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les ruses des médias : Symphonie des danses
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Symphonie des danses
Le programme d'arts autochtones (Aboriginal Arts Program) du Banff Centre porte des légendes Kwakwaka'wakw à la scène
par Lou-ann Neel, traduit par Sophie Campbell

Que devons-nous faire, mes frères et soeurs? Venez, partons de l'autre côté de notre monde, sur la côte ouest.

Gilakas'la! Pour le programme d'arts autochtones du Banff Centre, l'été 2004 a marqué les neuf ans du programme de formation et de prestation en danses autochtones et une première décennie d'activités. Naturellement, le passage de cette étape importante nous a remplis d'enthousiasme, et nous avons hâte de continuer le passionnant travail que nous effectuons depuis le début du programme en 1995.

L'objectif du programme de formation et de prestation en danses autochtones a toujours été la création, pour les danseurs et chorégraphes autochtones, d'un espace d'exercice, de réseautage, de répétition et de présentation d'oeuvres chorégraphiques traditionnelles et contemporaines. L'atteinte d'un équilibre entre les formes traditionnelle et contemporaine constitue une proposition inspirante, surtout quand on sait qu'il existe des centaines de traditions autochtones différentes en danse au Canada!

Cette année, nous avons invité un groupe de danseurs traditionnels Kwakwaka'wakw de la Colombie-Britannique, ainsi que quatre danseurs contemporains autochtones de différentes communautés canadiennes, afin de tenter la « transformation » de la danse traditionnelle en mouvements contemporains.

Margo Kane de la troupe Full Circle First Nations Performance et Geraldine Manossa du En'owkin Centre ont toutes deux joué les rôles de professeure, de répétitrice et de chorégraphe, orientant, conseillant et formant quotidiennement les quatre danseurs contemporains. Le professeur, répétiteur et chorégraphe de danse traditionnelle William Wasden Jr. du Gwa'wina Dance Group a offert chaque jour son expertise en matière de formes de danses traditionnelles et de questions protocolaires.

Ensemble, l'équipe de professeurs, les quinze danseurs et chanteurs Kwakwaka'wakw et les quatre danseurs contemporains ont créé un sensationnel mélange de danses traditionnelle et contemporaine et ont ainsi illustré le potentiel des formes de la danse traditionnelle qui pourront servir de base à un « vocabulaire de la danse contemporaine autochtone » directement dérivé des traditions des communautés de partout au pays.

Le but principal de ce travail expérimental était de créer un « échantillon » à partager avec d'autres danseurs autochtones traditionnels et contemporains, et ce, partout en Amérique du Nord. Les styles de danse traditionnelle sont extrêmement nombreux, et je crois que chacun d'entre eux compte au moins quelques mouvements qu'il est permis de partager publiquement (par opposition aux mouvements qu'on ne peut effectuer que lors de prestations rituelles ou sacrées).

Nous espérons faire comprendre aux danseurs et aux chorégraphes autochtones qu'il est possible de tirer de nombreux mouvements de nos danses traditionnelles et de les utiliser comme source d'inspiration, et qu'en suivant les protocoles de nos nations respectives, nous nous assurerons la transmission de nos cultures au moins pour les sept prochaines générations.

En plus d'avoir épousé une approche innovatrice dans l'élaboration chorégraphique, l'équipe de création du programme a invité le compositeur J. Douglas Dodd à créer une oeuvre symphonique à partir de la mélodie d'une « chanson de joie » Kwakwaka'wakw, composée par William Wasden Jr.

Que devons-nous faire, mes frères et soeurs?
Venez, allons nous promener dans la forêt et commencer notre périple.
Que devons-nous faire, mes frères et soeurs?
Venez, allons voler autour du monde comme le faisaient nos ancêtres grâce à leur pouvoir spirituel.
Que devons-nous faire, mes frères et soeurs?
Venez, allons de l'autre côté de notre monde, sur la côte ouest.
Que devons-nous faire, mes frères et soeurs?
Venez, dépêchons-nous de terminer les choses que nous avons à faire dans cette vie.

Cette chanson raconte le périple récent de quatre hommes 'Namgis, qui ont emprunté une ancienne route de commerce qui s'étend des territoires traditionnels de la bande 'Namgis sur la côte est de l'île de Vancouver au territoire de la bande voisine Mowachat (sur la côte ouest de l'île de Vancouver). Cette route servait autrefois au transport de nombreux articles de commerce précieux, le plus recherché d'entre eux étant alors une marchandise appelée « Tlina », aussi connue sous le nom d'huile d'eulachon ou de graisse de poisson-chandelle, d'où le titre des oeuvres traditionnelle et contemporaine : Piste de la graisse ou Chanson de joie de la piste de la graisse. Comme l'explique M. Wasden Jr. :

