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idées sur le remix : boucles de perception
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Boucles de perception
Échantillonnage, mémoire et Web sémantique
par Paul Miller, alias DJ Spooky, traduit par Yves Lanthier

« La liberté de contenu nourrit l'innovation. »
- Lawrence Lessig, L'avenir des idées

On me demande souvent ce que je pense de l'échantillonnage. J'ai toujours cherché un terme concis pour décrire ce processus. Des expressions comme « propriété collective », « systèmes de mémoire » et « logique de base de données » ne m'ont jamais semblé appartenir au bon niveau de langue. Vous pouvez donc considérer cet essai comme un sounbite adressé à la perplexité de l'audiophile. Vous lisez un essai sur la mémoire perçue comme une immense salle audio où chaque son pourrait être... vous-même. Vous appuyez sur « Lire » et cet essai dit : « Allons-y. »

Le dedans du dehors
Pensez. Vous saisissez un moment de la densité quotidienne ambiante et vous cherchez une accalmie dans le tourbillon. Vous abandonnez l'idée, et vous pensez à l'exercice comme à une sorte de miniméditation sur la vie médiatisée. Appuyez sur « Pause », puis sur « Répéter. » L'espace entre les choses possède toujours un rythme. Un mot passe et définit le scénario. Votre esprit le saisit, le place en contexte. Pensée suivante, scénario suivant... Le même processus se répète, ad infinitum. C'est un processus interne qui n'a même pas besoin de sortir des limites confortables de votre esprit : un poème de votre cru écrit comme une rêverie synaptique, une soupe chimique remplie d'impulsions électriques, qui, de boucle en boucle, porte avec soi un abondant bagage. Au centre, le processus est une machine abstraite qui permet de chercher les bons codes au bon endroit. Dans votre esprit, l'information cherche des structures pour lui donner du contexte. Le mot auquel vous avez pensé n'est que le témoin d'un système plus vaste. Une carte neurale qui déploie ses syntaxes, directement liées aux processus électrochimiques qui président non seulement à ce que vous pouvez penser, mais aussi à la façon dont vous pouvez penser.

Au dedans, nous confions à notre esprit tant de tâches différentes que nous ne pouvons nous faire qu'une vague idée de la complexité du processus de la pensée. Au dehors, le scénario est différent. Chaque acte posé par un être humain, chacune de ses expressions, doit être traduite en une forme d'information que les autres personnes puissent comprendre, que certains appellent interface « esprit-cerveau », ou que d'autres, comme Descartes, appellent une sorte d'illusion perceptuelle - et perpétuelle. À notre époque, l'idée fondamentale que nous nous faisons de la façon dont nous créons du contenu dans notre esprit est tellement conditionnée par les médias que notre culture occupe une position unique parmi toutes les cultures de l'histoire humaine : aujourd'hui, ce rythme intérieur des mots, cette conversation du dedans, s'exprime d'une manière qui peut être modifiée une fois entrée dans le monde « réel ». Une fois enregistrée, adaptée, remixée et diffusée, l'expression devient une unité de valeur circulant sous la forme d'une devise fixe et remixée, négociée par l'entremise de courants d'information fluctuant sans cesse et se déplaçant dans les réseaux que nous empruntons pour échanger entre nous. Ce n'est pas pour rien que Marx a dit, il y a un siècle et demi, que « tout solide finit par se sublimer », anticipant peut-être l'économie des idées qui soutient les réseaux par lesquels et dans lesquels nous vivons et respirons aujourd'hui. En d'autres temps, une divinité, les prières ou les mantras étaient les formes universellement partagées qu'utilisaient les détenteurs du code ou de la langue, selon leurs affinités culturelles, pour communiquer.

