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réflexion : biotourisme
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les paraboles d’une bio touriste
Ce texte est la transcription d’une conférence qui s’est tenue à l’institut des nouveaux médias de Banff
par Kim Sawchuk,traduit par Danielle Henripin

Le texte qui suit est la transcription d'une conférence présentée à la rencontre Quintessence : The Clumpy Matter of art and science visualization qui s'est tenue à l'Institut des nouveaux médias de Banff en septembre 2002.

Parabole 1 : buvez du lait
Imaginez la scène : nous sommes à l’été 2001, et vous revenez du Canadian Tire de votre quartier au volant de votre camion. Vous arrivez à l’angle d’une artère achalandée, et votre regard est attiré par un superpanneau publicitaire qui flotte au-dessus de l’intersection.

Vous regardez de nouveau : sur le panneau apparaissent des os d’un blanc éclatant, se détachant sur fond noir. C’est l’image bien connue, galvaudée, d’une partie de corps prise en radiographie. Il s’agit d’un bras qui se termine par un poing refermé, dans lequel chacun des doigts demeure visible. Le pouce se dresse fièrement, selon ce geste bien connu du « pouce en l’air ». Aucun texte n’apparaît sur l’image, à l’exception d’un petit logo dont vous vous rappellerez plus tard qu’il représente une association de producteurs laitiers. Néanmoins, le message est sans équivoque : « Buvez du lait : le lait renforce les os. » L’image se passe de commentaire, les os disent tout. Cela se voit; et voir, c’est savoir.

Tout au long de l’été et de l’automne 2001, on a pu voir ces clichés de rayons X sur des superpanneaux ainsi que sur des affiches dans les abribus et le métro de Montréal, tentant d’attirer l’attention des passants dans le paysage médiatique très chargé de cette ville mouvementée.

En établissant un lien visuel entre l’ossature, le calcium, le lait et la santé, cette campagne publicitaire a eu beaucoup de succès et a constitué un excellent outil de relations publiques pour l’industrie laitière. Elle est également représentative d’un phénomène qui est au cœur de mes recherches : la transformation du corps en paysage, sa réincarnation en un lieu de voyage imaginaire, et l’établissement de vérités et de connaissances qui reposent sur le fait de rendre visible l’invisible. J’ai donné le nom de biotourisme à cette tendance.

Avec la mise au point de la photographie par rayons X à la fin du dix-neuvième siècle, les images du corps intérieur ont changé, et ont commencé à faire des apparitions beaucoup plus publiques. Les premiers films scientifiques tentaient de montrer comment les nouvelles technologies de l’époque allaient faire avancer les sciences de la vie. On assistait alors à une tendance compulsive qui cherchait à narrativiser les sciences, mais aussi à inciter les gens à rire, par exemple, des expériences qu’on menait avec l’électricité; à être à la fois fascinés et dégoûtés par la présentation visuelle des pulsations du cœur d’une grenouille sur lequel on a branché des fils électriques; à s’amuser des démonstrations d’un scientifique prenant son propre intestin pour objet de ces nouvelles méthodes d’investigation. Malheureusement, plusieurs de ces autoexpérimentateurs ont fini par développer des cancers en raison d’une surexposition à la radioactivité des rayons X.

En d’autres termes, je ne parle pas, à l’instar de Bruno Latour, du rôle de la représentation visuelle, ou des rendus (le terme que je privilégie), dans les procédés scientifiques, mais plutôt de la mise en valeur des réalisations scientifiques dans les médias, dans les musées et dans la culture populaire. Comment la science est-elle mise en scène? Comment l’imagerie scientifique est-elle présentée, comment choisit-elle de se présenter? Il ne s’agit pas du tout d’exclure de telles représentations comme de simples vulgarisations des véritables découvertes de chercheurs en biologie, en microbiologie ou en chimie. Car ces expositions sont souvent issues de collaborations avec des médecins ou d’autres scientifiques, intéressés à diffuser le savoir scientifique ou à rendre accessibles les pratiques savantes. L’exigence d’accessibilité est d’ailleurs au nombre des demandes avec lesquelles doivent, de plus en plus, composer les scientifiques dans leurs tentatives d’obtenir des fonds publics — de plus en plus rares — en vue de financer leurs recherches. Il en résulte un tissu complexe d’interdépendances inextricables. Quant aux relations publiques, elles sont importantes pour les entreprises. (Pensons par exemple à ce slogan de Given Imaging, qui fabrique The camera you can swallow, « La caméra qu’on peut avaler »). Car les bonnes relations publiques servent aussi à attirer de nouveaux investisseurs, vraisemblablement aptes à financer la recherche et le développement.

