retour à HorizonZéro HorizonZero 08 vertical line layout graphic english >  

version imprimable  >

idées sur le remix : du bricolage
Voyez cet article en version Flash  nécessite Flash 6 >

du bricolage
une culture assemblée avec les moyens du bord
par Anne-Marie Boisvert

Il est significatif qu'on parle de culture remix : c'est qu'elle constitue bien davantage qu'un simple mouvement musical. Elle comprend les produits culturels bien sûr, les oeuvres en tant que telles, mais aussi et surtout davantage les événements au cours desquels ces produits, pièces musicales et/ou vidéos, se trouvent moins représentés que véritablement (re)créés, remixés chaque fois, résultant avant tout du jeu et de l'interrelation de l'artiste avec ses machines, des échantillons sélectionnés et de leur mise en rapport, mais aussi des rapports entre l'oeuvre, toujours un work in progress, et le public.

Un art du bricolage
L'art en général exprime son époque en même temps qu'il la révèle à elle-même. Bien sûr, il n'est pas question ici de soutenir une vision mécaniste (comme celle, classique, d'un certain marxisme, pour qui l'infrastructure détermine la superstructure). Mais certainement, l'art ne se produit pas en vase clos (ou alors il serait sans pertinence). Il n'est donc pas étonnant de retrouver bien des convergences dans les pratiques artistiques de la modernité (et de la postmodernité). La montée du capitalisme, de la société industrielle, et leurs corrélats, l'individualisme, l'essor de la science, l'urbanisme, comme aussi la perte de pertinence des hiérarchies, des traditions, des croyances et des canons artistiques classiques qui s'en est suivie, l'hégémonie de la culture de masse et de la production en série caractéristique de la société de consommation, l'extension du village global : tous ces facteurs peuvent servir à expliquer de telles convergences.

« Les formes artistiques se présentent comme des métaphores épistémologiques, comme la résolution créatrice (structurante) d'une conscience théorétique diffuse, liée d'ailleurs moins à une théorie déterminée qu'à une conviction générale » (Eco 1962, p. 120)1.

C'est ainsi que, comme le souligne (Lévi-Strauss, 1960, p. 33) : « l'art s'insère à mi-chemin entre la connaissance scientifique et la pensée mythique ou magique ».

En effet, selon lui, la pensée humaine opère selon deux modes de connaissance, celui de la pensée sauvage et celui de la pensée scientifique, représentées respectivement par les figures du bricoleur et de l'ingénieur. La pensée scientifique est une pensée opératoire, qui vise à expliquer le réel en termes quantitatifs; son but est l'efficacité. Alors que la pensée sauvage constitue avant tout une science du concret, qui vise à encarter, à saisir le monde dans un filet de relations et de correspondances.

Le bricoleur est apte à exécuter un grand nombre de tâches diversifiées, mais, à la différence de l'ingénieur, il ne subordonne pas chacune d'elles à l'obtention de matières premières et d'outils, conçus et procurés à la mesure de Son projet. son univers instrumental est clos, et la règle de son enjeu est de toujours s'arranger avec les moyens du bord, c'est-à-dire un ensemble à chaque instant fini d'outils et de matériaux, hétéroclites au surplus, parce que la composition de l'ensemble n'est pas en rapport avec le projet du moment, ni d'ailleurs avec aucun projet particulier, mais est le résultat contingent de toutes les occasions qui se sont présentées de renouveler ou d'enrichir le stock, ou de l'entretenir avec les résidus de constructions et de destructions antérieures. (Lévi-Strauss1960, p. 27).

L'ingénieur vise donc à expliquer en même temps qu'à maîtriser le monde; le bricoleur, à l'habiter, en l'investissant pour ce faire de signifiance. Le premier fait ainsi des événements (changer le monde) au moyen de structures (qui sont « ses hypothèses et ses théories »), le second faisant plutôt des structures au moyen d'événements (ibid., p.33). En ce sens, le bricoleur cherche avant tout (plus ou moins consciemment) à préserver la complexité qualitative du monde, en la transposant dans des structures d'éléments aux relations diverses et subtiles, une complexité qui se trouve sacrifiée par la pensée scientifique au profit de l'intelligibilité2. Il témoigne ainsi d'un souci de récupération qui répond à un besoin profond : celui de créer du sens, en rassemblant, en (ré)organisant, en tissant entre des objets souvent en apparence hétéroclites des rapports signifiants.

L'art se rapprochera d'autant plus de l'art du bricolage que, comme c'est le cas à l'époque moderne et contemporaine, les oeuvres seront conçues, non plus comme la reproduction d'un modèle grâce à l'application de règles techniques éprouvées (comme dans l'art classique occidental par exemple), mais considérées davantage du point de vue de leur exécution (dialogue avec la matière) et/ou de leur destination (dialogue avec l'usager)3.

