoderne dans les réseaux locaux et internationaux du théâtre-rituel, de l'art audio, de la poésie sonore et de l'art action, particulièrement chez certains créateurs hurons-wendat inspirés et convaincus, ceux que j'appelle les nouveaux Chasseurs-Chamans-Guerriers de l'art autochtone, qui fait l'objet de cet article.

Le passage au nouveau millénaire offre certes une conjoncture propice. Des artistes hurons-wendat se retrouvent dans des « zones événementielles » (Biennales et Festivals, expéditions d'art et aventures ainsi que d'autres théâtralités d'art total). Parmi elles, quelques événements d'art d'importance où se sont manifestés quelques-uns de ces artistes Hurons-Wendat depuis 2000. Mentionnons Artboretum (2000), Ours/Tortue. Des Indiens d'Amérique au pays des Ainus du Japon (Tokyo, Aizu-Mishima, 2000) et Le retour de l'Ours/Tortue (Montréal, 2001), M'entends-tu? La Grande Paix de Montréal, 1701-2001, (Montréal, 2001), le Festin Visionnaire (Wendake, 2003), Voix d'Amérique, (Montréal, 2004) et la Rencontre internationale d'art performance, (Québec, 2004). On y observe l'exponentielle présence de l'oralité dans des oeuvres interdisciplinaires et multimédias de plusieurs créateurs Hurons-Wendat dont en voici quelques-uns.

Yves Sioui Durand et Ondinnok
L'aventure créatrice d'Yves Sioui Durand (Ondinnok) transcende ses réelles influences socioartistiques dans la communauté des Hurons-Wendat. Son oeuvre prolifique en fait un incontournable de la dramaturgie et de l'art autochtone contemporain (www.ondinnok.org).

Parce qu'elle convie l'acteur, le performeur et l'installateur d'une manière interdisciplinaire et in situ authentique, la dramaturgie est un des véhicules clé de l'oralité et des visions autochtones du monde. Depuis plus d'un quart de siècle, le théâtre-rituel d'Ondinnok et l'art action d'Yves Sioui Durand revitalisent nos mythes fondateurs, légendes, récits fabuleux et rituels de guérison chamanique. Mieux, ce dernier a inspiré d'autres Hurons-Wendat dans leurs efforts d'émancipation de la communauté et d'eux-mêmes.

Pour ce faire, il faut avoir « le pouvoir de ses rêves » et le souffle esthétique et éthique d'une oeuvre. Atiskanahandate, le Voyage au pays des Morts (1988) en est un bel exemple. Sa trame narrative entraîne l'auditoire de manière magnifique et trouble grâce à un parcours rituel initiatique et à la rencontre de personnages mythologiques fabuleux du monde de l'ombre des légendes amérindiennes (www.cead.qc.ca/repw3/siouidurandyves.htm). Le contenu et le dynamisme de la pièce auront des répercussions jusqu'à provoquer des changements culturels en ce début des années 2000. Les démarches politiques de la Fondation Agondachia (www.agondachia.com), du groupe de jeunes qui réhabiliteront les rituels de la Maison Longue et le Pow-Wow à Wendake, et mon propre parcours d'intellectuel amérindien en témoignent.

Cinq transformations tangibles, liées aux rapports entre Yves Sioui Durand et la Fondation Agondachia autour d'Annette Vincent et de Michel Gros-Louis redonnent progressivement depuis le milieu des années 90 une place majeure aux valeurs iroquoiennes de la Nation : la restauration de la structure politique de représentation des cercles familiaux et d'élection; la nouvelle Alliance culturelle entre les tribus de la diaspora des Wendats et la résurgence de la grande Fête des Morts comme renversement d'une injustice historique et sacrée en ancienne Huronie; la revitalisation de la langue huronne; le rétablissement des activités traditionalistes de la Maison Longue impliquant les jeunes générations, dont le retour des Pow-Wow à Wendake, mériteraient une analyse détaillée. Je vais insister sur l'impact symbolique puissant de la Fête des Morts.