De nos jours, tout ce qui a été filmé, photographié, diffusé, reséquencé, découpé et redécoupé sur les philosophies des médias traitait en fait de la démarcation entre les mondes perceptuels du dedans et du dehors. Et dans le contexte de cet espace interstitiel où des pensées peuvent être des médias (selon qu'elles vous sont familières ou non), il n'est pas nécessairement important de connaître à quel type appartiennent ces pensées : c'est la structure des perceptions, des textes et des souvenirs, conditionnées par votre processus de pensée, qui reflétera et configurera la façon dont les textes qui vous sont familiers prendront leur forme visible quand vous pensez. Nous vivons une époque où la citation et l'échantillonnage oeuvrent à un niveau si profond que l'archéologie de ce que nous pouvons appeler la connaissance flotte dans un domaine trouble entre le réel et l'irréel. Pensez à The Matrix comme à une métaphore de la caverne de Platon, une section de La république écrite il y a quelques milliers d'années, mais empreinte de l'idée que nous vivons dans un monde d'illusions.

Le caractère fétiche de la trame sonore
Voici une autre permutation : dans son essai Le caractère fétiche dans la musique, publié en 1938, le théoricien Theodor Adorno déplorait le fait que la musique classique européenne devenait graduellement de la musique enregistrée. Deux ans auparavant, il avait publié L'opéra et l'enregistrement de longue durée (The Opera and The Long Playing Record), puis Fétiche, une suite sur le même thème. Selon ces essais, le mélomane était exposé à de la musique qu'il pouvait à peine se rappeler, parce que l'énorme volume d'enregistrements et le peu de temps dont il disposait pour s'en imprégner conféraient à l'audiophile protomoderne une sorte de mentalité d'écouteur de soundbites (qui ne nous est que trop familière, à nous, internautes). « Le nouveau mélomane, avançait-il, ressemble à ce mécanicien à la fois spécialisé et capable d'appliquer ses connaissances pointues à des pratiques étonnamment étrangères à son champ d'exercice. Mais cette déspécialisation ne semble lui servir qu'en dehors du système1. »

En contribuant à l'écriture du code source initial du Web, Tim Berners Lee faisait un peu plus que créer un club d'initiés. Cela évoquait un sens de l'abrégé comparable à celui mentionné par Adorno. J'ai tendance à donner ce sens à l'échantillonnage et à la diffusion de fichiers dans Internet, bien que je le fasse dans un format différent. Pour reprendre une phrase de John Cage, le son n'est après tout que des données présentées sous une autre forme. Pensez à la culture DJ comme à une sorte de collection d'archives livrée en vrac à un rassemblement de braconniers du texte où celui-ci ne rapporte plus rien, perd sa signature, devient « sans nom ». Voici revenir notre concept d'interface, mais cette fois en périphérie : l'interface esprit-cerveau devient un système émergeant d'économies d'expression à grande échelle.

La boucle de la perception
À mesure que le Web prend de l'expansion, la recherche d'information devient de moins en moins efficace. Cela n'a rien à voir avec le volume d'information qui existe dans le monde, ni même avec l'identité ou la nature des intentions des internautes. Tout se passe comme si le fonctionnement même des moteurs de recherche connaissait une crise de la signification. La métaphore n'est pas encore boiteuse : le poème renvoie à la ligne suivante, le mot conduit à la pensée, et ainsi de suite, en boucle. « Répéter. » Scénario : le dedans devient le dehors, qui s'intériorise. La boucle de la perception occupe l'esprit comme une inlassable galerie des glaces. Vous pouvez imaginer l'échantillonnage comme une histoire que vous vous racontez à vous-même, composée du monde comme vous pouvez l'entendre, et le théâtre sonore que vous évoquez par ces fragments forme, à partir de plusieurs histoires, un récit unique. Imaginez le processus du souvenir comme le passage d'un mot à un autre, comme un remix : le complexe devient multiplex, qui devient omniplex.

