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les ruses des médias : Ces récits qui font partie de nous
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Ces récits qui font partie de nous
Quel que soit le support, les voix ancestrales parviennent toujours au coeur de l'auditeur
par Louise Profeit-LeBlanc, traduit par Yves Lanthier

Le thé avec Old Jenny
C'était un jour comme les autres, quand soudain les choses ont changé : l'aînée avec qui je prenais le thé évoqua un souvenir d'enfance. J'avais pris l'habitude de rendre visite aux aînés de mon village, de leur parler de mes voyages, de ce que j'avais fait, de ce que j'avais appris. Ce jour-là, je racontais à Old Jenny que j'arrivais d'une conférence sur les communications à Rae Edzo, dans les Territoires du Nord-Ouest. Elle adorait ça! Ses yeux brillaient pendant qu'elle m'écoutait. Elle avait des proches parmi les Dénés.

Ils venaient de l'autre bord des montagnes. Ils voyageaient en canot de peau d'orignal à l'époque. Ils traversaient les montagnes. Des durs! Et les femmes, les meilleures couturières, très bien récompensées pour leur travail. Elles pensaient que c'était comme ça qu'elles garderaient leur homme, j'en ai l'impression!

La récompense pour un homme, à l'époque, était d'avoir une femme rompue à l'ouvrage, capable de dépecer l'original, de sécher la viande et de tanner les peaux pour en coudre de beaux vêtements destinés au mari et aux enfants. C'est ce qui était arrivé à son père, qui avait marié une Dénée de Fort Norman. Sa mère était réputée pour ses ouvrages, ils étaient parmi les meilleurs de toute la région. Ses filles avaient suivi sa trace et faisaient encore des pantoufles « belles à mourir », dessinées et ornées de perles avec le plus grand art.

Ma mère est tombée amoureuse du pays. Elle y est venue et n'en est jamais repartie. Mon père était très bon chasseur. Trappeur aussi! Il nous a bien fait vivre, moi, elle et les enfants.

Sa mère était Dénée. Elle était, au dire de tous, la femme la plus aimable du village. Ma visite au pays de sa mère n'était pas la seule chose qui l'excitait : elle venait d'avoir la télé! Usagée, portative, en noir et blanc. Son fils l'avait branchée le jour même.

Il lui a mis des oreilles de lapin! Je pense bien qu'il va être capable d'aller chercher du bon son, le lapin. Je me demande pourquoi il a mis du papier d'aluminium dessus, mais, en tout cas, c'est ça qui fait le brillant, j'imagine. Je n'aurai plus besoin d'aller chez Martha à l'autre bout du village pour regarder le hockey.

Elle me verse du thé très fort, place le sucrier en fer-blanc devant moi et me donne une cuillère mal lavée.

Bois du thé, ma fille. Mange du pain indien. Tu veux un bol de soupe de viande séchée? Hé! t'es bien trop maigre! Tu veux savoir comment j'ai déjà regardé la télé, il y a longtemps, quand j'étais petite? Dans ma tasse, tu savais ça?

Je dépose ma tasse de thé et je mâche en silence une bouchée de pain bannock tandis qu'elle entre dans les détails.

Enfant, je pleurais tout le temps. Maman me gâtait. Je pleurais tout le temps après elle, alors elle m'amenait partout. Et puis, à un moment donné, ce gars est arrivé, ce Lonny Johnny. Tu connais? Un sorcier indien. Il donnait une potion aux chasseurs pour qu'ils trouvent des orignaux. Elle donnait des yeux, sa potion.
Mon père voulait être sûr si la glace le porterait sur la rivière avec son traîneau à chiens. Il avait tout un attelage à l'époque. Il a payé le sorcier. Le sorcier a demandé à toutes les femmes de venir dans sa tente, de s'asseoir autour de lui et de prier pour lui. Il a regardé ma mère et lui a dit de s'en aller parce que les enfants n'étaient pas admis. Comme d'habitude, j'ai pleuré comme une damnée, car elle m'avait amenée. Elle m'a mise derrière elle et m'a dit de me taire!
Je regardais ce qui se passait dans la tente. C'était le printemps, la glace fondait, et vous ne pouviez pas savoir quand elle casserait, vous pouviez vous noyer n'importe quand. C'est dangereux, tu sais.
La tente était remplie de femmes du village et Lonny a commencé à chanter. Il chantait fort, en frappant sur un tambour. Ça me faisait un peu peur, je me cachais derrière ma mère. J'entends encore sa voix. Les femmes priaient aussi fort qu'elles le pouvaient! Tout d'un coup, il s'est mis juste devant ma mère et il a pris son mouchoir. Il y avait une tasse remplie d'eau. Il a mis le mouchoir dessus et il a commencé à danser autour de la tasse, en chantant plus vite. Il lançait des petits cris tout en sautant! Et là, j'ai tout vu. Il a enlevé le mouchoir de sur la tasse et il a dit à ma mère de regarder dans la tasse. C'est sûrement là qu'il m'a vue cachée derrière ma mère. « Regarde, toi aussi! », qu'il a dit. Sûr que j'ai regardé. J'ai vu mon père atteindre la rive avec ses chiens. Aucun problème, la glace était bonne! C'est ça la fois où j'ai vu la télé dans une tasse. Aujourd'hui on la voit dans toutes les maisons. C'est sûrement Lonny qui a fait ça. On va y voir ce qui est dangereux, par où il faut passer, j'imagine.

