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Remixer l'éther
Le Acoustic Space Lab
par Sylvie Parent

L'échantillonnage
À la base de tout remix se pose la question de l'échantillonnage, d'une sélection de matériaux, d'une collection de fragments prélevés de sources qui peuvent varier considérablement selon les penchants esthétiques des artistes. Cette confrontation avec la matière est bien entendu définie par la ou les disciplines dans lesquelles s'inscrit la pratique artistique, qu'elle soit liée au domaine sonore, visuel ou, comme c'est le cas de plus en plus, à l'univers multimédia du numérique. À notre époque, l'échantillonnage suppose le plus souvent une certaine instrumentation, une panoplie d'outils capteurs, senseurs, récepteurs, extensions technologiques qui prolongent les appareils sensoriels. Si de tels outils s'interposent entre l'artiste et le monde, ils lui permettent aussi d'atteindre ce monde dans une étendue inconcevable sans eux. Pensons au Web et aux avenues tentaculaires qu'il déploie pour l'utilisateur, aux contenus infinis et éclectiques qu'il rend immédiatement disponibles au-delà des limites imposées par la détermination géographique.

L'accès aux technologies
Le choix des technologies employées lors de l'échantillonnage dépend d'un parti pris esthétique, bien entendu, mais aussi de l'accessibilité de ces technologies, de leur pénétration dans la culture et de leur évolution. L'histoire de l'art des nouveaux médias, on le sait, va de pair avec celle des technologies. Or, il faut bien le dire, l'accès populaire aux technologies a un impact direct sur leur appropriation par les artistes. Sans cet accès, les créateurs intègrent les technologies en y faisant allusion, celles-ci infiltrant les thématiques de leurs oeuvres sans pour autant devenir des outils de travail à proprement parler. L'ordinateur est un bon exemple, dont l'histoire remonte à plusieurs décennies mais qui n'a véritablement envahi la pratique artistique qu'avec l'arrivée des micro-ordinateurs, dans les années 80.

Il arrive pourtant que certains artistes aient accès - grâce à des hasards heureux, à des circonstances inhabituelles, ou peut-être parfois à force d'acharnement - à des technologies jusque-là réservées aux happy few oeuvrant dans des secteurs où les « bénéfices justifient largement l'investissement », tels que la recherche médicale, la défense ou le divertissement. Une telle situation favorable s'est présentée en Lettonie en 2001, qui a permis à plusieurs artistes d'avoir accès à un des radiotélescopes les plus puissants de la planète.

Petite étoile

"It's beyond anybody's imagination to be able to climb around on a multimillion-dollar machine like this and play with it." Robert Adrian X, artiste des nouveaux médias (cité sur le site www.ambienttv.net).

Little Star, antenne parabolique orientable de 32 mètres de diamètre située à Irbene, près de Ventspils en Lettonie, est longtemps restée inconnue de la population civile, puisqu'elle faisait partie des équipements aménagés par l'armée russe dans un centre de communication spatial secret. Lorsque les militaires ont quitté le site, en 1994, ils ont tout abandonné derrière eux et partiellement détruit l'équipement qui leur servait avant tout à espionner les transmissions satellites entre l'Europe et l'Amérique du Nord pendant la guerre froide. L'antenne a par la suite été réparée par une équipe de radiophysiciens lettons du VIRAC (Ventspils International Radio Astronomy Center), mais son utilisation est demeurée fort restreinte jusqu'à présent, très peu de fonds ayant été alloués à l'exploitation de cet appareil dont l'État ne connaissait même pas l'existence...

Ayant hérité d'un instrument (inattendu et inespéré), la communauté scientifique locale s'est montrée enthousiaste face aux défis que celui-ci posait, sans toutefois disposer des moyens nécessaires pour l'exploiter. Au même moment, un groupe d'artistes du Center for New Media Culture RIXC, centre en nouveaux médias particulièrement actif dans le domaine de la diffusion radio sur Internet et intéressé par les nouveaux moyens de communication par satellite, s'est montré attentif au destin de l'appareil, souhaitant l'utiliser à des fins artistiques. C'est dans ce contexte particulier que les deux communautés, artistique et scientifique, ont eu l'occasion de partager un intérêt commun pour un instrument dont le sort n'était pas tout à fait fixé...

art et science
En août 2001, Rasa Smite et Raitis Smits, du centre en nouveaux médias RIXC situé à Riga, ont organisé un symposium, le Acoustic Space Lab, réunissant plus d'une vingtaine d'artistes sur le site de l'antenne. Dmitrijs Bezrukov, radiophysicien associé au VIRAC, s'est joint à ce groupe d'explorateurs et de diffuseurs artistiques afin d'assurer le fonctionnement de l'appareil dans ses multiples types de réceptions et de traitements de données. Une telle rencontre entre artistes et scientifiques, fondée sur le même enthousiasme pour le potentiel de l'antenne parabolique, n'aurait certainement pas été possible dans d'autres circonstances.

Trois groupes de travail ont été constitués pour recueillir et traiter l'information pouvant être obtenue de l'antenne. Un premier groupe d'artistes s'est intéressé à l'environnement sonore immédiat créé par l'antenne. Les sirènes, les grincements générés par les déplacements de l'appareil et les autres bruits émis par celui-ci ont été enregistrés et ont servi de matériau pour des créations sonores futures. D'autres artistes, s'inspirant du passé militaire de l'antenne, ont intercepté les communications de téléphones cellulaires, du trafic naval et aérien et de programmes radiodiffusés, entre autres. Enfin, un troisième groupe a utilisé l'antenne pour recueillir les signaux transmis par des objets célestes, tels que Jupiter, Vénus et le Soleil, en ayant recours aux capacités radioastronomiques de l'appareil avec la bande de fréquence de 11 GHz.