En 1999, on a invité notre bande 'Namgis à Ahousaht, en Colombie-Britannique, pour un grand rassemblement de canoës. Après avoir accepté l'invitation, notre peuple a décidé que nous nous rendrions au rassemblement par la route traditionnelle de nos ancêtres, une route inutilisée depuis presque cent ans. Le sentier part de la vallée Nimpkish et relie notre territoire à celui de nos voisins de l'ouest de l'île de Vancouver. Le chemin existe depuis des millénaires, et des légendes racontent l'origine de sa création. Notre décision de faire le voyage par cet ancien corridor a revêtu une importance considérable pour notre peuple, parce qu'elle signifiait que nous emploierions de nouveau notre « Piste de la graisse » et que,en tant que peuple, nous réaffirmerions ainsi notre lien à une très importante portion de nos territoires traditionnels.
Quand nous voulons commémorer une chose très importante ou d'une grande force symbolique, nous, les Kwakwaka'wakw, composons une chanson; c'est notre façon d'enregistrer et de célébrer les actions mémorables, et cela permet de s'assurer que l'héritage de l'événement demeure dans la mémoire collective aussi longtemps qu'on chante la chanson. J'ai composé la Chanson de la piste de la graisse pour commémorer le périple.
C'est ma parente, Vera Newman, de mêmes nation et ascendance que moi, qui m'a donné les mots Kwa'kwala de la chanson. Nous avons décidé que la chanson serait une Am'lala ou « danse de joie », parce que nous voulions que tout le monde puisse y participer, particulièrement les 'Namgis et les Mowachaht, car nous avons célébré et commémoré ensemble de nombreuses grandes réalisations au cours de notre histoire commune.
Les familles qui en ont le droit effectuent habituellement les danses de joie à la fin des potlatchs. De nombreuses familles ont leurs propres danses de joie et les exécutent pour célébrer la fin réussie d'un événement. Pendant ces chants et danses, il est de coutume de convier des invités à se joindre au groupe sur la piste et à célébrer; depuis la présentation de la Chanson de la piste de la graisse, de nombreuses personnes de plusieurs nations du monde se sont jointes à nous dans la danse, pour célébrer la mémoire du sentier et de son histoire.

Margo Kane et Geraldine Manossa ont travaillé étroitement avec William Wasden Jr. et J. Douglas Dodd pour adapter en danse la légende de la piste de la graisse. L'oeuvre chorégraphique qui en résulte nous amène d'abord dans le Royaume sous la mer, d'où vient l'eulachon. Ensuite, on suit l'odyssée de l'eulachon, de sa rivière natale de la côte nord-ouest du Pacifique à l'océan Pacifique, puis de nouveau dans son lieu du frai. Au cours de ses pérégrinations, l'eulachon rencontre divers êtres surnaturels et fait honneur à ces rencontres en leur rappelant leur danse particulière. Dans le montage vidéo qui accompagne cet article, on peut voir les souvenirs de l'eulachon se transformer d'une ancienne légende dansée en mouvements de danse contemporaine.

La transformation commence par le transfert d'un éventail de plumes sacrées du danseur et chanteur traditionnel William Wasden Jr. à la chorégraphe contemporaine Margo Kane. Les protocoles traditionnels de la culture Kwakwaka'wakw qui permettent au compositeur et à la chorégraphe d'exercer leurs prérogatives artistiques dans le contexte de ce processus unique de collaboration précèdent cette séquence.

L'origine des danses traditionnelles présentées au Banff Centre cet été est la tradition rituelle Kwakwaka'wakw du potlatch. On a introduit chaque membre du groupe de danse Gwa'wina dans les sociétés secrètes de danse. Les chefs 'Namgis ont accepté que ces danses et les chants correspondants soient partagés, et nous leur sommes extrêmement reconnaissants de leur générosité et de leur confiance.

Le programme de danse de cette année a fourni aux participants et au programme d'arts autochtones une nouvelle direction en présentant une transformation des traditions des danses anciennes, laquelle s'applique à tous les peuples autochtones, respecte l'histoire de façon exacte et conserve le sens, l'intention et l'intégrité des formes originales. La prochaine étape consistera à explorer l'utilisation des nouvelles technologies, telles que la capture de mouvements et la chorégraphie assistée par ordinateur, afin de pousser plus loin les réalisations de cette année.

Nous avons également hâte de poursuivre nos efforts de conservation des langues traditionnelles au sein de la génération actuelle : il existe au moins cinquante grands groupes linguistiques parmi les Premières nations du Canada, et chacun comprend de deux à six dialectes. En 2004, la plupart de ces groupes linguistiques sont en grave danger d'extinction, ce qui signifie que, pour chacun d'eux, moins de cinquante personnes parlent couramment la langue. Comme les histoires, légendes, danses et chants traditionnels ont pour source la langue traditionnelle, il est évident que la perte d'une langue aurait un impact négatif immédiat sur la capacité des artistes autochtones à exprimer ces traditions. Ainsi, si nous ne maîtrisons pas les langues anciennes de nos peuples, nous ne pouvons pas traduire une légende traditionnelle en texte de production théâtrale, en manuscrit de livre pour enfants ou en scénario d'oeuvre d'animation.

Au cours du siècle dernier, certaines tribus ont commencé à enregistrer en mode audio ou vidéo leurs légendes, chants, danses, traditions et rituels anciens. Toutefois, les bandes de nombreuses cassettes amassées ne fonctionneront bientôt plus. Il faut donc en transférer le contenu, le transformer et le préserver, et ce, afin d'en assurer l'accès à la génération actuelle et aux sept suivantes.

Lou-ann Neel est la directrice artistique des programmes d'arts autochtones du Banff Centre.

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