La fête des Morts
Outre la langue réapprise, la démocratie des cercles familiaux et la Maison Longue, le premier fait d'armes de la Fondation Agondachia résulte d'une lutte politique, historique et sacrée de longue haleine, inspirée directement par l'oeuvre d'Ondinnok. Il y a plus de trois cents ans, en 1636, a eu lieu à Ossossane, ce que les historiens avaient consigné comme étant la dernière grande Fête des Morts, le plus grand cérémonial des Wendats, parce que véritable « phénomène social total » impliquant toutes les activités de la communauté (Alliances politiques scellées par des Wampums, procès, mariages, commerces et autres relations) entourant le rituel festif de l'enterrement collectif de tous les défunts dans une fosse commune ornée de peaux de castor et de présents. Le cimetière sacré fut retrouvé et pillé de son contenu en 1947 par l'équipe des archéologues du Royal Ontario Museum (ROM) de Toronto. Au nom de la science, les ossements, de même que les artefacts, les bijoux et les parures furent « classifiés » aux fins d'études par le Musée : les crânes avec les crânes, les fémurs avec les fémurs! Agondachia entreprit cette lutte de la dignité pour le retour en paix des ossements et des esprits des Anciens au cimetière. Vers la fin des années 90, le gouvernement de l'Ontario reconnaissait officiellement le cimetière d'Ossossane comme site sacré des Wendats. Reconnaissant l'illégalité du pillage de la fosse commune, le ROM a aussi accepté de restituer les ossements et les parures des cinq cents Ancêtres. C'est ainsi que, à la fin du mois d'août 1999, à l'occasion de la rencontre des quatre Nations Wendats en ancienne Huronie près du lac Simcoe, la grande Fête des Morts officié par un Chaman Iroquois parlant encore le huron a de nouveau eu lieu, et ce, en conformité avec les rituels ancestraux. Du théâtre à une réalité renversant l'Histoire, les Wendats, dont plusieurs artistes, « ont vécu » le Voyage au pays des Morts, une source d'appartenance puissante pour l'avenir dans ce nouveau millénaire!

C'est en ce sens que la création d'Atiskanahandate illustre de manière fondamentale l'importance souvent insoupçonnée de l'art dans la transformation de la société. Là pourtant se situe le travail de l'oralité autochtone : redonner vive voix et présence aux mythes, à la spiritualité, à la Terre Mère. L'interdisciplinarité de son théâtre vaut aussi pour les incursions d'Yves Sioui Durand au cinéma, dans l'art performance et la création de spectacles concepts.

Nathalie Picard
Nathalie Picard (www.viamusique.ca/bio_nathalie.htm) revisite les anciennes musiques, les chants des Aînés wendats et les instruments traditionnels. Elle s'en inspire pour évoquer les chants d'oiseaux, la pluie, et les cris des animaux, les rythmes latins. Active dans la Maison Longue, elle oeuvre à contrer le suicide et toutes autres formes de violence et développe des spectacles qui favorisent la transmission des valeurs autochtones aux jeunes. Par exemple, pour ArTboretum, la Biennale d'art actuel de la Maison Hamel-Bruneau à Sainte-Foy rendant hommage aux « grands arbres porteurs de civilisation », elle a entonné un hymne à la paix créé lors de son séjour dans la pinède de Kanesatake, là où s'étaient réfugiés les « Warriors » Mohawks durant l'été 1990.

Sylvie Paré : entre la Fête des Morts et la vendeuse de paniers
Artiste des arts visuels et muséologue responsable du Jardin des Premières Nations au Jardin Botanique de Montréal, Sylvie Paré oeuvre à « ouvrir » des « espaces d'art » autochtones. Elle crée de plus des installations qui redonnent vie au Patrimoine des Hurons-Wendat : La Fête des Morts (Urban Myths, Ottawa, 2000); Le Retour de l'Ours-Tortue (Montréal, 2001); l'Objet-Culte (Montréal, 2004). Une trame sonore qui relie symboliquement les mondes aborigènes de l'Est et de l'Ouest, et qui enrobe la performance se déployant dans un cercle, comme la danse d'un serpent dans la pénombre, et le drame au coeur de sa performance La Vendeuse de paniers, présentée au Japon en 2000, sont autant d'exemples de la dynamique du son en art.

