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réflexion : quintessence
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Hello, Hello!
Brève histoire des arts d'interprétation en réseau
par Sara Diamond, traduit par Ève Renaud

Pour commencer, des remerciements particuliers au One Yellow Rabbit Performance Theatre de Calgary, qui a inspiré ce numéro et qui est généralement si inspirant!

Les premiers inventeurs des techniques de communication ont cherché des expressions culturelles pour ces nouvelles techniques, des siècles déjà avant Internet. Philip Reis, fabricant du premier téléphone, a produit de la télépoésie et des performances musicales en réseau. Bell a repris ce genre de démonstrations publiques tout en raffinant la technique. Ces deux inventeurs se considéraient auusi bien comme des artistes que comme des ingénieurs.

Peaux catalytiques
Dès ses débuts, Internet s'est caractérisé par des activités de performance. Les participants pouvaient en effet se doter d'identités différentes. Le jeu de rôles y a trouvé sa place, d'abord dans les domaines multiutilisateurs (MUD) et dans les environnements multiutilisateurs orientés objets (MOOS), puis dans les services de clavardage Internet (IRC) et dans tous les avatars du clavardage et des jeux où les joueurs créent et dirigent des mondes, interagissent avec des agents informatiques (contrôlés par intelligence artificielle) ou entre eux. Dans les jeux de combat comme Quake, les joueurs ne font qu'un avec leur personnage : ils changent de peau.

Les préoccupations fondamentales des arts d'interprétation trouvent écho dans les performances Internet. Qu'est-ce que le corps par rapport à l'espace? Qu'est-ce que la découverte? Comment inverser la technologie? Bruce Barber considère la performance comme une tâche qui engage son initiateur à agir sur la culture : « La tâche devient roborative et essentielle1. » Cette notion de tâche quotidienne serait un excellent point de départ pour une performance Internet. Internet, avec ou sans fil, n'est-il pas un espace dont l'utilisation culmine pendant les heures de travail et qui se caractérise par le multitâche?

Le contenu épouse la forme
Longtemps, la performance télématique s'est butée aux ratés de la technologie. Quand par miracle la technologie fonctionnait, il fallait néanmoins se contenter de reconnaître la présence humaine. Au milieu des années 60, Allen Kaprow, le père des Happenings, relie cinq sites en un événement télévisuel baptisé avec à-propos Hello, Hello. Dans les années 80, pour Terminal Art, Roy Ascott expédie des terminaux portatifs à des artistes en Californie, à New York et au Pays de Galles pour qu'ils produisent ensemble des idées destinées à leurs propres studios ou espaces publics2. Hole in Space, créé et produit par Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz trois soirs en 1980, relie des centres commerciaux de New York et de Los Angeles : sur des écrans apparaissent des images télévisuelles en pied, grandeur nature, de personnes qui se trouvent aux deux extrémités du pays, mais qui peuvent se voir, s'entendre et se parler comme si elles se croisaient sur un trottoir. En 1984, Nam June Paik, l'un des créateurs de l'art vidéo, anime Good Morning, Mr. Orwell, une émission mondiale de télévision collaborative.

Le contenu créatif épouse la forme. Au Canada, le Western Front organise des événements « fax »: des artistes de partout au monde fournissent qui un dessin qui un épisode d'un récit; c'est le jeu du cadavre exquis. Sous la gouverne de Hank Bull et d'Eric Metcalfe, au milieu des années 80, les forums Pirate Radio sont aussi une création du Western Front. Ils deviendront plus tard la radio Internet et le bouillant espace international DJ. Les Nowhere Men, avec Sylvia Scott et ses collaborateurs, créent Speaking Pieces en 1988 à partir de la visiophonie et de la téléphonie pour réunir les contributions d'artistes internationaux. The World Tea Party (1993 à ce jour) relie des « thés » organisés dans des endroits éloignés pour célébrer le rituel de la préparation et de la consommation de cette boisson3. Des formes de performances collectives diverses s'épanouissent grâce à la technologie, en dépit d'une tendance à l'acte créateur individuel au cours de performances en direct4. Les médias numériques sont maintenant au coeur de nombreuses performances - sur scène et dans des espaces publics - et sont reliés à des médias en ligne ou mobiles. La Digital Performance Archive offre un survol assez vaste, en ligne, de l'incidence des médias numériques sur les arts d'interprétation en langue anglaise5.