Lonny est mort prématurément, d'hypothermie. Je lui dois beaucoup pour son mentorat, et aussi pour l'occasion qu'il m'a donnée de voir une autre dimension de l'existence.

Le récit de Jenny nous apprend que les anciens possédaient aussi des systèmes de communication invisibles utilisant des champs électriques. Ils possédaient leurs propres moyens pour transmettre leurs histoires de génération en génération, pour aider les gens à donner un sens à leur vie présente. Des récits historiques comme celui-là sont aussi puissants aujourd'hui qu'ils l'étaient avant l'électricité, la radio, la télévision, l'informatique et les télécommunications. Le souvenir d'enfance de Jenny nous permet de comprendre notre environnement (tant naturel que surnaturel) à plusieurs niveaux. Par son récit, Jenny nous apprend qu'il est important de rester en contact avec tous ces niveaux si nous voulons survivre en tant que peuple.

Il aurait été intéressant que Jenny puisse voir ce que les télécommunications par satellite accomplissent pour le monde entier aujourd'hui, qu'elle voie à quel point les choses ont changé depuis l'avènement d'Internet. Je ne suis pas certain que ces technologies l'auraient vraiment intriguée : elle les aurait peut-être simplement considérées comme une aide pour voyager dans des lieux inconnus, un peu comme le sorcier que son père consultait avant de s'aventurer sur la glace au printemps avec son traîneau et ses chiens. Mais elle les aurait peut-être aussi perçues comme la façon de voir et d'entendre les signes avertisseurs d'aujourd'hui, des signes avertisseurs qui ont toujours existé et qui assurent la protection et la sauvegarde des récits, transmis, cette fois, dans la nouvelle langue que requiert la vie moderne.

En écrivant ces lignes, je me rappelle Grampa John Joe, presque nonagénaire lorsqu'il est arrivé dans une certaine ville. Son premier arrêt en ville : la banque, où il s'est fait remettre plusieurs billets de deux dollars. Consternée, sa femme savait qu'il se proposait de donner un billet de deux dollars à chaque mendiant assoiffé qui lui tendrait la main. L'oeil pétillant, il me dit à l'époque :

Tu ne sais jamais, un de ces gars peut être Crow (Corbeau), celui qui est capable de se changer en n'importe quoi, même en aiguille d'épinette!

Par cette chaude journée d'été, mon esprit a fait un tour de 360 degrés à travers les âges, repassant rapidement les anciennes explications scientifiques et les pratiques culturelles de la plus vertueuse générosité. Le vieil homme se protégeait tout simplement contre les éventuelles ruses de Crow! Il n'y a pas de division entre le monde passé et le monde d'aujourd'hui : tout est en temps réel.

Les récits ont leur propre pouvoir. Résilients, polyvalents, ils s'adaptent à leur support, quel qu'il soit. Ils sont comme Crow! Ils peuvent se transformer, s'adapter, devenir significatifs pour toute personne qui les rencontre sur sa route. Comme Crow, ils peuvent nous mystifier, nous faire croire que nous savons. Et comme ses légendes, ils dureront aussi longtemps, très longtemps...

Le caractère sacré du récit
Comme les autres formes d'art, la narration revêt un caractère sacré. En tant que créateur, l'artiste a besoin du Créateur et de ses grâces. Quelle que soit leur discipline, les artistes sont engagés dans ce processus qui consiste à amener l'inconnu, substance même du monde de l'imagination, dans l'univers du connu. L'artiste est en connexion avec une mystérieuse force vitale issue d'une autre dimension, qui inspire l'élaboration de techniques, de styles ou de sons à l'intérieur de son oeuvre. C'est là l'aspect unique de la narration traditionnelle qui, très souvent, comprend la voix du passé, la voix du présent et la voix du futur tissées les unes aux autres en un parfait écheveau, prêtes à se déployer ou à se replier selon les besoins de l'histoire.