J’ai choisi les sciences de la vie à dessein, car elles nous ramènent à nos corps, mais aussi à mon propre domaine d’intérêt en tant que chercheure, c’est-à-dire celui de la dimension corporelle des communications. Les plaisirs et les faiblesses de notre enveloppe corporelle — en tant qu’espèce, en tant qu’individus, en tant que membres d’un environnement qui englobe d’autres formes de vie. Je crois que j’ai dû passer beaucoup trop de temps à l’hôpital dans mon enfance, et surtout trop de temps à m’imaginer en microbe.

On pourrait retracer les origines du biotourisme aux premiers atlas d’anatomie et aux premiers théâtres anatomiques du milieu du quinzième siècle. Mais ce sujet serait très vaste et ambitieux (mon projet l’est déjà), et d’excellents travaux ont déjà été réalisés en ce sens. Je préfère donc me concentrer sur les innovations technologiques telles que l’échographie, la microscopie électronique, la tomographie par émission de positrons et l’imagerie par résonance magnétique. Ces innovations ont pris leur essor au cours et au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, principalement, et ont révolutionné les pratiques cliniques.

Plus qu’un sujet d’étude, le biotourisme est plutôt devenu pour moi un modèle conceptuel opératoire. Dans ce modèle, le chercheur (en l’occurrence, la chercheure) assume un rôle perceptuel qui l’implique directement dans les phénomènes à l’étude. J’observe, je m’étonne, je prends des photos, je fais la queue pour acheter des billets… Mais j’achète aussi des souvenirs (je veux dire que j’accumule du matériel de recherche!) et je collecte des données pour confirmer mes découvertes. Dans ce matériel, je compte ma collection de magazines de voyage (tels que les LIFE et National Geographic); les publications scientifiques grand public, de Scientific American à Discovery; les beaux livres sur le sujet, tels que Behold Man, de Leonard Neilson; des documentaires télévisés tels que Brain Sex et The Universe Within; des longsmétrages de fiction tels que Fantastic Voyage et Inner Space; et des maquettes telles que le kit The Visible Woman, de Skillcraft et des jeux tels que Operation. On m’offre des voyages et des sensations fortes, la possibilité que me soient révélés des secrets, alors je veux être de la partie.

Parabole 2 : voyez grand
Dans mon étude du biotourisme, j’ai [identifié quatre caractéristiques esthétiques qui reviennent régulièrement]. Je me suis beaucoup intéressée à l’idée d’échelle, au rapport entre le microcosmique et le macrocosmique, ainsi qu’à l’espace et à la construction du biopaysage, plus particulièrement aux représentations du corps par des formes géographiques. J’ai examiné les types de mouvement qui sont représentés ou recréés grâce à la simulation; la question de savoir si on me propose un voyage ou une visite guidée, si je suis dans une machine, et si je fais ce périple à l’intérieur ou autour du corps. Enfin, je me suis également penchée sur la question de la sensibilité et de son évocation par des facteurs tels que la luminosité. Et je me suis intéressée à la question du sublime, à la notion du sublime en tant qu’horreur agréable (selon Burke), à la notion kantienne du sublime, qui est très différente et renvoie, à certains égards, à l’idée de la primauté de l’esprit sur la nature.

En fonction du temps qui m’est accordé aujourd’hui, je voudrais me pencher sur un volet spécifique de mes recherches : l’idée de transposition d’échelle. Mais, d’abord, une petite pause publicitaire, sous forme de cette citation de On Longing, de Susan Stewart, un livre que j’aime beaucoup. Cette auteure dit : « Le secret du microscope consiste en ce qu’il transforme le miniature, qu’on peut voir dans une seule perspective, en gigantesque, qu’on doit obligatoirement démonter, pièce par pièce. » Et maintenant un poème, extrait des Dévotions de John Donne :

Il ne suffit pas d’appeler l’Homme un petit monde;
hormis Dieu, l’Homme n’est inférieur à rien;
L’Homme comporte plus de pièces et de parties que le monde ne peut en comporter ou en contenir.
Et si toutes ces parties étaient mises bout à bout en l’Homme
Comme elles le sont dans le monde, c’est l’Homme qui serait le géant, et le monde qui serait le nain.
Le monde ne serait que le plan, et l’Homme serait le monde.
Si toutes les veines de notre corps s’étiraient en rivières,
Si tous nos tendons devenaient des filons de mines,
Si tous nos muscles se transformaient en collines et nos os en carrières,
Et si toutes nos autres parties assumaient les proportions de ce qui leur correspond dans le monde,
Il n’y aurait pas assez d’air pour que cet orbe puisse s’y mouvoir,
Le firmament suffirait à peine à contenir cette étoile;
Car si le monde ne comporte rien à quoi quelque chose en l’Homme ne fasse écho,
L’Homme comporte de nombreuses parties dont le monde n’a aucune représentation.