La civilisation du moteur de recherche
Plus le nombre d'internautes a grandi, plus le rôle joué par le Web a pris de l'ampleur, et j'établis un parallèle entre cette expansion et l'évolution concomitante des médias enregistrés. L'espace lexical est devenu un espace culturel. Le rôle des moteurs de recherche s'est aussi accru avec l'expansion du Web, parce que les gens ont dû apprendre à accéder rapidement à cette grande quantité de variables qui leur est offerte. Les moteurs de recherche cherchent ce qu'on leur dit de chercher, et finissent par livrer une foule de résultats contradictoires : des métadonnées qui morcellent le contenu de sites Web en « métalabels » totalement accessibles qui attirent les coups d'oeil lointains des moteurs de recherche.Par essence, le processus se compare à un gigantesque rolodex dont les onglets sont bleus, mais dont la plupart des cartes sont cachées.

Il en est de même pour le son. Pour écrire cet essai sur l'échantillonnage et la mémoire, je recours à une métaphore sur les moteurs de recherche et sur le Web, parce que je vois Internet comme une sorte d'héritier de la façon dont le DJ considère l'information : le Web est un univers partagé, et cet essai a pour objet central la migration de valeurs culturelles, dans une ville, d'une rue à l'autre.

Imaginez les rues comme un réseau de mobilité dans un paysage de routes et de collecteurs. Ces routes transportent des personnes, des biens, etc., à travers un paysage urbain densément peuplé dont la cohérence est assurée par consensus. Comme l'écrit James Howard Kunstler dans son livre The City in Mind (Free Press, 2002) : ces rues, comme les villes qu'il adore décrire, sont « aussi vastes que la civilisation même ». Voyez le rôle du moteur de recherche dans la culture Web comme une nouvelle grande communication, et imaginez celle-ci multipliée par millions. L'information et les biens sont là, mais vous ne bougez pas, la civilisation vient à vous.

Aujourd'hui, quand nous naviguons dans Internet et y cherchons quelque chose, nous nous en remettons à une suite d'opérations aléatoires à partir d'interfaces, d'icônes et de texte, à un ensemble polyvalent de langages et d'outils. Notre Web sémantique est un remix de toute l'information existant en ligne (éléments d'affichage, métadonnées, services, images et, en particulier, contenus), immédiatement accessible. Nous sommes devant un immense dépôt de données, un référentiel contenant presque tout ce qui a déjà été enregistré.

Pensez aux réseaux sémantiques qui assurent la cohérence de l'infoculture contemporaine et aux différences qui distinguent notre façon de communiquer et celle des machines qui traitent cette infoculture, grâce à nos efforts pour que tout soit représenté et disponible à tous partout. C'est cette ferveur de l'archivage qui permet à l'univers de l'information de fonctionner, et, comme artiste, vous valez ce que valent vos archives. C'est aussi « minimaliste », et aussi simple, que ça. Et c'est ce qui rend la chose si profondément complexe.

Pensez maintenant aux moteurs de recherche comme à des scouts et à des guides au service du Web sémantique, appartenant à une catégorie qui comprend aussi (entre autres choses) des agents logiciels qui peuvent négocier et ramasser des données, des langages de balisage qui peuvent labelliser beaucoup d'autres types de données dans un document, et des systèmes de connaissance permettant aux machines de lire les pages Web et de déterminer leur fiabilité. Mais allons encore plus loin : l'authentique guide interdisciplinaire du Web sémantique combine diverses formes d'intelligence artificielle, des langages de balisage, le traitement des langues naturelles, la recherche documentaire, la représentation des connaissances, les agents intelligents et les bases de données. Tout ça réuni ressemble à l'abondante base de dossiers et de fichiers d'un bon DJ, qui sait exactement où filtrer le mix. Le processus en ligne ne s'appelle pas « filtre collaboratif » inutilement.

