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Imiter/Être
par Daniel Canty

Les robots sont nos doubles incomplets. Nous les programmons pour qu’ils assemblent nos voitures et nos appareils électroménagers. Parfois, ils investissent pour nous les territoires où la présence humaine est impossible, car dangeureuse : les cratères des volcans, les fosses abyssales des océans, l’Antarctique, la Lune, les planètes les plus proches. Les robots se porteront toujours volontaires, esclaves de nos prétentions à l’objectivité. Ils sont les yeux (et les cerveaux déficients) de nos systèmes de surveillance ; les régisseurs aveugles de nos trafics automobile, maritime ou aérien ; les chorégraphes des ballets mécaniques de nos gicleurs ou de nos radiotéléscopes. Sur les planchers des palais des congrès du monde entier, les robots, lors de conférences annuelles qui traitent d’intelligence artificielle, déplacent des boîtes ou des balles de ping-pong vers des objectifs ésotériques ou encore s’entredétruisent dans des matches simulés de sumo.

Nous considérons nos droits sur la vie des robots comme un privilège de naissance, comme s’il nous revenait de faire travailler les incréés, peu importe la futilité de la tâche. N’oublions pas que Karel Capek, lorsqu’il inventa, en 1920, le terme «robot» (dans sa pièce de théâtre R.U.R.), composa celui-ci à partir de la racine slave de «travailleur» et de «esclave». Aujourd’hui encore, les robots font ce qu’on leur dit, et rien de plus que ce que nous comprenons nous-mêmes. Peu importe ce qu’ils font, les robots sont des êtres limités : disons simplement que plusieurs d’entre eux, plutôt que d’avoir des bras, des jambes ou des yeux, sont un bras, une jambe ou un œil. Et bien que quelques-uns d’entre eux aient remporté des tournois d’échec prestigieux, ils arrivent encore mal à saisir l’art subtil du Go.

Dans une perspective humaine, les robots mènent des existences qui vont de la banalité extrême à un exotisme inaccessible, mais qu’ils soient construits pour devenir prolétaires ou aventuriers, ils incarnent toujours une part de nous-mêmes. Ils sont l’incarnation fonctionnelle du potentiel humain et réfléchissent notre façon de penser à ce potentiel.

Les robots imitent ce que nous sommes, et nous sommes ce qu’ils imitent, l’un complétant l’autre, et vice-versa, et ainsi de suite.

Être / Imiter

Le XIXe siècle a endormi nos âmes pour nous éveiller au cauchemar d’être. La cadence des machines s’est infiltrée dans la rumeur des villes. Dans nos inconscients, son écho est l’accompagnement rentré à chaque battement de nos cœurs. J’entends les mots murmurés d’une missive secrète : Décrétons le corps électrique ; télégraphiez ce message à Dieu : vous êtes mort.
— Seymour Haltertorne, Les derniers jours de Dieu (1918)
La fausse couche de Mary Shelley portait le rêve d’un homme incréé. La créature du docteur Frankenstein, engeance de cadavres irressuscités, fut le fils d’aucune mère, dans un monde abandonné par Dieu. Un arc électrique a lancé le monstre dans cette réalité dépeuplée de ses invisibles, où il fut privé de l’amour ordinaire du ventre maternel et des cieux divins.
— Byron Loneter, Après l’humain : l’autobiographie de personne (2003)

Le courant physicaliste de l’intelligence artificielle représente sans doute la métaphysique dominante de notre époque, simplement parce qu’il représente nos corps et nos esprits comme la conséquence — ou l’ornement byzantin — d’une description abstraite, un ensemble de règles dont nous serions l’illustration sublime.

L’apôtre du physicalisme croit que la différence fondamentale entre nous et nos machines (de même qu’entre nous et les animaux, les plantes et les insectes qui nous entourent) peut être située sur une échelle de complexité. Nous sommes la résultante d’un programme dont il nous est permis de déchiffrer l’arcane, et, bien que l’ingénieur divin ait quitté le chantier et brûlé tous ses plans, il a laissé derrière ses machines et son code.

En d’autres mots, dans le monde à venir du physicaliste, la différence entre l’être et l’imitation de l’être n’est pas une différence d’essence, mais de nomenclature. La conscience n’est que la stratégie la plus subtile d’un jeu d’imitation généralisée, où seules les règles du jeu comptent. Il ne s’agit plus de gagner ou de perdre : ce que nous sommes n’est que ce que nous semblons être.

Prenons par exemple les robots de l’exposition Sentient Circuitry de la galerie Walter Philipps, de Banff, exposition que nous présentons ici. Ces robots «inutiles» sont autant de visions de l’utopie du physicaliste : des incarnations rêvées des mondes possibles décrits par les prophètes de l’intelligence artificielle.

Ce que les créateurs de ces robots affirment à propos de leurs créations est souvent contredit par l’évidence physique des robots eux-mêmes, qui sont des incarnations métaphoriques plutôt que des actualisations complètes des discours qui s’y rattachent. Peu importe, ces machines, quoiqu’elles fassent, et quoiqu’on en dise, répètent cette vérité première : bien que les robots proposent une description incomplète de nous-mêmes, il est impossible d’en nier la beauté.

Les robots des Automates américains, parade d’êtres fictifs et artificiels du XIXe siècle qui appartiennent, avant la lettre, à l’univers des films de série B, nous disent un peu la même chose : ces automates du romantisme américain, orphelins de Frankenstein, ont dessiné une carte de nos angoisses, entre l’évidence de nos corps vivants et mourants, et l’absence apparente de Dieu. Si cette absence n’est plus si angoissante pour nous, peut-être pouvons-nous encore voir dans ces pages jaunies, extraites de magazines disparus, les origines d’une inquiétude plus actuelle.

Les cyborgs de L’inquiétante étrangeté, une exposition récente de la Galerie d’art de Vancouver, accompagnée d’un livre d’art, sont les héritiers spirituels des êtres imaginaires artificiels du passé. Ils nous projettent dans un avenir terrible — ou au moins dérangeant — dont les rêves et les cauchemars sont proches parents de ceux qui ont jadis hanté l’humanité, quittant la page pour investir nos corps.

La différence entre ce qui fut imaginé dans notre passé et ce qui existe à présent (avec sa part d’imaginaire) n’est peut-être qu’un détail, qu’une question de degré. Mais on trouve la vérité, après tout, dans les détails. Ce que nous semblons être n’est pas ce que nous sommes, mais ce que nous pensons être et ce que nous choisissons d’imiter.

Daniel Canty, Réalisateur, HorizonZéro.

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