Ce thème du macro et du microscopique, de l’expansion et de la diminution du corps ne date pas d’hier, bien sûr, dans la tradition de la littérature occidentale. Des récits tels que Les Voyages de Gulliver, de Jonathan Swift, ou Alice au pays des merveilles, de Lewis Carroll, traduisent en mots la sensation hallucinante et vertigineuse qu’on peut être réduit à moins que rien ou encore devenir plus grand que nature.

Or, si on ne peut pas réduire les êtres (comme l’ont été les explorateurs dans The Fantastic Voyage) ni distribuer les psychotropes à l’entrée des musées (surtout des musées destinés aux enfants!), on peut en revanche penser plus grand et tenter de créer l’illusion d’un voyage d’immersion dans le corps humain.

Ce qui m’amène à mon sujet principal : le type de représentations, dans le cadre des musées, des expositions et des parcs thématiques pour enfants, lesquels musées et parcs utilisent largement, dans leurs pratiques d’exposition, à des modèles anatomiques de grandes dimensions, le plus souvent composés de matières plastiques très laides. On dirait que les responsables de ces activités laissent libre cours à une pédagogie du grotesque et qu’ils ne se lassent pas d’essayer de rendre l’anatomie humaine divertissante en isolant des parties du corps humain et en les agrandissant démesurément : il en résulte des expositions et des dispositifs à la fois amusants et éducatifs pour les petits et les grands.

Ces dispositifs finissent par proposer un genre de circulation (littéralement) dans et entre les organes, une série de mouvements et de trajectoires à travers des paysages et des repères censés évoquer un corps familier.

Au Franklin Science Center (à Philadelphie), par exemple, les pulsations d’un cœur géant nous invitent à gravir un escalier et à monter dans d’immenses artères en plastique. À l’exposition itinérante Body Odyssey, on monte dans un tunnel en intestin pour redescendre en glissant sur une langue. À Eureka, un autre musée scientifique pour enfants, en Grande-Bretagne, les enfants et les adultes se promènent sous un genre de grande marquise (les protégeant de quoi, je n’en sais rien…) qui est un immense cerveau flottant et clignotant. À l’exposition controversée Body Worlds, on nous invite à contempler des corps plastifiés par les bons soins du Dr Von Hagens et à regarder de plus près ce qui est à la fois très près et très loin de nous : notre propre chair, figée dans le plastique, et nos muscles, invraisemblablement étirés.

En devenant biotouriste, on devient à la fois voyageur et voyeur — des expositions, certes, mais aussi des interactions humaines qui s’y déroulent. J’ai observé le regard des visiteurs d’expositions. Ils ne font pas que regarder : ils attirent l’attention de leurs compagnes ou compagnons sur les défectuosités de l’anatomie humaine. Ils cultivent leur hypochondrie. Ils se font part des récits de leur corporéalité instable ou fantasmagorique, de leurs craintes et de leurs fantasmes nocturnes et morbides.

Peut-être que, pour ma part, j’ai vu trop de ces expositions et que j’en suis un peu blasée ou désenchantée. Autrefois, je m’émerveillais devant l’intérieur devenu extérieur, et vice-versa. À présent, je suis bien plus fascinée par les limites de ces changements d’échelles dues à la logique de leur représentation, et par leur fidélité à une notion assez perverse des proportions. Car il s’opère un genre de logique réductrice dans ces expositions, qui finit, à mon avis, par amputer les voyages imaginaires dans ces espaces intérieurs fictionnalisés. Et je crois qu’une de mes réserves à l’égard de ces expositions n’est pas qu’elles ne sont pas assez réalistes, mais plutôt qu’elles ne sont pas assez virtuelles.

On y trouve à l’œuvre une fiction de la littéralité qui nie à la fois la génération de l’information et sa transformation en quelque chose de visuel, et qui dépouille la réalité corporelle de ses potentialités, c’est-à-dire de sa capacité à se transformer.

