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art : La gravité mène tout
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La gravité mène tout
L’ oeuvre de Luke Jerram nous attache à la terre des hommes
par Angus Leech,traduit par Sophie Campbell

« Newton n’a point “découvert” une loi longtemps dissimulée à la façon d’une solution de rebus », a écrit Antoine de Saint-Exupéry dans Terre des hommes (1939), « Newton a effectué une opération créatrice. Il a fondé un langage d’homme qui pût exprimer à la fois la chute de la pomme dans un pré ou l’ascension du Soleil. » À ces deux exemples, on pourrait ajouter le phénomène de la marée – ce ménisque mince et bombé qui fait chaque jour le tour du globe; ce gémissement de matière pressée qui se déplace dans les profondeurs de la Terre semi-fluide. Or, si la gravité est un langage invisible qui nous lie tant à la planète qu’au cosmos, Luke Jerram en est devenu le traducteur.

Jerram, un jeune artiste des nouveaux médias qui vit à Bristol, au Royaume-Uni, a récemment exposé son installation TIDE [marée] (2001) au Musée royal de l’Ontario, dans le cadre du festival iMAGES 2002, de Toronto. Ses intentions : rendre l’imperceptible perceptible et révéler plus distinctement certaines relations célestes. Comme l’explique Peter Ride, le directeur artistique de la Digital Arts Development Agency [agence pour l’avancement des arts numériques], du Royaume-Uni, dans son introduction à TIDE : « Il est de nombreuses expériences sur lesquelles il est difficile de s’exprimer. La gravité fait partie de celles-ci. Notre relation à la gravité terrestre semble évidente. Par contre, il est beaucoup plus difficile de comprendre l’effet qu’a sur nous la gravitation de la Lune. » TIDE est le résultat de la tentative de Luke Jerram de créer un espace dans lequel on peut se plonger intensément et qui évoque, manifestement, un phénomène présent autour de nous en permanence, mais dont on ne fait habituellement pas l’expérience physiquement, soit les oscillations dans la gravité qu’entraîne l’orientation changeante de la Lune et de la Terre. L’œuvre est censée être une représentation réelle de cette relation physique, une « installation sonore et cinétique commandée par la Lune », comme nous l’a expliqué Jerram au cours d’un entretien que nous avons eu avec lui, récemment, au Banff Centre.

Un gravimètre sert à déterminer l’attraction (connue sous le nom de «marée terrestre») qu’impose la Lune à la galerie elle-même; il mesure bien, à tout moment, la distance entre celle-ci et le centre de la Lune. Étant donné que la marée terrestre qu’il enregistre varie avec la rotation de la Terre au cours d’une période de vingt-quatre heures, de marée haute à marée basse, puis de nouveau à marée haute, la mesure que le gravimètre projette sur le mur de la galerie apparaît comme un graphique dont la courbe, de type sinusoïdale, se révèle douce.

Cependant, ce sont les autres conversions de données que Luke Jerram effectue qui transforment le simple exercice de mesure scientifique en un attrayant espace d’immersion.

« Les variations de lecture du gravimètre entraînent des changements dans le niveau d’eau de trois bols de verre rotatifs installés sur des trépieds en aluminium poli », explique Jerram d’une voix douce. « Les bols pivotent, et un dispositif fixé au-dessus de chacun d’eux les fait chanter par frottement, comme lorsqu’on frôle d’un doigt une coupe. Les trois bols de verre résonnent en harmonie. De plus, à mesure que les niveaux d’eau montent et descendent, les tons changent. L’installation fonctionne comme une horloge astronomique : l’expérience du spectateur sera différente selon l’endroit où se trouve la Lune par rapport à l’œuvre. » Pendant que la Lune tournoie et que la Terre pivote, les sons varient et passent de l’harmonie à la dissonance. Lorsque la marée est haute ou basse (quand la galerie est le plus près ou le plus loin de la Lune), les sphères sonores chantent toutes à la même fréquence. Puis, elles retombent dans la discordance, la disharmonie de formes d’ondes opposées. À ces moments, le visiteur se déplace entre les sculptures pivotantes comme un navigateur sur un océan aux courants d’interférences auditives tournoyantes. Les éléments visuels et sonores de TIDE doivent communiquer la sensation que des forces d’attraction invisibles et des influences cosmiques externes sont à l’œuvre, qu’il existe un lien gravitationnel rattachant le site, et le spectateur, à la Lune. Des instruments sensibles assurent le dynamisme de l’expérience, constamment modifiée, même si le spectacle évolue avec la lente patience des planètes.

L’harmonie du monde
Bien sûr, puisqu’on parle d’influences cosmiques, TIDE est de toute évidence plus qu’une simple transcription audiovisuelle de forces invisibles.

