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RACONTER
L'histoire autochtone en numérique
par Cheryl L'Hirondelle, traduit par Ève Renaud

Numéro 17.1 : septembre
âcimowin : récit, histoire vraie, compte rendu, rapport, information; ce qui est dit1.

Je vais vous raconter une histoire, pas tout à fait comme elle m'a été contée, mais comme elle a été vécue par ma mère et sa mère avant elle, bref depuis le tout début...

Ce numéro d'HorizonZéro vous vient de minirpah (« chute [d'eau] » en langue nakoda), mieux connu sous le nom de Banff, sur un territoire maintenant appelé Canada. Il a été créé sur des terres où les nations siksika ont jadis chassé et cueilli, près d'où vit maintenant la nation assiniboine.

Ce numéro produit en territoire assiniboine, moi, femme de sang mêlé, d'origine métisse, crie, allemande et polonaise, j'ai été invitée à en diriger la création avec la collaboration de deux conseillers, pour qui j'ai le plus grand respect, Maria Campbell et Joseph Naytowhow, et avec la collaboration de l'équipe d'HorizonZéro (dont j'apprécie au plus haut point l'excellence). La vision sous-jacente de RACONTER est donc surtout une perspective crie (nêhiyawin), même si nous nous sommes efforcés à l'inclusion, en sollicitant la participation des conteurs et des communautés d'un peu partout au Canada, en Amérique du Nord et au-delà.

Je suis heureuse de vous souhaiter la bienvenue à RACONTER et j'emploie pour ce faire le mot tawâw, qui signifie en cri « soyez les bienvenus, il y a de la place pour vous ». Dans la majeure partie de l'hémisphère nord, où vivent les nêhiyawak (les Cris) et les ayisi-iyiniwak (autres autochtones), ce sera bientôt la saison du récit. Durant les dernières journées chaudes (façon de parler...) de l'automne, nous nous préparons aux longues nuits d'hiver et au froid imminent en amassant des provisions diverses, en aménageant les abris et en prévoyant de quoi nous chauffer. C'est une saison importante que celle où nous récoltons la nourriture et les remèdes de notre mère la Terre pour nous alimenter et rester en santé pendant la saison froide et sombre, jusqu'à l'année suivante. L'hiver occupe une grande place dans notre cycle de vie. C'est en effet le temps où nous contons des histoires; où nous usons de métaphores serties de vérités, d'histoires et de magie pour comprendre notre rôle et nos obligations sur la planète, dans une quête incessante d'équilibre et d'harmonie. Au fil du temps, en écoutant et en racontant sans cesse, nous en venons à respirer et à vivre ces vérités ornementées. Les récits nous fortifient durant ces temps difficiles et nous donnent ce sentiment de mieux comprendre ce qui nous permet de survivre, de nous adapter et de nous épanouir.

Il me paraît donc pertinent de vous conter brièvement ma propre histoire, de vous dire d'où je viens et par quels détours je suis arrivée ici, afin d'expliquer et de mettre en contexte mon rôle de réalisatrice invitée pour ce numéro sur la pratique autochtone du récit à l'ère numérique. Ce faisant, j'espère inciter mes lecteurs à profiter des nombreux essais et articles interactifs de RACONTER, qui vont de la simple communication d'une bonne histoire à des exposés critiques pointus sur des sujets comme la propriété intellectuelle, les langues menacées, la science et la mythologie, le recours au récit par de nouvelles disciplines et de nouvelles technologies et la façon dont les conteurs modernes traduisent leurs récits en fonction d'un temps et d'un espace virtuels pour toucher les auditeurs contemporains.

pê-âcimohk (Venez et voyez / Écoutez une histoire)

Comme moi, la terre avait changé. Mon peuple était parti, et pour trouver la paix, je devais la chercher en moi-même. C'est alors que j'ai décidé de raconter ma vie. Du reste, je ne suis pas très vieille; quand je serai grand-mère à mon tour, peut-être écrirai-je davantage. C'est pour vous tous que j'écris cette histoire. Pour vous dire ce qu'est la vie d'une métisse dans notre pays. Je veux vous faire connaître les joies et les peines, la pauvreté oppressante, les frustrations et les rêves - (Maria Campbell, Halfbreed, 1973).

