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la scéne québécoise : scène dj/vj
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révolutions montréalaises
Remix : la scène québécoise des DJ et VJ
par Étienne Côté-Paluck
La culture de la musique électronique montréalaise connaît un essor sans précédent
depuis quelques années. Carrefour du genre en Amérique à côté de New York et
de San Francisco, Montréal (et ses artistes) se révèlent enfin après des années
passées dans l'ombre des clubs. L'île a longtemps été considérée comme la ville
de tous les excès. Plaque tournante de l'alcool de contrebande durant la prohibition
états-unienne des années 20, elle abritait un redlight où bordels côtoyaient
bars et contrebande de toutes sortes. Partout sur le continent, on connaissait
la fièvre qui régnait dans la ville, tout comme était connu et reconnu le nightlife
de Paris de par le monde. Cette culture de la nuit a ainsi façonné l'histoire
de la métropole québécoise jusqu'à aujourd'hui, lui laissant en héritage un
des ratios les plus élevés de bars per capita en Amérique du Nord.
Le boulevard Saint-Laurent, qui sépare la ville en deux, a longtemps représenté
la frontière symbolique entre anglophones et francophones. Très pauvre à une
époque, la rue incarne maintenant la riche diversité urbaine, incorporant les
quartiers italien et chinois, et le Vieux-Montréal. On y retrouve également
les clubs les plus chics comme les plus délabrés.
Comme toutes les autres grandes villes de la planète, Montréal a été submergée par les vagues house et techno à la fin des années 80, et ce, dans les multiples warehouse party organisés dans les lofts de la ville, la très dynamique culture gaie leur servant de moteur. Les raves rassemblaient au début des années 90 une foule éclectique, jeunes et vieux, artistes et étudiants s'y côtoyant. Un échantillon bigarré de la population active se trouvait dans ces fêtes à peine légales. Ce fut aussi l'endroit où les gens découvraient pour la première fois l'esprit communautaire et la transe que peut causer la musique répétitive. Il était désormais admis que des hommes et des femmes puissent danser seuls, isolés de la foule dans des voyages artificiels dont la drogue était souvent le principal carburant.
Les premières expérimentations de la musique électronique ont permis l'avènement
des premières productions montréalaises du genre au milieu des années 90. Appuyés
par les clubs, les DJ se transformèrent en producteurs ou en entrepreneurs en
créant plusieurs étiquettes de disques qui, encore aujourd'hui, desservent la
communauté DJ (Turbo, Ascend, Bombay). Montréal connut ensuite un raffinement
musical lorsque furent créés festivals comme Elektra, M.E.G. et, surtout, Mutek.
Depuis le début du troisième millénaire, ce festival attire les Montréalais
autrefois adeptes de rave et propose une musique moins dansantes et
plus abstraite (plus matures, diront certains).
Mutek
Grâce au dynamisme de ce festival, une nouvelle vague montréalaise de producteurs
a vu le jour et a su donner une nouvelle impulsion à la créativité locale. Marc
Leclair, impliqué dans le festival depuis ses débuts, est grandement redevable
à cet événement. Son projet Akufen s'est fait connaître lors de la première
édition de Mutek, et fut suivi en cela par la parution d'un album de musique
électronique montréalaise, My Way, en 2002, qui, à ce jour, demeure l'album
de ce genre le plus vendu au monde. Akufen a également prêté son doigté
house hachuré à de grands noms de la pop dans le cadre de plusieurs remix
(Massive Attack, Craig David, etc) : « Mutek, je ne le répéterai
jamais assez, a permis à la scène montréalaise, je dirais même canadienne, de
pouvoir accéder au stade supérieur et de se trouver une place de choix sur la
scène internationale. Non seulement le festival a permis la création d'un pont
avec le reste du monde, mais il a surtout permis aux artistes de prendre conscience
de la grande quantité de musiciens qui peuplent la scène techno. Mutek a créé
une solidarité entre ceux-ci. » On remarque ensuite que Montréal attire
de nombreux producteurs de renom, lesquels viennent s'y installer : Mike Shannon,
de Toronto, Amon Tobin, d'Angleterre; l'étiquette allemande Force Inc., qui
a ouvert ses bureaux nord-américains à Montréal, suivant en cela l'étiquette
britannique Ninja Tune, qui avait fait de même en 1995. Il existe dans la métropole
québécoise un esprit d'entraide et de cordialité très propice à la création,
ce qui semble plaire à ces nouveaux arrivants. L'activité des créateurs a longtemps
été freinée par le manque de moyens, de confiance et d'infrastructures, mais
elle sort enfin de l'ombre, appuyée par plusieurs nouvelles étiquettes de disques
comme Oral, Intr_version et Alien 8.
