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L’inquiétant : La machine molle
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L'inquiétant: l'expérience de la culture cyborg par Bruce Grenville
par Jean-François Chassay

Pour William Burroughs, le corps était une machine molle envahie par des parasites. Cet oxymore exprime on ne peut mieux la réalité que le monde cybernétique a peu à peu, et de plus en plus rapidement, développée autour de nous (et en nous) au cours des dernières décennies. Alors que la philosophie et les sciences humaines, à partir des années 70, commençaient à s’interroger régulièrement sur la mixité culturelle, à analyser le sens que peut prendre aujourd’hui l’identité, fluctuante, dans un « village » de plus en plus planétaire, à se pencher sur le concept de gender, la science et la technologie allaient beaucoup plus loin, se révélaient beaucoup plus radicales. C’est le degré « d’humanité dans l’humain » qu’on remet en question aujourd’hui : la technologie pénètre davantage le corps, nous propulsant dans l’univers du cyborg. Il ne faut pas s’étonner que le nom de Prométhée réapparaisse si souvent, depuis quelques années, dans des articles où il est question de génétique (aussi bien que d’éthique) et, plus largement, des modifications apportées à notre corps et même à notre conscience. Le pape lui-même — faut-il s’en étonner ? — a dénoncé l’« attitude prométhéenne de l’homme, qui croit pouvoir ainsi s’ériger en maître de la vie et de la mort »1. Il est vrai que, sans s’opposer aux avancées technologiques, on peut parfois s’interroger sur ces percées qui ouvrent une véritable boîte de Pandore (femme d’Épiméthée et donc belle-sœur de Prométhée !). À tout le moins, il est normal d’être pris de vertige devant ce qui s’offre potentiellement à nous : une véritable redéfinition de la « nature » humaine. C’est un peu à une réflexion sur ce nouvel univers cybernétique que nous convie le livre The Uncanny : Experiments in Cyborg Culture, agrémenté de nombreuses et magnifiques illustrations tirées de l’exposition éponyme, qui a eu lieu à la Vancouver Art Gallery, au printemps 2002.

On ne s’étonnera pas que l’art se soit rapidement intéressé à un sujet aussi trouble, à ce monde de « l’entre-deux » qu’offre à notre conscience l’univers des cyborgs. Bruce Grenville, responsable de cette exposition, propose un long texte qui en présente synthétiquement la genèse et l’histoire, remontant jusqu’aux débats philosophiques du XVIIe siècle (mais, étrangement, Grenville fait l’impasse sur la réflexion concernant les automates et leur fabrication au XVIIIe siècle). C’est surtout au XXe siècle qu’il s’arrête, montrant comment, de certaines toiles de Marcel Duchamp et du film Metropolis de Fritz Lang jusqu’aux constructions de Jean Tinguely et aux performances de Sterlac, l’âge de la mécanisation conduit à une nouvelle conception de l’humanité dans l’art, lequel accompagne les réalisations technoscientifiques.

Un des principaux intérêts de l’article de Grenville est de situer la singularité de ces machines partiellement (ou presque totalement) humaines dans l’optique des propositions de Freud sur l’inquiétante étrangeté : « cette inquiétante étrangeté n’est pas nouvelle ou étrangère, elle est une chose familière et ancienne — profondément ancrée dans nos esprits et aliénée de ceux-ci par le processus de la répression», écrit le père de la psychanalyse. »

À côté de nombreux textes originaux, portant essentiellement sur l’analyse de certaines œuvres artistiques, remises dans le contexte épistémologique contemporain, on retrouve la reproduction de quatre textes anciens : ce texte de Freud sur L’inquiétante étrangeté (The Uncanny) ; un texte du psychanalyste Bruno Bettelheim sur le cas d’un enfant schizophrène, Joey, qui se prenait pour une machine par peur de se concevoir comme un humain ; un extrait de Neuromancer, le célèbre roman cyberpunk de William Gibson ; enfin, le manifeste de Donna Haraway : A Manifesto for Cyborgs : Science, Technology, and Socialist Feminism in the 1980s.

Ce qui se dégage de l’entrelacement de ces quatre textes est fort intéressant. On y associe intériorité (conscience et inconscient) et extériorité (technologie des machines et réseaux). La rationalisation scientifique sort de son cadre, débouche sur son contraire : l’inconscient. Dans cette perspective, l’art est une façon d’aborder la culture cyborg par une mise à distance : « l’objet cyborg » permet d’interroger le sujet, et de réfléchir à la conscience humaine. En ce début de troisième millénaire, la chute de certaines frontières communément considérées comme évidentes — entre certaines disciplines, mais aussi entre l’être humain et la machine, entre la nature et la culture — participe éloquemment, au cœur de ce livre, de cette inquiétante étrangeté. Pour ajouter à cet effet d’étrangeté chez les Occidentaux, plusieurs articles portent sur des manifestations de la culture cyborg au Japon.

Entre la psychanalyse et les cyborgs, ce livre offre un espace de réflexion qui, au fond, tourne autour d’une question propre à la science-fiction (qui est de plus en plus notre réalité) : « Is the cyborg man or machine ? What is self or identity for the cyborg ma(chi)n(e) ? ».

Jean-François Chassay est écrivain et essayiste. Il enseigne la littérature à l'Université du Québec à Montréal. Bruce Grenville (editor), The Uncanny: Experiments in Cyborg Culture. Vancouver: Vancouver Art Gallery/Arsenal Pulp Press, 2001.

Note:
1. Cité par Dominique Lecourt dans Prométhée Prométhée, Faust, Frankenstein. Fondements imaginaries de l'éthique, Paris, Synthélano, 1996, pp. 9-10.

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