Au début de l'année 1994, j'ai été invitée à me joindre au groupe de discussion Drum Beats to Drum Bytes, au Banff Centre, sous la direction de Sara Diamond, Loretta Todd et Marjorie Beaucage (de l'Aboriginal Film and Video Art Alliance) et sous la coordination d'Ahasiw Maskegon Iskwew, artiste multimédia et auteur. De nombreux artistes, technologues et penseurs brillants (dont Buffy Sainte-Marie, Russell Wallace, Glenn Morrison, George Baldwin, Carla Roberts, GaryTrujillo, Alfred Lindlater, Rocky Paul-Wiseman, Joane Cardinal-Schubert) avaient été réunis pour explorer les possibilités et les limites d'Internet comme véhicule de l'expression autochtone.

Peu après, je suis devenue « agent de liaison autochtone » pour Kids from Kanata (ce lien n'est plus actif http://www.kidsfromkanata.org/~kfk/), une initiative dont le but est la recherche d'un consensus et l'élaboration de programmes d'études interculturels. J'ai même vécu à Toronto sous le même toit que le serveur, une machine UNIX exploitée par le fondateur du projet, Jon Ord, un musicien qui avait en outre des intuitions très justes quant aux possibilités d'Internet. Fascinante a été pour moi cette cohabitation avec les programmeurs, les administrateurs de réseau et les câbles Ethernet, et très enrichissant le partage de cette vue privilégiée sur l'avenir de la communication. J'ai passé de nombreuses soirées à jouer les « tantines » virtuelles pour de jeunes Métis du nord du Manitoba, utilisant la fonction de clavardage du logiciel FirstClass, dont il s'agissait justement de faire le test bêta.

À la même époque, ou à peu près, ma mère a, elle-même, fait preuve d'une ingénieuse adaptabilité et créativité en créant pour nous deux un espace virtuel commun à l'aide d'une technologie de communication qui lui était familière. Pendant plusieurs années, en effet, elle m'a télécopié chaque semaine des lettres et des récits depuis un magasin d'alimentation situé à proximité de chez elle, dans le nord-ouest de Calgary, là même où elle est venue à ma rencontre en personne pendant des années pour me donner des nouvelles de la famille, et ce, avant que j'emménage à Toronto.

À la fin de 1995, j'étais prête à changer radicalement de lieu et j'ai accepté l'invitation que me faisait Lynn Acoose, auteure, artiste et programmeure (de la Circle Vision Arts Corporation, maintenant disparue), devenant ainsi artiste en résidence au Wapimon, premier centre dirigé par des artistes dans une réserve, celle-là située dans la « brousse » du nord de la Saskatchewan. J'avais reçu auparavant une petite subvention du Toronto Arts Council pour composer un cycle de chansons sur l'identité autochtone urbaine. J'ai accepté, comptant tout bonnement me rendre utile là où je le pouvais, de préparer des demandes de subventions, de concevoir des programmes pour le centre, de composer quelques chansons nouvelles sur l'identité autochtone urbaine en m'inspirant des chants cérémoniels classiques (dans le style indien) et, je l'espérais, d'apprendre la langue (nêhiyawêwin - la langue crie) de ma mère et de ma nohkompan (grand-mère), tout en vivant là même où avaient vécu mes ancêtres askiy ohci iyiniwak (« peuple de la terre », aussi appelés Métis et Cris), soit dans le bassin de la rivière Beaver).

Peu après mon arrivée dans le nord de la Saskatchewan, j'ai rencontré Joseph Naytowhow (ce lien n'est plus actif http://ndnnrkey.net/nikamok/josephbio.html), conteur en résidence nouvellement nommé au Conseil tribal de Meadow Lake (CTML), avec qui j'ai fait de la musique et que j'ai très brièvement fréquenté (le tout se résumant à manger une pointe de tarte aux cerises, un soir de début d'hiver au relais routier du coin). Ce Cri des régions boisées, au grand talent et au grand coeur, qui parlait la langue crie, était chanteur, compositeur et conteur, et assistait les anciens lors des cérémonies (oskâpêwis). Il travaillait aussi à mi-temps, à forfait, à promouvoir les projets de récits et de musique au sein des neuf communautés du CTML.