Logiciels qui ont du swing
Lorsque je suis en voyage, voici la question qu'on me pose sans cesse : « Quel logiciel utilises-tu? »

Les réseaux informatiques d'aujourd'hui sont bâtis sur des protocoles logiciels fondamentalement textuels. De façon paradoxale, non seulement ce support linguistique du logiciel ne peut à peu près pas être déchiffré par le profane, mais il a opéré des transformations matérielles radicales par ces méthodes linguistiques (p. ex., ordinateurs et réseaux comme forces de mondialisation). Comme l'a écrit Henri Lefebvre en 1974 dans son essai classique La production de l'espace : « L'inventivité du corps n'a pas besoin de démonstration, puisque le corps la révèle lui-même et la déploie dans l'espace. Les rythmes, dans toute leur multiplicité, s'interpénètrent les uns les autres. Dans le corps et autour de lui, comme à la surface d'une masse d'eau, les rythmes se croisent et se recroisent indéfiniment, se superposent les uns aux autres, toujours liés à l'espace [retraduction]2. »

Le Web sémantique est un corps sculptural intangible qui n'existe que dans l'espace virtuel entre vous et l'information que vous percevez. Tout cela est en continuelle transformation, et chercher quoi que ce soit tout en voulant rester fondamentalement le même équivaut à être prisonnier du biais d'une autre époque et d'un autre lieu où tout se tenait immobile et changeait le moins possible. Mais si cet essai contribute de quelque façon à l'avancement des idées, j'espère que ce sera de nous rappeler, à mesure que l'objet se déplace, que nous sommes des mammifères, que l'information froide que nous produisons est un produit de nos désirs et manifeste certains éléments profonds de notre être.

Le point central dans tout cette réflexion? Nous rappeler que, comme l'ont dit Duke Ellington et de nombreux autres musiciens : « It don't mean a thing if it ain't got that swing. » À ce stade de pleine maturité de l'ère de l'information, il serait sage de se rappeler les récits édifiants chargés d'ombres et de nuances; de relater et de remixer la légende du milliardaire de Cosmopolis, de Don Delillo, qui, dans l'ennui de son monde de rêve, disait :

Continuer à soutenir que chiffres et tableaux expriment la froide compression d'énergies humaines incontrôlées, de désirs et de pulsions de toutes sortes réduits à des unités transparentes sur les marchés financiers eût été manquer de pénétration. En fait, les données elles-mêmes étaient expressives et lumineuses, représentaient un aspect dynamique du processus de la vie. Elles avaient l'éloquence de systèmes alphabétiques et numériques, aujourd'hui parfaitement actualisés sous forme électronique, dans la nature zéro-untienne du monde, l'impératif numérique définissant chaque souffle de chacun des milliards d'êtres vivants de la planète. C'était là le lot de la biosphère. Nos corps et nos océans étaient là, offerts à la connaissance, entiers3.

À échantillonner!

Paul D. Miller, artiste conceptuel, écrivain et musicien, travaille à New York. Ses écrits ont été publiés dans The Village Voice, Artforum, Raygun et une foule d'autres publications. Il est coéditeur du magazine multiculturel A Gathering of the Tribes et vient de lancer le magazine en ligne sur les nouveaux médias www.21cmagazine.com. Paul D. Miller est peut-être davantage connu sous le sobriquet de sa « persona constructa », DJ Spooky that Subliminal Kid, dont les récentes initiatives sonores comprennent les CD « Optometry » et « Modern Mantra », de même que « Not in Our Name », une collaboration remix avec Saul Williams et Coldcut. Son plus récent projet artistique est Errata Erratum, créé pour le L.A.'s Museum of Contemporary Art, un remix Internet des oeuvres de Marcel Duchamp errata musicaux et sculpture musicale.

Notes:
1. Theodor W. Adorno, Essais sur la musique (en anglais : Essays on Music, notes et commentaires de Richard Leppert, traduit de l'allemand par Susan H. Gillespie et al., University of California Press, 2002).

2. Henri Lefebvre, La production d l'espace, traduit en anglais par Donald Nicholson Smith (Blackwell Publishing, 1974). Henri Lefebvre, La production de l'espace (Anthropos, 1974).

3. Don DeLillo, Cosmopolis: A Novel (Scribner, 2003).

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