Fusionnant la musique et les nouvelles technologies, Mutek est également la
consécration des ordinateurs portables dans le domaine de la musique. À ce titre,
le festival commence aussi à intéresser la communauté de la musique actuelle.
Pourtant, durant quelques jours par année, Mutek n'est que la face visible de
la lune. La présence permanente d'organismes comme la Société des arts technologiques
(SAT) a ensuite permis à la communauté électronique montréalaise de respirer
tout au long de l'année. L'organisme est en effet au centre de l'avant-garde
technologique, qu'elle soit universitaire, industrielle ou artistique. Elle
développe et accueille différents projets, et s'est rapidement installée au
coeur de la communauté électronique en organisant des soirées réunissant jusqu'à
800 personnes dans un décor industriel et flexible (Mutek, Epsilonlab, Néon).
La SAT
Les soirées de la SAT sont devenues des rendez-vous hebdomadaires et ont, en fait, permis à plusieurs acteurs des technologies de se rencontrer. La raison d'être de cet organisme est un réseau entre les différentes personnes qui oeuvrent dans le milieu de la culture numérique. Étant un lieu physique, la SAT est devenue une plate-forme maison pour nombre de créateurs. « Le réseautage devient tout aussi important que les oeuvres », explique la directrice de la SAT, Monique Savoie. Elle voit dans son travail le reflet d'une nouvelle culture qui transforme nos manières de concevoir le monde, lesquelles sont encore trop cartésiennes. « Le numérique change les façons de créer et de penser, et encourage la transdisciplininarité, et la SAT fait partie intégrante de ce changement. On est en train de traverser toutes les disciplines, autant les sciences sociales, l'art, l'ingénierie que les technologies. Présentement, on est aussi très intéressé par les réseaux à haute vitesse tels que ceux composés de fibre optique. On essaie de voir comment on pourrait les utiliser et créer des événements réseaux, autrement dit comment on pourrait interagir de façon quotidienne avec d'autres endroits du monde pour faire des créations communes ou simplement ouvrir des fenêtres sur différentes cultures. On assiste donc à une sorte d'éclatement qui change notre point de vue et notre compréhension de la société. C'est une époque comparable à la Renaissance, qui a modifié profondément le point de vue dans la peinture avec l'avènement de la perspective. Nous sommes confrontés à une nouvelle façon d'aborder les contenus puisque chacune des disciplines les redéfinit avec ses outils propres. »
À ce titre, la SAT encourage une autre forme d'art qui émerge de la scène rave;
cette forme, qui s'appuie sur la vidéo, a été appelée le VJing. Parent pauvre
de la musique, cet art connaît désormais un essor marqué depuis l'arrivée du
numérique et l'allégement de son équipement. Il ne cesse d'évoluer depuis l'invention
du caméscope et le travail qu'a effectué sur l'image rythmique le Coréen Nam
June Paik à la fin des années 70. Le VJing a toujours été dans l'ombre des événements
de musique électronique. « Le Québec possède une grande tradition en vidéo »,
poursuit Savoie. « La vidéo indépendante a toujours eu une niche assez
forte au pays. Les VJ sont en fait des vidéastes qui produisent une création
vidéo en temps réel de la même façon que la création musicale. La SAT essaie
donc de favoriser la vidéo de façon à ce qu'on puisse avoir un vrai dialogue
entre les DJ et les VJ. Il faut que leur travail soit manifeste, et non pas
considérer la chose comme du papier peint. »
La scène VJ