Symposium

VIRAC director Edgars Bervalds expressed his delight that the antenna had been explored in so many ways, adding that, though the antenna ought to be used primarily for science, "artists can use it to fill the vast spaces in our Universe that science cannot reach."
- Mukul, artiste des nouveaux médias, (cité sur le site www.ambienttv.net)

Coordonné par Derek Holzer, lui-même créateur sonore et artiste lié au milieu de la net.radio, le laboratoire médiatique provisoire installé près de l'antenne a permis la constitution, le traitement, l'échange, l'archivage et la diffusion d'échantillons en temps réel et différé. Plusieurs des artistes réunis pour ce symposium sont liés au réseau établi par la liste de diffusion Xchange mise sur pied par le RIXC et font partie de la communauté très dynamique de la net.radio, qui compte dans ses rangs, entre autres, Radioqualia (Australie/Grande-Bretagne), Kunstradio (Autriche), Makrolab (Slovénie), www.ambienttv.net (Grande-Bretagne) et Radio 90 (Canada). Un ensemble de projets remix audio, vidéo et Web découlant de l'échantillonnage effectué lors du Symposium peuvent être consultés sur le site.

Parmi les projets créés, plusieurs sont de nature sonore et intègrent les sons « terrestres » émis par l'antenne, les communications interceptées et les traductions sonores de données astronomiques pour créer des oeuvres atmosphériques, paysages sonores incorporant et transformant cette matière sonore. À titre d'exemple évocateur, mentionnons le programme conçu par Rasa Smite et Raitis Smits et diffusé par Kunstradio, ACOUSTIC.SPACE.SET #2, qui présente une oeuvre sonore réalisée par Clausthome. Parmi les projets multimédias, firmament de Zina Kaye et Mr. Snow (L'audible, voir http://laudanum.net/firmament/) consiste en une représentation audiovisuelle réalisée à l'aide d'une application Java et utilisant des données recueillies par le radiotélescope à partir de signaux émis par des objets cosmiques (tels que Vénus et Jupiter). De nombreux projets vidéo documentent aussi l'expérience du Symposium et le site de l'antenne.

Projets futurs
Le Space Lab Open Source Sampling project est un projet à long terme. À titre d'exemple, Kunstradio, un organisme autrichien qui a diffusé le Symposium en direct sur le Web, continue à inscrire à son programme les projets sonores élaborés à partir d'échantillons prélevés lors de l'événement. La portée du Acoustic Space Lab dépasse désormais celle du Symposium, des projets d'échange d'échantillons, de collaboration à distance, de diffusion en direct (streaming) continuant de voir le jour grâce aux échantillons archivés sur un serveur ftp et pouvant être récupérés à volonté. Le projet d'échantillonnage a maintenant acquis une vie autonome, décentralisée, qui s'accroît naturellement. Les échantillons d'origine circulent librement, échappant à tout contrôle, et peuvent être remaniés par quiconque souhaite les utiliser - ils deviennent ainsi matière à remixages multiples. L'expansion actuelle de ces échantillons est issue de la volonté d'échange caractéristique de la communauté de la net.radio et du désir d'un libre accès à l'éther...

Parmi les projets futurs, les organisateurs projettent également d'installer un lien Internet permanent à l'antenne afin que les utilisateurs puissent recueillir des échantillons à distance quand bon leur semble. Ils envisagent aussi la création d'un logiciel (software) permettant de contrôler les mouvement de l'antenne sur place ou par un accès via Internet. Ces projets visent à accroître encore davantage l'accès à cet appareil inusité, et à stimuler la création et la diffusion de projets novateurs.

Les ondes radio

"There is still need to make people understand that the spectrum is material, that it has an enormous incalculable value and that in the last extent, it should not be controlled by anybody." Marko Peljhan lors d'un entretien avec Rasa Smite et Raitis Smits
- (voir http://rixc.lv/01/nodalas/intervi.html)

Il est intéressant de se rappeler que la radioastronomie est une descendante directe de la radio amateur. En effet, dans les années 30, des ingénieurs radio tels Karl Jansky et Grote Reber, à l'aide d'appareils à ondes courtes, avaient intercepté accidentellement certains signaux émis par des objets cosmiques en voulant effectuer des communications longue distance... Il est fascinant de constater que, de nos jours, des artistes de la net.radio, dont plusieurs sont eux-mêmes des radioamateurs, ont accès à un tel radiotélescope, une continuité « naturelle » pouvant de ce fait être établie entre les deux mondes.

Les efforts déployés par les organisateurs du Acoustic Space Lab, Rasa Smite et Raitis Smits, afin de rendre possible cette initiative et de créer des liens entre les communautés scientifique et artistique doivent assurément être soulignés. Jouir d'un accès potentiel à une telle technologie est déjà quelque chose en soi; encore faut-il percevoir l'occasion, être déterminé à la saisir et concrétiser l'expérience. Ce projet a eu le mérite de mettre au jour un intérêt partagé par des communautés souvent éloignées dans leurs objectifs, celles de l'art et de la science, en faisant valoir des possibilités nouvelles d'échange et de création. Il fait espérer que des expériences analogues puissent être menées, les intérêts de la science n'étant pas si distants de ceux de l'art à la base, lorsque la volonté de découverte et le dialogue l'emportent sur l'exploitation - fût-elle commerciale, militaire ou autrement liée à l'exercice d'un pouvoir -, comme c'est le cas chaque fois qu'une technologie voit le jour...

Sylvie Parent est rédactrice francophone pour HorizonZéro.

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