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L’inquiétant : culture cyborg
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L’inquiétant: l’expérience de la culture cyborg
Une exposition de la Galerie d’art de Vancouver
Du 9 février au 26 mai 2002. Conservateur de l’exposition : Bruce Grenville

par Jim Bizzocchi

La récente exposition L’inquiétant : l’expérience de la culture cyborg préparée par la Vancouver Art Gallery s’inspire des fondements philosophiques soutenant le travail de Sigmund Freud et de Donna Haraway. Dans l’anthologie (Arsenal Pulp Press, 2002) qui accompagne l’exposition, Bruce Grenville, commissaire et rédacteur, utilise leurs écrits afin de souligner les ambiguïtés qui existent au cœur de l’expérience cyborg.

Dans l’essai célèbre qui prête son nom à l’exposition, Freud décrit l’expérience de « l’inquiétant » — ou unheimlich (au sens littéral, une « inquiétante étrangeté ») — comme le remaniement du familier qui fait en sorte que nous nous interrogeons sur les événements quotidiens de notre vie. Donna Haraway, l’auteur de A Cyborg Manifesto (une étude théorique et philosophique parmi d’autres sur le sujet) décrit l’identité du cyborg comme n’ayant pas de limites bien établies; le cyborg est à la fois humain et animal, organique et machine, physique et immatériel. Nous existons à l’intérieur de ces limites — leurs ambiguïtés font parties de notre vie et de notre culture — et nous avons la responsabilité de leur trouver un sens. Crûment, Freud constate que la transformation du familier entraîne une réaction aberrante, alors que Haraway postule que l’on ressent un engagement ardent envers le non-familier qui nous entoure. Elle nomme ce phénomène « citoyenneté cyborg ».

En tant que commissaire de l’exposition, Grenville passe en revue les faits de l’histoire et de l’art, et, pour représenter la métaphore du cyborg, choisit pour nous une direction parmi toutes les trajectoires possibles. Ses choix, finalement, reflètent davantage la pensée de Freud que celle de Haraway.

L’exposition utilise une variété de médias — le cinéma, la photographie, la peinture, la sculpture, l’installation vidéo — et suggère une perspective cohérente et impressionnante de la représentation du cyborg. Les œuvres faisant partie de l’exposition chevauchent la haute culture et la culture de masse, le modernisme et le postmodernisme, l’avant-garde occidentale et le techno-oriental. Par son approche historique, l’exposition L’inquiétant couvre les domaines archaïque et futuriste : par exemple, les images photographiques (le premier piège mécanique ayant capturé l’âme humaine) regroupent un vaste éventail d’exemples depuis les études de nus asexués de Muybridge dans Animal Locomotion jusqu’à la photomurale Play with Me de Mariko Mori, laquelle représente une vision entièrement habillée de la techno-sexualité de consommation. Cependant, bien que l’exposition soit exhaustive en ce qui a trait à la représentation du cyborg, elle ne réussit pas à communiquer efficacement l’expérience cyborg.

Ce qui m’a le plus intéressé, ce sont les parties de l’exposition qui, bien que peu nombreuses, nous permettent d’apprécier viscéralement les œuvres ou qui, au moins, provoquent une interaction avec celles-ci. Dans certains cas, l’observation nécessitait une action de la part du visiteur ou, à tout le moins, une navigation active à l’intérieur de l’exposition : par exemple, il m’a fallu m’étendre sur le plancher pour examiner sur écran vidéo la tête en forme d’œuf sans corps, extraite de Vanishing par Tony Ousler, et j’ai pu partager le même sentiment d’apesanteur qu’éprouvent les astronautes dans l’installation vidéo de Nina Levitt, Gravity. J’ai utilisé l’atelier pratique fourni par la galerie pour construire mes propres « pseudo-cyborgs » en deux et trois dimensions, et j’ai inscrit mes commentaires sur le mur où se trouvaient ceux des autres visiteurs.

Ce qui m’a encore plus absorbé et qui m’a laissé déconcerté, ce sont les parties de l’exposition qui vont au-delà de la simple représentation artistique du cyborg en présentant les expériences vécues par de réels cyborgs. Prenant racine dans la vie de véritables êtres humains, ces ouvrages se rapprochent davantage de la dialectique chair-machine du cyborg.