Pourquoi toi poser question? Toi déjà tout savoir!

Ce commentaire de Lonny nous donne une piste : nous avons tous un potentiel énorme - nommément le potentiel de tout savoir - parce que nous sommes influencés par nos ancêtres. Aujourd'hui, ceux d'entre nous qui assument le rôle de gardiens des légendes sont plus que jamais conscients de l'information et des connaissances qui nous sont continuellement transmises par nos ancêtres. Leur esprit est mis en présence au début de chacune de nos narrations. Ils sont nos aides spirituels.

Dans la bouche du conteur, l'orature (la tradition orale comme littérature) nous fournit des modèles qui nous offrent leur appui et leur sagesse, et chaque génération peut non seulement y lire les vérités du passé, mais aussi les y entendre. Ces récits sont dans mon coeur, et mon esprit est rempli d'espoir parce que je sais qu'ils ont leur existence propre. Ils ont la force et la capacité de durer, aussi longtemps que quelqu'un s'en souviendra. Ces récits font partie de nous!

Alors, comment dois-je assumer ce privilège, cette responsabilité qui m'incombe en tant que détentrice des récits de ceux qui nous ont précédés? Avec délicatesse, et aussi avec sagesse. J'y parviens mieux à certains moments qu'à d'autres. Et toute l'aide que je peux recevoir, j'en ai besoin. Je suis ce conseil de ma grand-mère : je commence toujours la narration par une prière. En offrant la prière, je demande au conteur de l'histoire originale son aide, son inspiration et ses conseils afin d'être capable de raconter l'histoire que l'auditoire est venu entendre. En mentionnant le nom du conteur de l'histoire originale, je lui rends hommage, et cela me permet d'exprimer mon appréciation de cette histoire qui a été transmise. Il s'agit d'une connexion intergénérationnelle et interspirituelle qui demeure intacte pendant toute la durée de la transmission du récit. J'en remercie les ancêtres et je demande au Créateur de me guider pour présenter chaque histoire comme un cadeau offert aux gens. Je demande au Créateur de protéger ceux dont le coeur et l'esprit ne sont peut-être pas en mesure de porter ce cadeau. Puis, finalement, je demande pour moi-même la protection contre les énergies négatives de ceux qui pourraient me vouloir du mal.

Les récits méritent le respect, en particulier les récits des temps anciens. Chaque conteur jauge son auditoire, et c'est la nature de l'auditoire qui détermine généralement le récit qui fera surface dans son esprit et dans son coeur. Aussi mystérieux que cela puisse paraître, cela s'est toujours vérifié dans ma pratique. Certains récits ne peuvent être racontés à un auditoire mixte : par exemple, certains ne s'adressent qu'aux femmes et ne seront racontés qu'aux femmes, le moment venu. Personnellement, je préfère toujours raconter des histoires dans un lieu confortable, avec un microphone si l'espace et le nombre de personnes le requièrent. Je n'aime pas raconter mes récits dans les cabarets et les bars! Lorsqu'on me questionne à ce sujet, je réponds que l'aîné ou l'aînée qui m'a confié son histoire voudrait que toute la force de guérison du récit pénètre l'esprit de ceux qui l'entendront. Cela pourrait être difficile pour une personne en état d'ébriété ou sous l'influence de drogues. Encore une fois, tout cela est une question de respect.

La voix de mes grands-mères
Le fil conducteur, c'est la voix. La voix humaine est un outil puissant. Elle peut vous soulever ou vous écraser, vous faire rire ou vous faire pleurer, vous rendre brave ou craintif, vous rendre heureux ou triste. La voix est un don que le conteur utilise dans son récit pour nous aider à entrer en contact avec ces émotions naturelles qui nous enrichissent et nous rendent meilleurs en tant qu'êtres humains. La voix emprunte toutes sortes de moyens pour se manifester. Elle peut être lue (et entendue dans notre tête), ou on peut la recevoir par l'entremise d'un film ou d'un écran numérique, l'entendre au théâtre ou au concert, en personne ou enregistrée. Quel que soit le support, le récit se fait connaître à l'auditeur. Il a une destinée : atteindre l'esprit de celui et de celle qui cherchent et désirent le savoir.