Miroir, miroir
L'improvisation, le théâtre en marge des grandes scènes (fringe) et le cabaret sont autant de sources auxquels puisent les arts d'interprétation en ligne, au même titre que les entrelacs délicats de la musique, des créations poétiques orales et de la danse improvisées. Pourquoi ne pas appliquer la notion du « miroir, miroir » comme autre étape de l'activité en ligne : l'appariement d'un signal émis en un lieu au débit binaire d'un autre, qui permettrait à des danseurs d'être vus et d'entrer en contact et d'improviser ensemble, ou à des musiciens de jouer en synchronisation. Certains artistes cherchent à défier à la fois la vitesse de la lumière et le rythme de transmission des paquets de données. La recherche sur la transmission en temps réel intéresse d'ailleurs depuis longtemps les scientifiques et les ingénieurs du domaine des communications; ils sont conscients de la valeur des essais de synchronisation de formes culturelles précises. Le Conseil national de recherches du Canada, Nortel Networks, le Réseau canadien pour l'avancement de la recherche, de l'industrie et de l'enseignement (ou CANARIE, organisme de recherche sur les réseaux à grande vitesse) et l'Université Stanford demeurent des éléments actifs de la formule.

En 1977, la NASA met au point le Satellite Arts Project : A Space with No Geographical Boundaries. Mitsuko Mitsueda danse au Goddard Space Flight Center de la NASA, au Maryland tandis que Keija Kimura et Soto Hoffman répondent depuis Menlo Park, en Californie. Leur image satellite produite en systèmes mixtes paraît sur des écrans en chaque endroit. Le moment où leurs corps, les sons et les images se synchronisent par-delà la distance géographique est à couper le souffle.

Lancé au cours des Jeux olympiques de 1984 à Los Angeles par Galloway et Rabinowitz, le Café électronique international6 est d'abord un réseau d'artistes. Depuis, il s'est enrichi de trente concessions internationales. Fondé sur les arts d'interprétation, le Café crée des « contextes » pour stimuler l'émergence de nouvelles formes et de nouveaux contenus. Les technologies, telles que les lignes téléphoniques analogiques, les lignes RNIS numériques, la vidéo et les réseaux Internet, sont combinées pour relier des artistes qui se produisent simultanément en divers endroits de la planète. Les créateurs du Café décrivent leur pratique comme une « conversation » bidirectionnelle ou multipoint, un concept qui se concrétise à nouveau chaque fois que des artistes utilisent Internet comme l'espace d'une performance dialogique très élaborée.

Le Café a permis le maillage de divers groupes culturels qui, jusque-là avaient du mal à communiquer ensemble ou se faisaient une mauvaise idée les uns des autres. « Quand nous créons ces espaces, nous allons au-delà de leurs qualités et de leur esthétique pour nous concentrer sur l'interaction de personnes rendues immatérielles, qui s'envoient leurs propres images comme ambassadrices. [...] L'espace virtuel atténue notre peur de l'interaction 7. » Ulysses Jenkins, musicien et artiste d'interprétation afro-américain, a ainsi créé des conversations entre des communautés d'Oakland et de Los Angeles. Des femmes poètes de race blanche de Beverly Hills et des Afro-Américains du domaine de la création orale ont d'abord collaboré en ligne à des productions artistiques pour finalement se retrouver autour d'un dîner. Jenkins est d'ailleurs venu au Banff Centre pour le projet Nomad (1993-1994), qui comprenait une série d'échanges Internet et d'événements en ligne, aux premiers jours de cette technologie, à partir de textes et de visiophones

Passage à l'acte
En 1965, le critique Dick Higgins décrit un profond changement dans un essai intitulé Boredom and Danger : le nouveau champ d'action des arts d'interprétation, explique-t-il, consiste « à produire et non plus à se produire »8. Les rituels de la vie quotidienne, l'étude de la condition des artistes dans la société et dans le monde des arts deviennent l'objectif de l'art et non plus son objet. Les artistes recourent à l'endurance, à la reconstitution ou à l'intervention. À la Vancouver Art Gallery, en 1978, Paul Wong construit un cube de huit pieds, doté d'écrans vidéo au centre et dont l'intérieur est capitonné. Dédiant l'événement à Kenneth Fletcher, qui vient de se suicider, il pénètre dans le cube et, exprimant son deuil, se lance sur les parois, encouragé par le public qui ne peut que voir les séquences vidéo. Certains spectateurs entrent avec lui dans le cube et l'arrêtent.