Je me demande comment on pourrait mettre en scène des sensations corporelles internes, qui sont complexes, afin que les visiteurs puissent — en plus de s’amuser, d’apprendre, d’être stimulés — renouer avec l’émerveillement de la nature intérieure. De quel type de logique aurions-nous besoin pour nous aider non seulement à dominer cette nature intérieure, mais aussi à la comprendre, pour rendre possible un genre de cohabitation harmonieuse?

Parabole 3 : une question de taille
Je me permets ici de faire allusion à un article du New Scientist, que j’ai retracé, je l’avoue, après avoir lu le merveilleux ouvrage de Brian Massumi, Parables for the Virtual. Je reconnais également que je m’aventure ici dans un territoire qui m’est peu familier et où j’ai peur de m’égarer. Je ne suis pas sûre de comprendre tout à fait, mais je vais essayer de paraphraser. Des physiciens qui collaboraient avec des biologistes dans des laboratoires de recherche au Nouveau-Mexique affirment que les corps existent simultanément dans un univers spatial en deux, en trois et en quatre dimensions. Pour illustrer comment ils en sont venus à cette conclusion, le journaliste scientifique Roger Levin propose cet exemple qu’on peut imaginer, mais sans trop vouloir se le représenter. Je cite : « Une souris tombe dans un puits de mine d’une profondeur de mille mètres. À condition que la terre soit assez meuble, la souris est ébranlée, mais elle repart en trottinant.

Un rat qui fait la même chute en mourra. Un être humain se brisera en mille morceaux, et un cheval va faire des éclaboussures. » Le message est simple : en biologie, la taille a son importance, c’est le cas de le dire. J’ai beaucoup réfléchi à cette question.

Il semblerait que les espèces de grande taille ne sont pas que des copies conformes à plus grande échelle des petites espèces. Et les chercheurs qui s’intéressent aux questions d’échelle en rapport avec la physiologie posent des questions hypothétiques que je trouve fascinantes.

Ainsi, une souris pourrait-elle être de la taille d’un chat et conserver les mêmes caractéristiques physiologiques dans les mêmes proportions, jusqu’au niveau des vaisseaux sanguins? (Il paraît que Galilée aurait posé les mêmes questions.) Les organismes vivants sont tridimensionnels, et, lorsque leur taille augmente, deux dimensions de leur géométrie physique doivent augmenter, mais selon des modalités différentes.

Par exemple, la superficie du corps augmente en deux dimensions, mais le volume du corps augmente en trois. (Nous avons de drôles de façons de prendre de l’expansion.) Comme nous avons besoin de la superficie de la peau du corps pour dissiper la chaleur produite par le métabolisme, si une souris assumait la taille d’un chat en conservant ses proportions d’origine, elle prendrait feu! C’est pourquoi les physiciens et les microbiologistes élaborent des modèles mathématiques en vue de comprendre les principes de la proportionnalité et des changements d’échelle en rapport avec l’ensemble des formes vivantes. Et je me demande si cela leur permettra de transformer les souris en chats… (Je ne suis toujours pas certaine d’entrevoir le but final de ces travaux.)

Le débat quant à la possibilité d’une loi universelle des changements d’échelle ne m’intéresse pas — ou plutôt si, mais je ne suis pas en mesure de le comprendre. N’étant pas scientifique, je ne sais pas comment y apporter un commentaire ou une critique. Mais il est fascinant de considérer un des effets secondaires possibles de ces hypothèses, et c’est ce que j’essaie d’imaginer. Cet effet remet en question, en passant, la façon dont on visualise le corps dans ces expositions que je parcours, et m’incite ainsi à imaginer une manière possible de créer de meilleures expositions, si on en avait le désir. [Voici une autre citation du New Scientist :] « Tous les organismes multicellulaires semblent posséder un réseau — doté d’un arborescence fractale — de conduits, ayant pour fonction de transporter les éléments de nutrition partout dans le corps. Il s’agit de la quatrième dimension. La structure de ces réseaux de distribution des ressources est une hiérarchie répétitive de ramifications, au sein de laquelle tout élément du réseau ressemble à n’importe quel autre élément, peu importe l’échelle. Si cette structure est miniaturisée, peu importe la taille de l’organisme, les ressources seront distribuées à chaque partie de l’organisme avec une efficacité maximale. On ne peut pas simplement augmenter l’échelle de ce réseau, parce que les capillaires situés aux extrémités de l’embranchement possèdent une taille optimale qui doit être respectée. C’est pour cette raison que les scientifiques du Nouveau-Mexique affirment que le maintien de l’échelle, par voie d’une structure arborescente fractale, implique l’existence d’une quatrième dimension. » En termes mathématiques, donc, les organismes appartiennent simultanément à différents univers spatiaux. Ainsi, il semblerait que nous vivons dans un monde en trois dimensions, dans lequel notre peau, qui constitue notre interface avec ce monde tridimensionnel, est soumise à un certain ensemble de lois. En revanche, il semblerait que notre anatomie et notre physiologie internes existent dans un monde en quatre dimensions, ce qui optimiserait les changements d’échelle, de manière à ce que la superficie de l’extérieur des capillaires augmente toujours de manière fractale.