À l'occasion, je me surprends à raconter une histoire en prenant le ton de mes grands-mères ou de mes tantes. C'est comme si elles m'avaient prêté leur voix, leur sens du récit, pour cet instant passé à raconter. J'entends toujours l'une d'elles me dire :

Tu vois, ma fille, ces histoires mettent en scène des animaux qui, autrefois, parlaient comme toi et moi. À cette époque, les animaux étaient humains, comme nous. Aujourd'hui, nous devons être plus humains. C'est pour cela que les animaux ne parlent plus : parce que nous devenons plus humains. Nous ne devons plus agir comme des animaux, mais ils nous aident avec leur histoire. Nous devons les respecter pour ça. Dans ces histoires, nous nous voyons en train d'essayer d'être plus humains. Ces animaux nous aident à devenir de meilleures personnes, ils nous enseignent à bien nous traiter les uns les autres et nous empêchent de nous laisser prendre par des choses qui pourraient nous faire du tort.

Les histoires ne sont pas toutes heureuses
Diverses histoires de nos ancêtres risquent parfois d'être mal comprises par certaines personnes. Elles pourraient même susciter la colère chez ceux qui ne comprennent pas le processus de la narration et qui auraient préféré que le récit original meure avec son conteur. Les histoires ne sont pas toutes heureuses! Elles dépeignent parfois des vérités choquantes suscitant des réactions émotionnelles difficiles chez ceux qui ne sont pas prêts à les entendre. Certaines personnes préfèrent que la vérité disparaisse, car elles ont peur d'avoir à composer avec le conflit ou le chagrin. Les conteurs font leur possible pour tempérer les réactions d'inquiétude : ils racontent les histoires difficiles (historiques ou mythologiques) d'une façon qui favorise la stabilité émotionnelle de l'auditoire, stabilité que l'on peut percevoir comme émergeant de leur signification profonde.

Une professeure et grande amie, Kitty Smith, m'a raconté l'une de ces histoires, une création à la fois belle et, à certains égards, difficile à entendre.

C'est l'histoire d'une femme dont les deux premiers-nés ont été tués par leur propre père, le Grand chef des cieux, un être si puissant qu'il pouvait entendre vos pensées avant même que vous les ayez pensées. Elle était la plus jeune des deux épouses du Grand chef et, en tant que telle, recevait les soins de la plus vieille, qui lui enseignait de nombreuses choses et qui s'assurait qu'elle s'occupe adéquatement d'elle-même durant sa première grossesse : qu'elle se nourrisse bien et s'entoure de beauté et de bonheur. La plus vieille épouse construisit une petite hutte pour l'accouchement et aida la jeune femme à accoucher. Mais lorsque cette dernière sortit de la hutte pour aller uriner, son mari tua le bébé. Accablée, la jeune maman en deuil de son premier-né accepta néanmoins son sort et se dit que son mari devait savoir que l'avenir réservait quelque malheur à l'enfant.

Après quelque temps, elle voulut un autre enfant et désira une fille, cette fois, se disant que le chef ne voulait peut-être pas partager sa place aux cieux avec un autre homme. Malheureusement, la jeune femme mit au monde un autre garçon, que le chef tua aussi. Désespérée et accablée de douleur, elle quitta le foyer du Grand chef. En route vers un autre campement, elle s'allongea sur la grève à marée basse, se couvrit et attendit, espérant que la marée montante la noierait. Par trois fois, elle sentit qu'on tirait doucement sur sa couverture, mais chaque fois, elle regarda autour et ne vit personne. La quatrième fois, par un trou dans la couverture, elle vit un vieil homme qui venait de la mer. Comme il allait toucher la couverture, elle cria, et il lui répondit par un cri! Ils se demandèrent l'un l'autre ce qu'ils faisaient là, et la jeune femme fondit en larmes en racontant qu'elle avait perdu ses deux bébés à la naissance, tués de la main de leur propre père. Après l'avoir écoutée, le vieil homme lui dit de retourner à son campement, où elle allait trouver un caillou transparent. Il lui dit de placer le caillou dans le feu, de se préparer un bol d'eau et d'avaler le caillou chauffé au rouge. La jeune femme ne tarda pas à suivre les instructions du vieil homme, espérant qu'il lui avait été envoyé pour l'aider à mettre fin à ses jours rapidement. Mais ce n'était pas le cas. Au lieu de cela, après avoir avalé le caillou chauffé au rouge, elle tomba dans un profond sommeil et dormit comme elle n'avait pu le faire depuis longtemps. Au réveil, elle avait faim, son esprit était léger et elle était heureuse de vivre. Elle s'aperçut aussi qu'elle était enceinte. Quelque temps plus tard, elle mit au monde Raven (Grande corneille), qui, d'après nos légendes, créa le monde.