Cette exigeante relation avec le public et la technologie médiatique s'est transposée dans des performances Internet. Dolores from 10 am to 22 h, créée par Coco Fusco et Ricardo Domingues en 2001, est l'histoire d'une ouvrière d'une zone de libre-échange accusée de comportements perturbateurs au travail. Son patron l'enferme dans un bureau sans nourriture ni eau, ni même de téléphone et tente de la forcer à signer une lettre de démission. Elle refuse et poursuit la compagnie en justice. Devant le juge, patron et collègues nient son témoignage avec insistance. Fusco constate que certains publics de la performance en ligne ne s'identifient pas à la victime, mais applaudissent plutôt à la violence qui lui est faite, alors que les spectateurs en chair et en os font preuve d'empathie. Cette observation débouchera sur la pièce suivante, intitulée The Incredible Disappearing Woman (2003), qui a pour sujet l'art, le sexe et la mort à la frontière entre les États-Unis et le Mexique. Elle traite aussi de notre relation à la violence politique par l'entremise de la technologie, ainsi que des fondements de cette même relation. Fusco dit avoir « réuni des archétypes divergents dans l'espace confiné d'un "clavardoir" Internet pour inviter le public assis dans un théâtre à observer le déploiement de l'action dramatique jouée en réponse aux instructions de quatre personnages en coulisse qui semblent les transmettre par Internet aux trois personnages sur la scène9. »

Le Web peut aussi alimenter les caméras de surveillance et le voyeurisme, le narcissisme et la performance. Certaines performances devant des webcaméras amateurs comme celle de Jennifer Ringley (Jennicam, 1996 à 2003) s'appesantissent sur l'érotisme au quotidien. Elles sont devenues un phénomène populaire10. Longtemps, les artistes d'interprétation du Canada ont eu recours à la performance en direct, à la vidéo et à l'installation pour amorcer un discours sur le désir. Certains ont exploré la façon dont les technologies servent d'intermédiaire à la sexualité. Call Roger (1975), de Rodney Werden, évoque les lignes érotiques 1-800. La pièce nO fiXeD aDdrESs, créée par Joey Morgan en 1987 repose sur une série de messages téléphoniques échangés au cours d'une période de sept semaines et suggère la façon dont les moyens de communication nous font échapper à un lieu particulier au profit de notions plus vastes du chez-soi et de l'identité11.

Certains artistes se livrent de même à une critique sévère de la technologie de surveillance. Les Surveillance Camera Players professent une philosophie de méfiance totale à l'égard de tous les gouvernements12. Depuis 1995, ils produisent des pièces telles In Case of Amnesia the City will Recall, de Denis Beaubois, destinées aux caméras de surveillance de la ville de New York et d'un peu partout dans le monde. Après avoir ciblé les agents de sécurité et de police responsables de ces caméras, ils réunissent maintenant de larges publics sur le Web.

Dramaturgie de bureau
Le groupe Desktop Theatre, sous la direction d'Adrian Jenik, a ses locaux à l'Université de Californie, plus précisément au Centre for Computing and the Arts de San Diego13. La troupe crée des dramaturgies « de bureau », proposant des interventions sur ThePalace.com et autres clavardoirs et combinant performance en direct et théâtre en ligne. « Le Desktop Theatre est essentiellement une rencontre animée, immersive et souvent inattendue, expliquent-ils, et ses poésies, ses pièces très courtes ainsi que ses interventions dans des jeux et autres espaces en ligne créent une "friction transmissible" et permet "un jeu créatif concentré" »14. Au cours du troisième festival numérique annuel du conte (Third Annual Digital Storytelling Fetsival) de la Digital Storytelling Association, au Palace, en 1997, Desktop a ainsi joué En attendant Godot. L'Association emploie diverses formes, dont le théâtre, pour transmettre sur le Web des récits venus de tous les coins du monde15.

Métaphores de la différence
Beaucoup d'événements Internet passent par la réunion en divers endroits d'artistes, de penseurs et de publics pour une activité qui se déroule à la fois en ligne et sur place. Au-delà de Hello, Hello, les artistes ont trouvé différentes métaphores culturelles pour mieux comprendre et combler les différences. Et la nourriture a toujours été le meilleur moyen d'hybrider les cultures. Pour LiveForm (2003-2004), entre autres, Michelle Teran et Jeff Mann ont créé une table télékinésique. Ils mettent en scène des flots de données vidéo, un poisson télérobotique parlant, une cuisine de gourmets, des machines à verser le vin, un spectacle de magie, un mixage instantané de techniques (à l'aide du logiciel Keyworx) et des toasts en télématique d'un bord à l'autre de l'océan16.