Petit rappel
La culture remix n'est pas née dans les galeries d'art, mais elle est issue du milieu des clubs, des « houses », des DJs et des MCs4. En fait, elle constitue un des plus récents développements de la culture populaire. Car c'est une des caractéristiques les plus importantes de la modernité que d'avoir permis l'éclosion d'une culture qui n'est ni une culture traditionnelle (typique d'une ethnie ou d'un coin de pays) ni une culture savante (faite par et pour une élite), mais une culture dont les manifestations surgissent, nouvelles et spontanées, d'en bas, fruits le plus souvent de l'urbanisation, mais avant tout d'une hybridation, d'une (ré)appropriation et d'une (ré)invention des modes d'expression (à l'aide de médiums plus anciens comme les instruments de musique, mais aussi de médiums nouveaux, comme les instruments électriques, les caméras, etc.), par des (sous-)groupes sociaux le plus souvent marginalisés et/ou prolétarisés (les Afro-Américains, les jeunes). Le plus souvent aussi, ces nouveaux modes d'expression commencent par demeurer underground, avant d'être cooptés par la culture de masse (autre phénomène majeur de la modernité), et aussi parfois par la culture plus élitiste, pour ensuite évoluer, muter et donner naissance à de nouveaux modes, et ainsi de suite.

La fin de l'histoire
Dans un texte qui a fait du bruit dans les années 905, Francis Fukuyama proclamait la fin de l'histoire. Bien sûr, cette expression avait avant tout une valeur de choc. Comme Marx avant lui, Fukuyama a emprunté à son tour à Hegel cette expression apocalyptique pour saluer la chute du mur de Berlin et en indiquer les conséquences, à savoir la fin de l'opposition dialectique des deux grandes thèses du communisme et du capitalisme, la victoire de ce dernier et des valeurs démocratiques libres désormais (du moins en théorie...) de s'étendre au monde entier. Il ne s'agit pas ici de discuter du bien-fondé de cette thèse, qui a d'ailleurs suscité bien des commentaires et essuyé plusieurs critiques, du point de vue historique et politique, mais simplement d'en souligner la valeur de symbole au point de vue culturel. Car il est significatif que les années 90 et maintenant le début du XXIe siècle se caractérisent justement par ce qu'on a appelé la mort des idéologies, et, sur le plan culturel, par le phénomène remix au sens large, c'est-à-dire par une culture du recyclage, de la citation, de l'emprunt, du collage, du montage, du métissage et de la recontextualisation, et surtout une culture qui se revendique pleinement comme telle. De ce point de vue, la culture remix au sens strict (le monde des raves, de la musique techno, des MCs, des DJs et des VJs) peut être considérée comme une sorte d'exacerbation, de mise en abîme, de la culture remix au sens large, qui est le monde dans lequel nous vivons.

Le sens de l'histoire et l'idéal de progrès semblent en effet avoir fait place à une culture qui se projette moins dans le temps qu'elle ne s'étale dans l'espace; l'économie comme la technologie s'étendent et tendent leur toile en réseaux dans le monde entier : on ne parle plus de révolution, ou même d'évolution, mais de mondialisation et de globalisation - en même temps que de la Toile, du WWW. À cet envahissement et à cette réduction du monde à un flot de données - marchandises, devises, informations - où le centre est partout et la circonférence nulle part, correspondent, comme leurs pendants obligatoires, le relativisme des valeurs et l'individualisme. Cet état de choses peut avoir des conséquences positives, une plus grande tolérance et une démocratie accrue, par exemple; mais aussi des conséquences négatives, comme le nihilisme (si tout se vaut, rien ne vaut). Les sociétés les plus avancées se fragmentent en sous-cultures, comme autant de tribus, avec chacune ses repères, ses intérêts, ses valeurs, ses modes de vie et son langage.

La culture remix
Nous avons ainsi aujourd'hui l'impression de vivre non dans l'hic et nunc d'une période historique particulière, mais dans un monde à la fois instantané et cumulatif, où tout, objets de consommation et produits culturels, s'accumule, se télescope sans cesse, et retombe en bribes et en débris bons à recoller, seulement pour recommencer ensuite. Les générations nées depuis les années 50 ont littéralement baigné dans la culture de masse, qui les a envahies par l'entremise de machines de plus en plus nombreuses et omniprésentes, qui sont devenues une part intégrante de tous les moments de leur vie quotidienne, appareils de diffusion comme les radios, transistors, téléviseurs, stéréos, baladeurs, ordinateurs, etc. ; mais aussi appareils d'enregistrement (magnétoscopes, magnétophones, etc.), qui, dès les années 70, ont habitué les gens à sélectionner les images et les sons et à les manipuler pour leur propre compte, et enfin, appareils de communication, d'intervention et de création (les ordinateurs, encore une fois, au pouvoir démultiplié par l'arrivée d'Internet), tous de plus en plus portables et transportables.