Kitty Smith me raconta aussi quelques-unes de ses histoires personnelles. Elle me raconta entre autres comment, durant son combat contre la tuberculose, son premier mari s'est remarié, croyant qu'elle était morte au sanatorium. Comme dans l'histoire fictive qui précède, Kitty a été forcée d'avaler un caillou chauffé au rouge pour que sa vie puisse continuer malgré la perte de son mari, les épreuves liées à sa maladie et l'isolement. Bien vivante après toutes ces épreuves, Kitty s'est remariée, cette fois avec un homme aimant, non pas cruel comme son premier mari. Tous ces récits, personnels ou non, sont étroitement liés à l'existence de Kitty, et, parce qu'ils m'ont été racontés, ils sont aujourd'hui inextricablement liés à la mienne.

Les histoires ne sont pas toutes heureuses. L'un des enseignements que j'ai reçus d'Angela Sidney, l'une de mes tantes, est de tenir compte des besoins de l'auditoire. Elle m'a enseigné de toujours commencer mes narrations par une prière et de demander pardon d'avance à toute personne que le récit pourrait offenser. « Que tout le monde reparte le coeur léger, que personne ne quitte le coeur triste », disait-elle. Ce mot d'ordre est toujours vivant dans mon esprit et dans mon coeur, il m'aide à me rappeler que nos histoires comportent de nombreux niveaux, indépendamment du contenu. La narration touche la capacité de communiquer, la résolution de conflits, la prise de décision et le développement des aptitudes humaines. Comme pour tout le monde, l'éducation émotionnelle, mentale et spirituelle du conteur est tributaire de notre habileté à déchiffrer les histoires et à saisir leur correspondance à nos propres valeurs.

La vie vécue comme une histoire
Le moment le plus mémorable de ma carrière de conteuse est celui où Angela Sidney, l'une des plus importantes figures féminines de la tradition orale du Yukon, me confia avec amour ces quelques mots :

Louise, si je n'avais eu qu'une seule chose à t'enseigner, j'espère que ç'aurait été celle-ci : vis ta vie comme une histoire. Ainsi, quand tu partiras, ils auront une bonne histoire à raconter sur toi. C'est comme ça que j'ai essayé de vivre la mienne.

J'ai eu la chance de pratiquer mon art comme conteuse dans les médias imprimés, à la radio, dans des enregistrements numériques, sur scène et au cinéma. Dans tous les cas, je mentionne le nom du conteur de l'histoire originale, puis je raconte simplement l'histoire. J'évite de l'analyser : c'est là le travail de l'auditeur. Mes mentors et professeurs m'ont enseigné qu'en narration, on laisse l'auditeur faire le travail, on laisse le récit faire son effet sur lui.

L'histoire doit venir à vous. Accueillez-la, laissez-la vous entourer, vous pénétrer, puis s'installer doucement dans votre coeur et dans votre esprit, sa vraie destination, en fin de compte. Si une seule personne dans l'auditoire est parvenue à saisir l'essence de l'histoire, à l'incorporer au processus de guérison et de compréhension, mon travail est accompli : cette fois-là, je suis parvenue à aider une personne en racontant une histoire.

Quel que soit le support utilisé, quelque forme que prenne la narration, la responsabilité m'incombe, et c'est un honneur pour moi de le faire, de poursuivre mes narrations afin que les voix de nos histoires - voix du passé, du présent et de l'avenir - continuent à être entendues. Je dois m'assurer que les messages qu'elles véhiculent survivent, qu'ils soient déposés dans le coeur de chaque personne qui s'est donné la peine de venir les écouter. C'est là mon espoir. C'est là mon histoire.

(Ce récit est dédié à Kitty, Angela, Jenny, Lonny et Grampa.)

Conteuse professionnelle de récits traditionnels, Louise Profeit-LeBlanc est membre de la première nation des Nacho Nyak Dun, au Yukon. Elle est actuellement coordonnatrice des arts autochtones, au Conseil des Arts du Canada. Dans le passé, elle a travaillé avec de nombreux aînés du Yukon à enregistrer leurs récits et leurs légendes. Elle a contribué à fonder le Yukon International Storytelling Festival [www.yukonstory.com] de Whitehorse, et est cofondatrice de la Society of Yukon Artists of Native Ancestry (SYANA).

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