Bientôt, nous avons emménagé ensemble et formé un partenariat, grâce auquel, durant cinq ans, nous avons fait de la musique et raconter des histoires (en grande partie sous la bannière du duo Nikamok, chanteurs, joueurs de tambour et conteurs) en plus de produire les tournées d'autres auteurs et musiciens. Nous avons fondé ensemble un festival de beaux-arts et un groupe d'écriture local appelé kikâyasiw (« qui travaillent dur »). Nous avons aussi publié et distribué un bulletin mensuel d'information contenant des récits de kisêyiniwak (anciens, personnes âgées et sages), des jeux et des conseils aux enseignants sur le récit.

Au bout de deux ans, j'avais établi de bonnes relations avec les anciens de la place et acquis d'eux bon nombre de récits. Joseph et moi sommes donc devenus tous deux conteurs en résidence au CTML. Ensemble, nous avons fini par produire deux vidéos interactives pour les jeunes et un site web, où sont archivés les récits d'anciens, baptisé Dene/Cree Elderspeak (http://collections.ic.gc.ca/tales/). Nous nous sommes toujours inspirés des besoins des personnes âgées, des jeunes, des enseignants et d'autres membres de la communauté autochtone de Meadow Lake. Ces projets ont été menés à bien grâce à l'aide généreuse du chef et du Conseil ainsi que de divers programmes de financement des arts et de la culture auxquels nous avons eu accès.

Voix autochtones, support numérique

« Nous ne serons pas victimes de l'autoroute de l'information2. » - Randy Ross

Je collabore toujours avec Joseph Naytowhow à divers projets (mais notre couple n'est plus). J'éprouve un immense respect pour sa capacité de réflexion, de création et d'expression dans la perspective globale des Cris. À titre de conseiller culturel, il met au service de RACONTER son excellente compréhension du contexte, sa clarté et son ouverture d'esprit, son optimisme et ses connaissances adaptées à tous les supports du récit, numérique ou autre, ce qui a permis d'exprimer et de faire connaître à toutes nos relations le point de vue autochtone.

Maria Campbell est l'autre conseillère culturelle estimée de RACONTER. Son travail de productrice et de réalisatrice de vidéos sur les récits des Métis est impressionnant. Dans Halfbreed, un document historique, elle rend compte de l'existence et de la lutte des Métis au Canada. Il y a longtemps, son livre m'a donné la clé de ma propre histoire. Après avoir lu le texte (en pleurant d'un bout à l'autre), j'ai pris l'habitude d'emmener ma mère déjeuner une fois par semaine : j'avais enfin des points de référence qui me permettaient de lui poser les questions qu'il avait été jusque-là trop douloureux de poser et dont les réponses auraient assurément fait aussi mal.

Le dévouement de Maria et de Joseph à l'étude du récit, des liens de parenté, de la langue, de la vision du monde et de nos relations avec la terre selon les Cris m'inspire toujours et m'aide à poursuivre mes propres explorations personnelles et artistiques. Chacun d'eux a été invité à différentes étapes de la création de RACONTER à donner son avis et son opinion sur la façon de constituer et de présenter le contenu.

Il est maintenant temps de présenter les exposés et les articles interactifs stimulants du numéro de septembre.

Certes, il est souvent bon de commencer par le commencement, mais il est parfois plus simple de revenir sur nos pas, de remonter du présent au passé. C'est ce que propose Candice Hopkins avec son essai intitulé S'approprier les choses : l'esthétique autochtone du récit en numérique, qui offre un excellent survol des oeuvres créées depuis dix ans par des artistes autochtones du numérique (un peu touche-à-tout, comme moi), grâce auxquelles on constate que l'interactivité multinarrative du Web sert aussi à introduire les cosmologies autochtones dans les dialogues du monde artistique contemporain, les communications de masse et le discours culturel dans son ensemble. Dans Quintessence, Sara Diamond rappelle les projets repères, les sommets et les conférences financés depuis quelques années par les différents départements du Banff Centre (et notamment le Banff New Media Institute) pour aider l'expression de cet important discours.