Comme l’écrit Massumi, «En termes géométriques, donc, un corps est une fractale — occupant de l’espace — d’une quatrième dimensionnalité, entre un volume bidimensionnel et un volume tridimensionnel. En concevant — et effectivement en représentant — le corps ainsi, uniquement comme une structure bidimensionnelle ou même tridimensionnelle, on place et replace les corps dans l’espace d’une grille euclidienne, occultant ainsi ses caractéristiques topologiques, fractales et dynamiques. On ne tient pas compte de la matérialité corporelle abstraite ni du fait que nous vivons, à certains égards, entre les mondes. Pas seulement dans les mondes de la corporéalité tumultueuse et des procédés dynamiques, mais entre deux, trois et quatre dimensions.»

Parabole 4 : voyageur, défends-toi
« D’accord, vous dites-vous peut-être, mais où veut-elle en venir? Dit-elle qu’il faut revoir la formule des musées des sciences? Qu’ils ne rendent pas compte du corps en tant que membrane, en tant que surface topologique capable de se replier sur elle-même, rendant plus difficile la distinction entre intérieur et extérieur? Que le plastique est de mauvais goût? » Pour vous éclairer, j’aurai recours à l’exemple de Disney ou plutôt de EPCOT, dont le sigle signifie Experimental Prototypes of Communities of Tomorrow et qui fait partie de Disney World, en Floride. On y trouve notamment le pavillon Wonders of Life (« Merveilles de la vie »), dont la Metropolitan Life — une société d’assurances, bien sûr — est l’un des principaux commanditaires. À l’entrée du pavillon se dresse le monument par excellence du vingt et unième siècle, une immense chaîne d’ADN — autre type de caractéristique esthétique de plusieurs des expositions scientifiques que j’ai vues, en passant.

Ce pavillon propose deux expositions : Cranium Command (« Aux commandes du cerveau ») et Body Wars (« La guerre du corps »). La première est une exposition animatronique qui nous projette dans une antichambre menant à un théâtre, où l’on doit imaginer que l’on pénètre, littéralement, dans le cerveau d’un garçon de treize ans (effrayant, dites-vous?); ce garçon est assujetti à une discipline quasi militaire parce qu’il ne sait pas dominer ses émotions. Dans la seconde exposition, on fait une promenade (stationnaire) à bord d’un simulateur de manège, lequel donne au spectateur l’impression d’être miniaturisé et de pénétrer dans un corps humain pour en retirer une intruse, c’est-à-dire une écharde.

Ce qui m’incite à me poser une et même plusieurs questions : ces représentations recoupent-elles (et le cas échéant, de quelle façon) les attitudes culturelles et politiques qui traitent nos corps comme des boîtes fermées en trois dimensions, comme des espaces de confinement, comme des territoires où les organes deviennent des points d’intérêt, des monuments peut-être, qu’il faut protéger à tout prix? « Le monde ou l’environnement qui nous entoure est hostile », [voilà ce] qu’on nous dit — peu importe que ce soit nous qui en soyons sans doute les auteurs. Dans cette vision des choses, la peau est représentée et visualisée non pas comme notre plus gros organe, comme une surface poreuse et respirante dont les bords se replient vers l’intérieur, mais plutôt comme la frontière du corps-forteresse, étayant la dynamique du moi et de l’autre. Cette vision fait de la médecine un système de défense contre les invasions ennemies. Vous voyez sans peine où conduit cette logique manichéenne de l’intérieur et de l’extérieur, qui ne tient pas du tout compte de la merveilleuse complexité de nos topologies physiques et géographiques. Je vous laisse tirer vos propres conclusions.

Kim Sawchuk est professeure adjointe au département des Études en communications à l’Université Concordia, à Montréal.

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