C'est un fait : les discours sur le sexe, la sexualité et l'identité culturelle abondent. Des cyberféministes s'adonnent depuis longtemps au théâtre et à la performance hypertextes. Queen Bees and the Hum of the Hive (1998), de Carolyn Guertin, documente à cet égard une activité intense des femmes17. Le Studio XX de Montréal organise des pièces, des performances et des événements musicaux en ligne18, dont des choeurs de femmes et des performances en réseau pour commémorer le massacre d'étudiantes en génie, tuées de sang-froid, à Montréal. En 1990, l'artiste française Orlan a entamé une série d'interventions de chirurgie plastique présentées sous le titre Réincarnation de sainte Orlan19, par lesquelles elle entend devenir un hybride de Vénus, Diane, Europe, Psyché et Mona Lisa. En 1993, une coproduction en ligne, diffusée au Centre George-Pomipidou à Paris, au Centre McLuhan de la culture et de la technologie à Toronto et au Banff Centre, fait voir le « théâtre des opérations » d'Orlan à New York, lui-même relié en réseau aux autres endroits. Pendant la performance, les spectateurs débattent de la nature de la féminité et de l'altération de l'identité.

Maurice Benayoun, artiste de réalité virtuelle et vidéaste français, est aussi attiré par les possibilités de la communication par Internet. Il a entre autres créé Tunnel sous l'Atlantique (1995), un événement télévirtuel, avec la société Zone Productions, de Montréal20. Des utilisateurs situés à Paris et à Montréal ont ainsi pu se rencontrer dans un tunnel virtuel rempli d'objets et de sons caractérisant les Français au Canada et l'incidence canadienne à Paris. Les utilisateurs pouvaient en collaboration créer de nouveaux objets dans le tunnel. Le public était invité à ajouter du son (chansons, conversations ou textes) pour donner de la profondeur aux archives et même à créer une performance personnelle.

Dénouement
La performance en réseau se développe à mesure que les possibilités d'Internet et des nombreuses technologies connexes acquièrent leur maturité. Les technologies sans fil ont ajouté une nouvelle dimension à la télématique : les performances théâtrales, les récits séquentiels fondés sur le dialogue et les jeux de découverte et d'aventure étant désormais répartis sur des appareils aussi simples qu'un téléphone mobile. Les rêves des inventeurs du téléphone sont peut-être plus près de se réaliser qu'ils ne l'ont jamais imaginé...

Sara Diamond est la rédactrice en chef d'HorizonZéro.

Notes:
1. Alain Martin Richard et Clive Robertson. Performance au Canada 1970-1990, Toronto, Intereditions and Coach House Press, 1991.

2. Voir Technology and Intuition : A Love Story? Roy Ascott's Telematic Embrace, un essai publié par Edward A. Shanken, du département d'art et d'histoire de l'art, Université Duke (http://mitpress2.mit.edu/e-journals/Leonardo/isast/articles/shanken.html). Selon Shanken, il s'agit de la contribution d'Ascott à The World in 24 Hours, un réseautage électronique mis en scène par Robert Adrian X sous le titre Ars Electronica en 1982. Voir également les articles de Roy Ascott, « Art and Telematics : Towards a Network Consciousness », et de Robert Adrian X, «  Communicating » ainsi que « The World in 24 Hours », tous dans Art + Telecommunication, sous la direction de Heidi Grundmann (Vienne, Shakespeare Co., 1984).

3. www.worldtea.net/wtpweb/top/welcome.html (n'est plus accessible)

4. bpNichol, poète officiel du Canada, faisait partie du Toronto Research Group qui a créé des événements explorant The Language of the Performance of Language. General Idea a organisé le Miss General Idea Pageant pour explorer l'impossible futur.

5. http://dpa.ntu.ac.uk/dpa_site/

6. http://main.ecafe.com (n'est plus accessible)

7. Kit Galloway et Sherrie Rabinowitz, « Welcome to Electronic Café International », dans Cyberarts : Exploring Art and Technology, sous la direction de Linda Jacobson, San Francisco, Miller Freeman, 1992.

8. Dick Higgins, « Boredom and Danger », dans Breaking the Sound Barrier. A Critical Anthology of the New Music, sous la direction de Gregory Battcock, New York, E.P. Dutton, 1981..

9. www.thing.net/~cocofusco/disapwman.html

10. www.startingpage.com/html/jennicam.html

11. http://collections.ic.gc.ca/mercer/240.html

12. Vous trouverez les Surveillance Camera Players à www.notbored.org/the-scp.html. Voir en particulier le Guerilla Programming of Video Surveillance Equipment de Michael Carter (1995) et Programming Note for The First Season (1996), de Bill Brown, tous deux à www.notbored.org/scp-founding.html.

13. http://leda.ucsd.edu/%7Eajenik/main/files/m_1.htm.

14. http://leda.ucsd.edu/%7Eajenik/archive/files/a_fr_01.htm.

15. www.dsaweb.org.

16. Voir http://interaccess.org/telekinetics and http://ubermatic.org/misha.

17. http://beehive.temporalimage.com/archive/12arc.html.

18. www.studioxx.org.

19. www.orlan.net.

20. www.benayoun.com.

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