Comme c'est le cas pour les DJ, il existe plusieurs sortes de VJ, du plus amateur qui enchaîne les images sans vision au VJ qui utilise cette forme de diffusion pour s'exprimer à l'aide d'un bagage artistique. Le VJ Thien Vu Dang (VJ Pillow), ancien vidéaste, travaille maintenant à l'after-hours Aria en plus d'être membre fondateur du collectif de VJ Mix_Session, qui se trouve à l'avant-plan de la scène montréalaise : « Certains utilisent des images sans vraiment réfléchir au résultat tandis que d'autres vont vraiment se concentrer sur la répercussion de l'image sur la musique. Une nouvelle génération d'artistes ont vu dans le VJing une forme très intéressante - et nouvelle - de diffusion. La force des VJ est avant tout de lier le rythme de l'image avec celui de la musique. Au-delà de ça, les images sélectionnées ont une importance fondamentale : il faut se demander comment les gens peuvent recevoir l'image, tout comme on doit l'encoder et explorer les différentes compréhensions de l'image. On ne contrôle pas le son donc l'image doit vraiment être au centre de nos préoccupations. » Cette scène est encore très jeune, mais le VJ est appelé à traverser les arts et les formes communicationnelles, que ce soit en publicité, en vidéo ou simplement en s'ouvrant à d'autres genres musicaux comme c'est le cas au Japon ou en Angleterre. « De toute façon, poursuit Vu Dang, à part San Francisco, New York et Montréal, il n'y a pas grand-chose en Amérique du Nord. La SAT n'y est pas pour rien non plus. Et ce sont des centres comme celui-là qui appuient également la scène de San Francisco. »
Le contexte québécois
En plus d'une histoire artistique riche, le Québec est reconnu pour l'appui financier qu'il fournit à ses artistes, reflet d'une politique culturelle dynamique. Les loyers y sont aussi parmi les plus bas du continent, et le statut de l'artiste indépendant y est très respecté. Le mouvement culturel numérique n'est pourtant pas que Montréalais. La définition même de la culture numérique est basée sur l'abolition des frontières. Les DJ se promènent partout, leurs disques trouvent preneurs partout sur le globe, et le DVD ouvre maintenant la même porte aux VJ. « On est habitué de voir l'international que pour la diffusion », ajoute Monique Savoie. La distribution et la diffusion se font à un niveau international, mais la production se fait maintenant connaître au même niveau. Il y a de plus en plus de projets qui vont se développer en faisant appel à différents lieux et différents centres dans différents pays. Le projet The User par exemple a débuté à la SAT, mais il est ensuite parti pour la Finlande et enfin la Californie. Il y a des structures et des groupes d'intérêts qui sont plus forts dans certains pays, et certains artistes trouvent le moyen d'en tirer profit. La culture de réseau se développe aussi de ce point de vue. Avec des projets partout sur le globe, on assure déjà à l'étape de production la possibilité d'être en distribution et en diffusion internationales. Notre terrain de jeu est beaucoup plus grand que Montréal, bien que ce soit évident que Montréal possède une spécificité. Cette particularité est éminemment culturelle bien qu'elle se résume difficilement. Leclair y voit aussi loin que le Refus Global, déclencheur de la révolution tranquille québécoise, tandis que Savoie y discerne le métissage autant que la résistance à la culture anglo-saxonne. Tous s'accordent pourtant pour y voir la diversité culturelle nord-américaine dans un contexte francophone libéral.
Passionné de musique, Étienne Côté-Paluck rédige depuis trois ans une
chronique pour l'hebdomadaire culturel Voir Montréal, en plus d'avoir
collaboré à plusieurs médias électroniques (radio, télévision, etc). Il
a également animé pendant trois ans la populaire émission L'oreille
bionique à CISM 89,3 FM.
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