Retour au présent : cette édition de Sub-rosa s'accompagne d'extraits de deux productions exemplaires de cinéastes autochtones (et d'autres encore viendront le mois prochain!). D'abord, le film de Zacharias Kunuk et de Isuma Productions d'Igloolik, déjà légendaire, cette chute de la série multipartite Nunavut: Our Land, qui montre l'ingéniosité, la souplesse et l'adaptabilité développées par les cinéastes et vidéastes autochtones. Ce segment du dixième épisode, Qaisut (reconstitution historique de la vie dans un camp de chasse inuit en 1940) avait été conçu un peu différemment, mais un ours polaire étant apparu inopinément sur le plateau, les directeurs se sont adaptés et ont demandé aux acteurs de continuer leur rôle et d'improviser devant la caméra. Ceux-ci ont instinctivement saisi leur fusil pour capturer l'animal et préparer la viande. Résultat  un récit palpitant et spontané tourné en vidéo numérique.

L'autre séquence est une chute de Stories from the Seventh Fire, tirée de l'étonnante série vidéo en quatre épisodes The Four Seasons, produite par le cinéaste cri et métis Greg Coyes, de Storytellers Productions Inc. Destiné aux enfants de tous âges, chaque épisode correspond à l'une des quatre saisons et présente des histoires d'animaux de même que des légendes de « filous » en animations numériques 2D et 3D. La portion 2D adopte une esthétique visuelle inspirée des peintures de l'artiste autochtone Norval Morriseau pour raconter les aventures de wîsahkêcahk (ou Wesakechak), un filou cri qui fait le tour du monde, se met dans des situations impossibles, mais en tire d'importantes leçons qu'il transmet ensuite à toutes les créatures terrestres. Le segment présenté ici est tiré de l'épisode sur l'automne intitulé Wesakechak and the Medicine (ou Wesakechak et le remède).

Des milliers d'initiatives médiatiques sont actuellement envisagées par les autochtones autour du monde. Pour un petit échantillon des projets numériques contemporains sur le récit, la langue, l'art et la culture, voyez Tisser la toile, une page de liens mise au point spécialement pour le numéro 17. Si vous n'y trouvez pas ce que vous cherchez, rendez-vous à Google.com et saisissez le nom d'un groupe autochtone spécifique, suivi du mot story. Le nombre de résultats est stupéfiant, preuve que les autochtones d'Amérique du Nord ont adopté Internet comme moyen d'expression de leur vision particulière du monde.

Mais ils ne sont pas les seuls. En vertu de la vision du monde des Cris, faite d'inclusion et d'apparentage (après tout, le mot « cri » ou nêhiyaw, signifie à la fois « avoir quatre corps », « quatre directions » ou « parler correctement »), Les quatre points cardinaux est une sorte d'échantillon hommage au concept récurrent de « toutes nos relations », qui évoque quatre récits uniques d'artistes de l'Afrique (Est), du Vietnam (Ouest), du Royaume-Uni (Nord) et d'Aotearoa (Sud). Peu importent nos origines, nous recourons tous au récit pour exprimer des opinions uniques, mais interconnectées, tout en nous employant à vivre le quotidien et en nous incitant, nous et nos collectivités, à aller de l'avant, comme wîsahkêcahk, en posant un pied devant l'autre.

Numéro 17.2 : octobre

« Mon peuple dormira cent ans et, à son réveil, les artistes lui redonneront son esprit. »
- Louis Riel

Nous, peuples autochtones, ne devons pas oublier que nos récits sont porteurs des clés de notre culture et de nos cérémonies, et qu'ils rappellent les lois de la nature, la nécessité d'une collaboration entre les communautés et le fait que nous sommes gardiens de la terre, des chants, des danses et des narrations, bref de tout ce qui inspire. À nous, artistes, il incombe d'utiliser, de développer et de diffuser cette information comme il se doit, pour la survie de tous.