L’installation newtonienne téléguidée de Luke Jerram affecte l’ambiance de la galerie et joue avec les notions historiques occidentales du sublime céleste. Jerram s’est inspiré de la musique des sphères, cette vieille tradition cosmologique qui a imprégné bien des théories d’astronomes et de mathématiciens, de Pythagore à Platon, jusqu’à Johannes Kepler au dix-septième siècle. Les premiers astronomes occidentaux croyaient que les principaux corps célestes (la Lune, Mercure, Vénus, Mars, Saturne, Jupiter et le Soleil) se déplaçaient autour d’une Terre fixe. Chacun de ces objets lumineux était enchâssé dans une sphère cristalline transparente et solide qui émettait une vibration musicale inaudible (pour tous sauf pour l’intellect) quand elle entrait en contact avec les enveloppes des autres sphères. On croyait que des motifs numériques étaient à l’origine de ces vibrations, qu’ils formaient la base de toute substance physique et qu’ils pouvaient même générer des messages planétaires divins à l’intention de la Terre et de ses habitants.

Cette notion d’ordre mathématique universel qui s’exprimait par des progressions et des motifs musicaux a subsisté et a ultérieurement influencé d’autres astronomes, particulièrement le scientifique et mystique allemand Kepler. À partir de l’enseignement des anciens, qui attribuaient des gammes et des accords précis aux planètes individuelles (à peu près comme Luke Jerram l’a fait dans TIDE), Kepler a imaginé un système solaire où les relations physiques des planètes entre elles, si on les mesurait rigoureusement, révéleraient des glissandos, des gammes et des accords polyphoniques qui, ensemble, constitueraient une vaste harmonie céleste, une sorte de partition composée de thèmes complémentaires. La recherche de données astronomiques devant appuyer ses postulats a permis à Kepler de trouver les observations qui ont par la suite mené à l’élaboration de ses trois lois du mouvement planétaire – les premières à décrire et à prévoir précisément les orbites elliptiques des planètes. Ces lois ont plus tard servi de base à la théorie de la gravitation universelle de Newton.

L’art qui emprunte à la science
Jerram a évidemment déployé de grands efforts pour que les fondations scientifiques et mythologiques du projet TIDE soient justes. Il a consulté le musicologue Bob Evans pour ses connaissances historiques de la musique des sphères, a demandé l’aide de vulcanologues pour le gravimètre et a invité des ingénieurs et des spécialistes du verre à participer à la conception des composantes sculpturales qui devaient répondre avec une précision minutieuse aux infimes fluctuations des données. L’artiste s’est aussi librement inspiré des conseils de l’astrophysicien Mark Birkinshaw, de l’Université de Bristol, pour créer son œuvre, sorte d’horloge astronomique.

Cependant, Luke Jerram s’empresse de préciser que, malgré l’expertise de ses mentors, il n’essaie pas de pratiquer une forme de science expérimentale par le biais de son art. Si TIDE peut à son tour contribuer à l’astronomie ou à la physique, c’est en éveillant l’enthousiasme du public et en l’éduquant (dans des musées d’histoire naturelle ou dans des centres scientifiques, par exemple). L’exposition ne découle pas de données nouvelles ni ne constitue la représentation de nouvelles théories. « On parle beaucoup des contributions de l’art à la science, et vice-versa », remarque l’artiste, « [mais] je m’intéresse à l’histoire de la science et à la manière dont nous la percevons, et il me semble irréaliste de croire que mon travail aura une grande influence sur la science. » Dans le cas de Jerram, donc, c’est l’art qui emprunte à la physique – pas l’inverse.

Les atmosphères sublimes
Néanmoins, cette avenue à sens unique ne trouble pas Luke Jerram outre mesure : probablement parce que sa mission en tant qu’artiste consiste davantage à faire surgir une sensation de sublime qu’à reproduire une méthode scientifique. En fait, quand on lui demande ce qui l’a poussé à créer des installations immersives, il ne mentionne pas du tout la physique. TIDE, en réalité, a d’abord émergé du désir qu’avait l’artiste de concevoir des expériences se trouvant à la limite du transcendant, un désir qui lui est venu en fonction de ce qu’il a ressenti au contact de l’art religieux médiéval et de l’architecture de Notre-Dame.

« J’ai fait de l’auto-stop en France alors que j’étais toujours étudiant en art », explique Jerram, « et je me suis trouvé à entrer dans Chartres, une cathédrale gothique. Elle possède les plus beaux vitraux médiévaux d’Europe. C’est un endroit incroyablement intense et puissant.

Tout y est symbolique. On y trouve cette fusion de l’art dans l’espace, entre l’architecture, la musique, le vitrail, la sculpture et la peinture.

