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échantillons poétiques : reinventing wheel
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The Reinventing Wheel
Le mélange de la poésie des cultures grâce à la manipulation de tourne-disques façon hip-hop
par Wayde Compton, traduit par Michel Buttiens

Depuis les années 70, avec l'avènement du hip-hop, parallèlement à celui de la culture du remixage, on assiste à une renaissance de la langue vernaculaire des Noirs. Depuis que l'animateur de soirée Kool Herc (ou DJ Koll Herc) a inventé la manipulation hip-hop, la liberté de fragmenter des disques préenregistrés a également donné lieu à une nouvelle attitude et imprimé l'élan à ce qu'on appelle le « mauvais anglais ». L'auteur de cet essai retrace les liens entre les mauvais anglais du hip-hop, le remixage des cultures actuelles et passées, et son actuel projet de poésie utilisant la manipulation de tourne-disques, intitulé The Reinventing Wheel.

Les anglais des Noirs
Quand j'ai commencé à écrire les poèmes qui constituent mon premier recueil, 49th Parallel Psalm, j'ai été attiré par les langues parlées par les Noirs d'Amérique du Nord (les « anglais des Noirs »). Et cela, notamment, parce que j'ai écrit plusieurs poèmes sur mon père, ou sur les Noirs comme lui qui ont migré des États-Unis au Canada vers le milieu du XXe siècle. Cet intérêt provenait également en partie du fait que j'écrivais aussi sur les premiers Noirs venus en Colombie-Britannique au XIXe siècle. Souvent, j'écrivais des poèmes qui les mettaient en évidence, de sorte qu'il me fallait imaginer leurs perspectives. (En même temps, je m'intéressais à la religion vaudou en tant que source de culture cosmologique - en raison de la façon dont elle aborde la possession, le concept d'esprits qui, du fin fond du royaume des esprits, s'exprime par l'entremise d'une personne, à l'aide du corps et de la voix de cette même personne. C'était une excellente métaphore de la récupération historique que je pratiquais dans mes poèmes.)

Pourtant, alors même que j'écrivais ces poèmes à propos de mon père et des immigrants noirs qui lui ressemblaient, j'écrivais aussi des poèmes contemporains - à propos de moi et de mes amis noirs et mulâtres. Pour ces poèmes contemporains, j'avais également recours aux anglais des Noirs - bien que mon esprit fonctionne différemment et pour des raisons différentes. J'abordais le point de vue des enfants nés dans les années 70 en Colombie-Britannique de parents noirs ayant émigré, et la façon dont ils ont hérité, et n'ont pas hérité à la fois, des traditions orales d'autres nations. Un des éléments qui m'est apparu être en cause, la source qui fausse ces lignées et même la ligne de rupture de ces lignées, était le hip-hop.

L'expression orale du hip-hop
Le hip-hop a changé le monde. La culture des Noirs américains avait déjà fait le tour du monde avant cela, en raison de la position de force des États-Unis sur la scène commerciale et culturelle. Mais le hip-hop est le lieu de transit d'un nouveau mode d'expression des Noirs américains, et donc une nouvelle expression noire connue dans le monde entier. Je suis convaincu que les formes du hip-hop sont le reflet (pour nommer quelques éléments importants) de l'échec du mouvement américain Black Power, du succès relatif du mouvement américain en faveur des droits civils et de l'importance des médias électroniques responsables de l'expression des Noirs dans les pays industrialisés. La tonalité vocale du hip-hop se caractérise par une exaspération bouillonnante. Ce trope vocal est chargé d'histoire, des promesses sacrées des nationalismes noirs utopiques. Pourtant, simultanément, cette tonalité témoigne d'une nudité visible assez éloignée des complaintes furtives et masquées du blues qui fait ressortir le fossé qui sépare le présent du passé, sur le plan de l'affirmation collective. La distance contradictoire qui sépare ces faits explique le nihilisme insidieux de la culture d'expression noire, de même que le degré sans précédent de liberté d'expression qui caractérise les discours des orateurs noirs, et la disparition des résurgences communautaires des langues des Noirs en faveur d'un seul dialecte normalisateur qui se répand à l'échelle mondiale par le biais des médias.

Pour les écrivains noirs d'Amérique du Nord, ces conditions constituent une source nouvelle de liens avec l'expression orale ancienne et précieuse de notre mémoire collective. Tandis que des écrivains comme Langston Hughes et Amiri Baraka considéraient le blues et le jazz comme les sources de leur mémoire et de leur forme d'écriture tant en poésie qu'en prose (ils avaient accès au blues et au jazz aussi bien en concert que sur disque), les écrivains noirs actuels, eux, ont le hip-hop, prolongement vivant de leurs techniques d'expression orale. Curieusement, c'est un type de musique qui n'a jamais vraiment été produit en direct, étant donné qu'elle est issue d'une vaste machine médiatique qui s'immisce dans tous les foyers et toutes les oreilles, et d'une façon bien plus individuelle que communautaire. Dans les petites communautés noires isolées de l'Ouest canadien, cette individualisation est encore plus importante.