Pour les peuples autochtones du monde, la tâche n'est pas aussi facile qu'elle paraît l'être, et ce, parce qu'elle signifie d'employer de nouvelles formes médiatiques pour la diffusion. Un des facteurs qui restreint cette diffusion concerne la propriété intellectuelle et l'appropriation culturelle. Plusieurs communautés autochtones sont devenues très sensibles et prudentes lorsqu'il est question de partager l'information culturelle à grande échelle, à la suite d'une longue histoire d'infiltration et d'abus de la part des intellectuels et des gouvernements. Toutefois, je crois que, nous, les peuples autochtones, nous devons examiner les philosophies contemporaines du « code source libre » et des méthodologies qui peuvent fournir des solutions de rechange aux protocoles culturels ainsi qu'aux lois corporatives et gouvernementales concernant la propriété intellectuelle et le copyright. J'affirme ceci parce que je pense que notre faculté de partager et de s'adapter est essentielle à notre survie.

De plus, d'autres facteurs tels que la ruralité et l'éloignement, la modernisation et la connectivité contribuent à nous maintenir du mauvais côté de la fracture numérique. Bien que de nombreux projets fondés sur la langue aient été réalisés par des individus et des organisations en Amérique du Nord depuis dix ans, très peu explorent la possibilité que nos langues - soit les systèmes mêmes qui expriment notre vision du monde particulière - réduisent, justement, cette fracture. Qui sait si elles ne peuvent pas nous propulser à la fine pointe de l'innovation?

Mon intérêt pour cette question vient de deux sources. Pour expliquer la première, j'évoquerai mes propres recherches destinées à compiler les termes nêhiyawêwin du domaine technologique utilisés en Saskatchewan. Invité à décrire ce que font les ordinateurs, Harry Blackbird, aîné nêhiyawak, a proposé un terme qui décrit à la fois l'aspect matériel de l'ordinateur et le processus intrinsèque, soit aikihcikê wikamikos, qui se traduit par « petite baraque de comptage ». L'adaptabilité linguistique de Harry Blackbird m'a inspiré ma première réflexion, à savoir que l'inattention des programmeurs à l'égard des communautés autochtones du monde est une occasion manquée, puisque nos langues sont éloquentes, qu'elles reposent sur des concepts et sur des processus, et qu'elles sont tout à fait aptes à décrire diverses dynamiques technologiques complexes. Si on pouvait redéfinir de fond en comble le code informatique et tenir compte des langues autochtones, nous pourrions devenir des chefs de file mondiaux de l'innovation. Certains processus et concepts inhérents à la vision du monde nêhiyawêwin sembleraient peut-être révolutionnaires à d'autres programmeurs.

Ma deuxième réflexion est la suivante : non seulement les langues autochtones englobent-elles généralement la conception du monde de leurs locuteurs respectifs par leur syntaxe et leur structure, mais encore beaucoup d'entre elles (et particulièrement les langues algonquiennes) sont fondées sur le verbe. Les mots sont construits à l'aide d'un concept racine, puis par l'addition de préfixes et de suffixes qui indiquent temps, lieu et relation. Les langues fonctionnent donc à certains égards comme de nombreux langages de programmation. On se prend à rêver à la possibilité d'employer une panoplie d'outils numériques fondés sur des concepts autochtones pour garantir notre survivance collective. Manifestement, si les langues autochtones servaient de fondements à la création technologique, nous n'oublierions pas la terre et tous ses êtres, les lois de la nature et l'interconnexion avec le temps.

Selon ce point de vue, Cheryl Bartlett explique, dans l'essai intitulé L'origine des grandes oreilles du lapin, l'incidence de la cosmologie mi'kmaq sur le programme de science interactive du Collège universitaire du Cap-Breton, destiné à faciliter la collaboration entre les établissements scientifiques et les communautés autochtones. Alliant des méthodes objectives à la pensée holistique enchâssée dans les narrations mi'kmaqs, les participants (jeunes et adultes) enrichissent le langage scientifique, généralement réducteur, de nouvelles métaphores fondées sur l'interconnectivité, et ce, pour tenter d'expliquer le monde.