Gilles C. Sioui
Ce guitariste hors pair et directeur musical exceptionnel de Wendake a acquis, en un demi-siècle de carrière musicale, la reconnaissance de ses pairs. Du blues à l'orchestration, de l'anglais au français en passant par des titres autochtones dans ses compositions - il a créé deux CD : Gilles C. Sioui and the Midnight Rider, Old Fool -, dans lesquels il déploie une transdisciplinarité par le rythme et les sons au point où certains disent de lui « qu'il touche en quelques notes des qualités aériennes, dont les cordes de guitare sont tendues sur une blessure profonde et ancienne ». Aussi n'était-ce pas un hasard qu'on le retrouve complice des spectacles concepts comme M'entends-tu? et Le Festin Visionnaire.

René Labelle Sioui
Cinéaste talentueux, il a présenté en primeur son émouvant film Kanata. L'héritage des Enfants d'Aataentsic (Office National du Film, 1998), relatant l'histoire passée et surtout les enjeux nouveaux de Wendake, lors de la grande rencontre des Wendats de la diaspora en ancienne Huronie en août 1999, la veille du cérémonial de la Fête des Morts à Ossossane.

Guy Sioui Durand
Nomade dans les territoires de l'art actuel comme théoricien et critique d'art, je donne la priorité à l'oralité en tant qu'un mode vivant et humaniste de communication des idées. Deux dimensions actives caractérisent mon parcours : « rêver » et produire des zones événementielles où prend place l'art action autochtone et créer des « conférences-performances » (www.siouidurand.org).

À titre de commissaire indépendant d'art autochtone, mes thématiques puisent dans le patrimoine iroquoien et activent des « zones événementielles » locales et internationales. Je privilégie les « installactions », c'est-à-dire des stratégies in situ d'occupation de l'espace : le rapport au territoire, couplé à des performances « live », ainsi que le rapport aux rêves, aux mythes et aux rituels. ArTboretum (2000) et L'Ours-Tortue (2000-2001), en sont deux exemples. J'expérimente aussi un type d'oralité amérindienne comme une pensée critique métissant les codes de l'art corporel, de la poésie sonore et de la théâtralité in situ. C'est ce que j'appelle des « conférences-performances » (par exemple, Art Sauvage à Vancouver en 2002 et Ak8a Enton8hi à Banff en 2003).

Oralité protéiforme
De fait, toutes ces pratiques manifestent cette oralité protéiforme de l'art autochtone actuel et leur énergie créatrice a pour effet de revitaliser la culture wendat et la vie de la communauté. Qui plus est, la circulation et les métissages de tous ces artistes et de leurs oeuvres avec les milieux culturels des autres Nations colportent un espoir d'émancipation à la portée de la Terre Mère, c'est-à-dire universelle.

Sociologue et critique d'art, Guy Sioui Durand, un Huron-Wendat, est un observateur in situ des rapports entre l'art et la société, notamment des créations qui prônent une solution de rechange aux « famines de l'esprit ». Cofondateur de la revue Inter et du Lieu, centre en art actuel de Québec, il a publié L'art comme alternative. Réseaux et pratiques d'art parallèle au Québec. 1976-1996. (Les Éditions Intervention, Québec, 1997) et Jean-Paul Riopelle. L'art d'un trappeur supérieur. Indianité (Québec, les éditions GID, 2003). Commissaire indépendant, il a conçu Coups de DÉS (Espaces Émergents, Montréal, mars 2003) et organisé Le bonheur vif de penser l'art, le colloque de la Manif d'art 2 (Québec, mai 2003).

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