"It's just hard not to listen to TV: it's spent so much more time raising us than you have." (Bart Simpson)

Nous vivons ainsi de nos jours dans une culture du rerun et du remake, où tout est simultanément visible et audible, où l'information est continue, et où peuvent se rencontrer, se superposer et se télescoper des images et des sons d'un spectacle télé des années 50, d'une pub des années 70, d'une chanson des années 60, comme aussi d'ailleurs (ça se trouve) d'une oeuvre de la culture savante. Cet état de choses peut engendrer le désarroi, bien sûr, et le déficit d'attention, mais susciter également une plus grande sophistication et une distanciation, qui se manifestent dans la parodie et l'ironie, la nostalgie aussi, ou le deuxième degré. Le zapping comme le surfing (et, pourquoi pas, le bouton de la radio) sont des modes d'interaction qui certes peuvent encourager un short attention span, mais qui constituent également des outils maison de sélection, de découpage, de montage et de manipulation du flot des images et des sons. Chacun peut y faire son choix et y bricoler son monde. De là à engendrer une culture faisant de la réappropriation (et du détournement) de tous ces produits et moyens de production un choix esthétique, éthique et politique, il n'y a qu'un pas.

C'est dans ce contexte qu'apparaît la culture remix : une culture qui embrasse le recyclage et le glanage, et dont l'originalité est d'avoir transformé les oeuvres préenregistrées et les moyens de diffusion comme les tables tournantes (outils traditionnels des DJs) en moyens de création. Ici, ce sont les moyens de reproduction qui précèdent et servent à la production6. Ainsi, le concept même d'oeuvre originale s'estompe et perd son sens.

La culture remix est une culture de la citation et du remake, certes, mais aussi une culture de l'intervention et de la réinvention, avec pour but le divertissement, mais aussi la communion et la libération. L'artiste aux commandes fait sciemment place au hasard (entre autres, sous la forme de glitches) et aux moyens du bord dans son processus créatif. Car le résultat importe, mais moins que le processus, la performance et l'événement. La culture remix emprunte ainsi à la société postindustrielle sa sursaturation sensorielle, en la reproduisant dans un contexte esthétique qui la canalise. Ses oeuvres demeurent ouvertes, introduisant, au moins pour un moment, un sens dans la cacophonie du monde, au moyen d'assemblages bricolés et éphémères, toujours sujets à transformation et toujours susceptibles d'une réorganisation.

Anne-Marie Boisvert a complété des formations spécialisées en études françaises et en philosophie analytique du langage. Depuis octobre 2001, elle est rédactrice en chef du Magazine électronique du CIAC (Centre international d'art contemporain de Montréal à http://www.ciac.ca/magazine)

Références:
ECO, Umberto (1965). L'oeuvre ouverte, Paris, Éditions du Seuil.

FUKUYAMA, Francis (1992). The End of History and the Last Man, New York, Free Press.

LÉVI-STRAUSS, Claude (1960). La Pensée sauvage, Paris, Plon.

MIZRACH, Steve. Is There Music in the House? An ethnomusicological investigation of techno/rave. http://www.fiu.edu/~mizrachs/housemus.html

VANHANEN, Janne (2001), Loving the Ghost in the Machine. Aesthetics of Interruption, in CTHEORY, http://www.ctheory.net/text_file.asp?pick=312

Notes:
1. Pour une discussion plus détaillée, cf. tout le sous-chapitre de cet ouvrage, intitulé « L'informel comme métaphore épistémologique », Eco, 1962 p. 120-127.

2. Cf à ce sujet, Lévi-Strauss 1960, sur la complexité de vocabulaire des diverses populations indigènes vs la relative pauvreté de la classification scientifique, p. 3-15.

3. Cf ibid., p. 33-44.

4. Pour une histoire détaillée de la naissance et de l'évolution de la musique techno et du monde des raves, dans ses aspects historiques, musicologiques, politiques et utopiques, cf Mizrach, Steve Is There Music in the House? An ethnomusicological investigation of techno/rave. http://www.fiu.edu/~mizrachs/housemus.html

5. Fukuyama, 1992, The End of History and the Last Man, (New York: Free Press, 1992). Bien sûr, l'arrivée de l'an 2000 a aussi eu une valeur symbolique.

6. Sur les bouleversements que la reproduction du son d'abord, son usage dans des oeuvres musicales ensuite, fait subir à notre conception de la musique, voir Vanhanen, 2001.

haut haut  

 

Valid XHTML 1.0!
Valid CSS!