Parmi les essais de ce numéro figure aussi Ces récits qui font partie de nous, un texte magnifique de la conteuse tutchone émérite Louise Profeit-Leblanc. Louise propose des réflexions importantes sur la relation entre le conteur, son public et les voix ancestrales qui s'expriment dans les narrations autochtones. Elle évoque la souplesse avec laquelle les peuples autochtones acceptent les technologies nouvelles comme véhicule de messages spirituels. Nous vous offrons d'ailleurs un enregistrement audio de Louise en pleine exécution au Yukon International Storytelling Festival.

Dans D'Ossossane à Wendake, Guy Sioui Durand souligne l'importance de l'oralité dans la pratique contemporaine d'artistes, de musiciens et d'auteurs remarquables du monde huron-wendat. Guy explique que les oeuvres (et notamment les performances d'Yves Sioui Durand, auxquelles nous renvoyons ici sous forme vidéo) contribuent à la revitalisation d'une culture presque annihilée depuis la destruction de la Huronie en 1649. L'article évoque d'ailleurs le talent avec lequel les peuples autochtones adoptent les formes artistiques contemporaines, numériques et autres pour traduire leur vision du monde.

À l'été 2004, le programme des arts autochtones du Banff Centre a produit une série narrative de chants et de danses de la nation kwakwaka'wakw, qui vit sur la côte de la Colombie-Britannique. Cette performance illustre bien l'adaptation des formes cérémonielles à des sphères sociales moins restreintes, voire à celles plus profondes encore du monde artistique contemporain. Dans Symphonie des danses, Lou-ann Neel, directrice artistique en résidence du programme, explique que les performances narratives de ce genre ouvrent des voies nouvelles, allant de l'élaboration d'un nouveau vocabulaire de la danse jusqu'à l'expérimentation de nouvelles technologies chorégraphiques.

J'ai aussi le plaisir d'annoncer les enrichissements médiatiques du numéro : d'abord, l'oeuvre saisissante du musicien-compositeur haudenosaunee Jackson 2Bears (ce lien n'est plus actif www.liminalprojects.org/), qui sert de trame sonore à tout le numéro. 2Bears a créé les pistes audio évocatrices et envoûtantes que vous entendrez en explorant la version Flash de RACONTER.

La galerie Horizontal présente une oeuvre multimédia de Neal Macleod et de Gabriel Yahyahkeekoot intitulée wîhtikow city. Créée en 2003 sous forme d'installation à la Mackenzie Art Gallery, dans le cadre d'une exposition collective intitulée That's My Wonderful Town (« ma merveilleuse ville » - ce lien n'est plus actif www.mackenzieartgallery.sk.ca/calendar/view.cgi?cmd=view&event_id=397), elle est à nouveau adaptée ici par HorizonZéro, sous forme numérique. Conjuguant la peinture sur toile et la vidéo, wîhtikow city est un récit visuel laconique traitant de la présence de forces spirituelles prédatrices dans le paysage urbain contemporain.

De nombreuses langues autochtones luttent sous le poids dévastateur des deux langues officielles de ce lieu appelé Canada. La résistance des communautés se manifeste à l'échelle individuelle, au moyen de divers projets de recherche et de préservation des cultures, qu'ils soient formels ou autres. Îktomnî et le pow-wow des souris n'est qu'un des récits fantastiques que Duane J. Mark, artiste, musicien et coordonnateur culturel, recueille depuis dix ans auprès de parents et de membres des communautés de Morley et des environs, en Alberta. Adapté en version interactive sur le Web grâce à des dessins originaux exécutés à la plume par Duane J. Mark, l'histoire de ce filou n'est qu'une goutte de cet océan sans fin de données culturelles que rêvent de partager des conteurs comme lui, dont la passion avouée est de transmettre ces récits partout où ils le peuvent pour maintenir la force de leur culture.