Le lieu est très sombre et impressionnant. J’ai en quelque sorte voulu recréer ce type d’atmosphère; j’ai voulu créer des atmosphères sublimes et offrir aux gens des expériences intenses. C’est ainsi que j’ai commencé à faire des installations et à réfléchir à l’expérience du spectateur. J’ai alors cessé de ne créer que des objets proprement dit. » L’exposition TIDE, que Luke Jerram installe habituellement dans une galerie vide ou dans un local d’entrepôt converti pour l’occasion, communique indéniablement une certaine force. La remarquable simplicité de TIDE est une autre des qualités qui se cache derrière le pouvoir qu’elle a de pousser l’esprit à visualiser des vitesses de révolution orbitale et des attractions invisibles. En fait, l’obsédante austérité de l’espace d’installation rappelle le récit que fait l’artiste d’un récent voyage au Sahara, où il est allé poursuivre son étude de la perception et de l’espace, ses nouveaux intérêts. « On n’y voit pas grand-chose d’autre que du sable », explique-t-il à propos du désert. « La nuit, il ne reste que les étoiles. On comprend alors pourquoi l’astronomie a commencé en Perse, ou du moins pourquoi elle était très avancée là-bas : parce qu’on n’y trouve rien d’autre à observer la nuit. On se met vite à étudier le ciel. Nous avons regardé le Soleil se coucher, puis quelques heures plus tard, nous avons regardé la Lune se lever. Ensuite, nous avons regardé la Lune se coucher, et le Soleil s’est levé de nouveau. Nous sentions que la Terre tournait. Nous éprouvions le fait que nous étions réellement sur une sphère matérielle. Or, c’est pour cela que je vis, pour ces soudaines et sublimes prises de conscience. » Il est intéressant de noter que cette expérience du désert est survenue longtemps après la création de TIDE, parce que l’installation de Jerram procure à peu près la même sensation au spectateur (en tout cas, sur ce spectateur-ci).

Lorsqu’on contemple cet espace dénué de distractions visuelles inutiles, qu’on entend les oscillations sonores de l’exposition comme des extensions transposées de la loi de Newton, qu’on visualise un lien de force entre la galerie et l’astre de la nuit, on se sent poussé vers de minuscules mais sublimes révélations : par exemple, le sentiment brutal qu’on se tient debout la tête en bas sur une planète qui se renverse rapidement; ou la sensation fugitive que la Lune exerce une traction sur son corps à soi, c’est-à-dire la sensation de la crue des marées dans la saumure atlantique de son propre sang. Par-dessus tout, il est possible qu’on prenne conscience comme jamais auparavant de cette notion selon laquelle la gravité mène tout, même nous.

« Nous habitons une planète errante », a écrit de manière beaucoup plus concise Saint-Exupéry, qui a survolé plus de mille fois le Sahara avec son avion, transportant le courrier des autres, et qui, inspiré par l’austérité obsédante de ces vols, a aussi étudié la gravité et la perception; il semblait même partager le penchant de Luke Jerram pour les soudaines et sublimes prises de conscience. Aux yeux de Saint-Exupéry, l’avion fonctionnait comme un « instrument d’analyse » qui devait servir à réévaluer nos perceptions de l’univers matériel, parce que le point de vue que l’homme a du monde lorsqu’il se trouve dans un habitacle ouvert nous avait « fait découvrir le vrai visage de la Terre » et mêlait « l’homme à tous les vieux problèmes » – comme le tournoiement vertigineux du système solaire ou la façon dont la gravitation apparaissait « souveraine comme l’amour ». Parmi les étranges correspondances qu’on peut établir entre Saint-Exupéry et Jerram (qui apprend d’ailleurs actuellement à piloter des planeurs dans le désert), on peut citer cette tendance, qui les rapproche énormément, à percevoir les arts et la technologie comme des outils qui permettent de ramener notre attention aux simples merveilles de l’univers matériel.

Les artistes ont de tout temps été les traducteurs des merveilles, de la mythologie et de tout le reste. Chacune des traductions qu’ils ont effectuées est en mesure d’attirer notre attention vagabonde et d’attiser en nous le désir d’observation et d’apprentissage constant à l’égard de nouveaux phénomènes. Cette accélération du savoir nous transforme, comme s’en est exalté Saint-Exupéry de son perchoir aérien : « Nous voilà donc changés en physiciens. […] Nous voilà relisant notre histoire. »

Angus Leech est rédacteur anglophone pour HorizonZéro. L’expression « Gravity Rides Everything » est tirée d’une chanson de Modest Mouse. Elle figure sur leur album délectable The Moon and Antarctica. Luke Jerram s’est entretenu avec Kurtis Lesick et Angus Leech au Banff Centre en septembre 2002.

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