Le caractère pluraliste de la manipulation de tourne-disques
En creusant davantage ces questions d'anglais contemporains, ici, à Vancouver, j'ai remarqué que ce qui m'attirait le plus dans le hip-hop, c'est la manipulation de tourne-disques, soit celle d'un son pré-enregistré, et la culture qui l'accompagne. Dans mon petit coin de la diaspora noire, ce système mettant de l'avant l'expression orale semble le mieux adapté, même préférable à l'utilisation directe de ces anglais au microphone, parce qu'il est rare que les rejetons de ces anglais noirs proviennent de lignées directes.

J'étais également attiré par le dualisme des tourne-disques en tant que métaphore, en elle-même et pour elle-même, d'une mise en abyme réfléchie d'influences. Si je parvenais à trouver une façon de faire de la poésie avec des tourne-disques, il serait alors possible de mélanger directement les éléments de la culture africaine vestigiale, ancienne et non savante pour en faire une poésie textuelle, puis de mélanger les deux pour obtenir du hip-hop. Les incessants reflets et contre-reflets des formes et des états semblent évidents dans l'imagerie des « unes et deux » elles-mêmes, pierres angulaires du hip-hop, matière première des animateurs de soirées - les tourne-disques de droite et de gauche, les deux moitiés d'une dichotomie. La poésie viendrait de la « rétroaction » culturelle déclenchée par ces va-et-vient.

J'ai écrit un poème sur ces questions, puis je l'ai lu et enregistré au studio « chambre à coucher » de Trevor Thompson, à Vancouver. J'ai envoyé l'enregistrement numérique à une usine du Colorado qui fabrique des disques pressés d'essai en exemplaire unique qu'on appelle « disques repiqués », et j'ai tiré deux disques utilisables de cette prestation a capella. Puis, profitant d'un séjour comme écrivain en résidence au Green College, en Colombie-Britannique, j'ai essayé de mixer ces deux disques repiqués en direct avec divers enregistrements hip-hop instrumentaux et différents textes récités. Comme je n'avais aucune expérience dans ce domaine, à l'époque, ça a été un processus d'apprentissage pour moi. Le résultat? Un mixage du poème intitulé The Reinventing Wheel. Ce premier mixage, que j'ai présenté devant public à Vancouver, à Toronto et à Calgary en 2001-2002, je l'appelle Cargo Cult Mix.

Des cycles en spirale
Ces deux titres réfèrent aux enjeux formels et culturels qui me préoccupent. Je suis fasciné par les notions africaines de cyclicité et de réincarnation en tant que métaphores de la culture. Kamau Brathwaite parle de tidalectics - un néologisme crypté désignant une dialectique qui ne progresse pas vraiment, mais se transforme plutôt de manière statique. Je crois qu'il veut dire par là que chaque personne, chaque rythme musical, chaque étape de la culture est une version nouvelle de la précédente et ne représente pas vraiment une disjonction progressive. Si cela est vrai, l'expression orale de l'Afrique éloignée tant dans le temps que dans l'espace peut alors, elle aussi, correspondre à cette nouvelle expression orale électronique. L'idée, ce n'est pas de briser, ni même de préserver, mais bien de répéter; et de célébrer la répétition, en sachant que l'on ne va pas parvenir à copier - et que ces copies ratées correspondent énormément à ce qu'on est en réalité. Où se trouve le moyen approprié? Peut-être dans le doublage. L'idée de transformer ma voix (c'est-à-dire moi-même) en un disque statique que le moi ultérieur, le prochain moi pourra manipuler, me plaît. Le remixage est une façon de refaire - à un moment donné et au cours d'une prestation donnée - la manipulation de l'histoire et de la culture d'origine. Dans The Reinventing Wheel c'est ce qui se produit dans le corps d'un homme pourvu des deux moyens d'expression que sont ses tourne-disques.

Cela peut tout aussi bien se produire lorsque deux hommes sont munis de quatre tourne-disques. J'ai commencé à travailler avec un partenaire, un deuxième animateur de soirées qui s'appelle Jason De Couto, de sorte que, pour la deuxième étape de l'expérience, nous aurons quatre tourne-disques. De Couto est à la fois Japonais et Blanc; comme moi, il est donc d'ascendance raciale mêlée. C'est pourquoi notre nouvelle prestation, avec ses réinventions multiplicatrices, s'inscrira dans une analyse encore plus vaste du caractère socialement et culturellement remixé de ce pays. Nous l'avons baptisée Reinventing Wheel: Rolling Wave Mix.

Wayde Compton vit à Vancouver et enseigne l'anglais au Collège de Coquitlam. Il est l'auteur de 49th Parallel Psalm (publié chez Arsenal Pulp Press en 1999) et le directeur de publication de Bluesprint: Black British Columbian Literature and Orature (publié chez Arsenal Pulp Press en 2002). Wayde Compton et Jason De Couto forment Contact Zone Crew, un projet de représentation poétique utilisant la manipulation de tourne-disques. Leur enregistrement de The Reinventing Wheel: Rolling Wave Mix, qui accompagne cet article, est une collaboration spéciale au projet Remix d'HorizonZéro.

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