Comme je l'ai écrit plus haut, l'un des grands projets auxquels j'ai participé avec Joseph Naytowhow pendant notre séjour dans le nord de la Saskatchewan est ce site appelé Dene/Cree Elderspeak, où sont archivés les récits d'aînés qui démystifient les valeurs culturelles dénées et cries. À sa création en 1999, le site était très spécialisé et la technologie d'alors n'était pas assez perfectionnée pour bien mettre en valeur le contenu narratif. Cinq ans plus tard, le concept risquait même l'obsolescence. Ironie du sort, à mon avis, les narrations, elles-mêmes, survivront toujours aux innovations techniques, et ce, peu importe l'époque. Cela dit, j'ai le grand plaisir d'annoncer que l'équipe d'HorizonZéro a travaillé très fort à revitaliser et à repenser le site original Dene/Cree Elderspeak, pour que les récits se perpétuent en ligne pendant des années encore. Joseph a d'ailleurs récemment demandé à Harry Blackbird, l'un des aînés qui ont participé au projet original, ce qu'il pensait du fait que ses récits sont répétés sous cette nouvelle forme. Harry estime qu'il faut les dire encore et encore, au plus grand nombre possible, sous peine d'oublier l'importance de ces trésors de culture et de connaissance.

Ainsi, nous vous offrons RACONTER. En effet, nous éprouvons un immense plaisir à partager avec vous ces perspectives, ces langues et ces récits issus des quatre coins du monde : Nêhiyawak, Dénés Haudenosaunee, Kwakwaka'wakw, Nakoda, Dakota, Tutchone, Huron-Wendat, Tlinget, Inuits, Mi'kmaq, Métis, Wolof, Vietnamiens, Celtiques et Maoris. D'innombrables autres auraient aussi leur place ici, si seulement nous avions eu le temps et les ressources.

Internet et la technologie numérique sont des véhicules sans pareils pour faire connaître l'unicité des peuples autochtones au monde entier et pour que tous puissent constater la multiplicité de nos expériences et de nos voix, notre pertinence et notre résilience, notre habileté à survivre, en harmonie et en route, toujours, vers une vie saine. Nous vous disons donc tawâw - soyez les bienvenus dans notre humble petite baraque de comptage. Restez-y tant que vous le voudrez et revenez souvent. Profitez bien de tout ce que vous y trouverez. Surtout, restez au chaud, le ventre plein et en bonne compagnie pendant les saisons à venir!

Cheryl L'Hirondelle (waynohtêw) (www.ndnnrkey.net) est la réalisatrice invitée du numéro 17, intitulé RACONTER. Artiste interdisciplinaire née en Alberta et d'origine diverse (crie, métisse, allemande et polonaise), elle crée, représente et produit dans une gamme de disciplines (musique, récit, arts de la scène, vidéo et Internet) depuis le début des années 80. Parmi ses projets faisant usage des nouveaux médias, citons artinjun (http://www.artinjun.ca), A Question of Place (http://askiy.banff.org), Dene/Cree Elderspeak (http://collections.ic.gc.ca/tales/) et diverses contributions au projet Internet repère d'Ahasiw Maskegon Iskwew isi-pîkiskwêwin-ayapihkêsîsak (qu'on pourrait traduire par « parler la langue des araignées ») (www.snacc.mb.ca/projects/spiderlanguage/). Elle est aussi programmatrice artistique, stratège et militante du domaine culturel, conseillère artistique, productrice et directrice, en autonomie ou en collaboration avec des centres dirigés par des artistes, des conseils tribaux et des organismes gouvernementaux. Sa dernière oeuvre en date, treatycard (http://treatycard.banff.org) sera exposée en novembre 2004 à la Walter Phillips Gallery, dans le cadre de l'exposition intitulée Database Imaginary.

Notes:
1. Arok Wolvengrey. Nêyhiyawêwin: itwêwina (Cree: Words), volume 1 : « Cri - Anglais », Regina, Canadian Plains Research Centre, 2001.

2. Ahasiw Maskegon Iskwew. « The Mocassin Telegraph Goes High-Tech », Talking Stick Magazine, vol. 1, no 3, Banff, 1994.

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