Un des objets représentatifs de cette catégorie était le Power Glove de Nintendo : une expression consumériste trompeuse de la culture cyborg. Bien que le gant ne fût pas activé pour les visiteurs, il représentait tout au moins un engin cyborg fonctionnel.

Il y avait deux autres objets dans l’exposition que je n’aurais pas voulu utiliser, même s’ils m’ont fasciné, et cela à cause de la qualité à la fois irrésistible et répulsive de leur fonction et de leur matérialité. Le premier de ceux-ci a réveillé en moi un terrifiant souvenir d’enfance : le poumon d’acier d’Emerson. Voilà l’expression ultime de la terreur médico-mécanique cyborg. J’ai grandi au Michigan et, en 1954, j’ai participé aux essais du vaccin mis au point par Salk contre la poliomyélite. Je me souviens encore de la petite épingle rouge et blanche qu’on nous avait donnée et qui disait « pionnier de la polio ». Mais je me souviens encore plus vivement de la peur et du dégoût qui me tenaillaient à la pensée d’être emprisonné à vie dans cet horrible cylindre médiéval industriel qu’était le poumon d’acier.

L’autre partie de l’exposition qui a provoqué chez moi une réaction similaire présentait l’œuvre de Stelarc, un artiste dont le style de vie et le travail démontrent un abandon complet de la nature humaine à la faveur des attributs propres au cyborg. La vision artistique de Stelarc est une manifestation directe de ce que Haraway entend par engagement. Tout comme les patients (ou les victimes) du poumon d’acier, Stelarc vit comme un cyborg, et certains de ses travaux semblent presque aussi inconfortables que l’était cet appareil médical archaïque. Stelarc fusionne son corps à celui de la machine jusqu’à atteindre le seuil de la douleur et de la peur, entre le désir d’embrasser et celui de capituler. Ses cartes postales montrent l’étendue de son travail : Stelarc suspendu par des crochets, Stelarc comprimé entre deux planches, Stelarc projeté au travers d’une plaque de verre très épais, et la biotélémétrie de Stelarc diffusée sur le Web. Le summum de son œuvre est The Third Hand : celle-ci est attachée à son avant-bras droit tel un crochet vivant de pirate, elle est guidée par les muscles de son abdomen et de sa cuisse à l’aide d’un système de fils attachés à son corps. The Third Hand est capable de saisir des objets, de gesticuler et d’écrire comme une vraie main. Je regarde les photos, les inscriptions et la main elle-même, et ces images me troublent. Je peux sentir les crochets et les fils ainsi que la machinerie prendre possession de mon corps, et cela me donne la chair de poule. Stelarc ne manifeste aucune peur. Il semble accepter, même embrasser les inconforts et les conséquences d’une symbiose avec un cyborg.

Stelarc et le poumon d’acier sont des manifestations réelles du cauchemar dont parlent Freud et Haraway. Ils nous montrent comment est la vie d’un cyborg, et comment elle pourrait être pour la race humaine. Est-ce que cette nouvelle expérience sera un remède temporaire à la fragilité de l’espèce humaine ou bien sera-t-elle un moyen d’atteindre la transcendance humaine ? Stelarc s’explique précisément à ce sujet : aussi inconfortable son travail soit-il, il le voit « non pas comme un remplacement prosthétique, mais comme une conversion à l’esthétique ». Selon lui, la personnification dans les médias fait davantage qu’effrayer ou engager les humains — elle les humanise. On pourrait bientôt retrouver des œuvres de cet acabit ailleurs que dans les galeries d’art.

Jim Bizzocchi est professeur adjoint au programme des arts interactifs à l'Université Simon Fraser (autrefois TECH B.C.). Il détient un baccalauréat en psychologie de l'Université du Michigan et une maîtrise en études des médias comparés du MIT.

Références:
Artists of the Uncanny

Fernand Léger (1881-1955)

Marcel Duchamp (1887-1968)

Jacob Epstein (1880-1959)

Eadweard Muybridge (1830-1904)

Lewis Hine (1874-1940)

Mariko Mori (1967- )

Tony Oursler (1957- ) [http://www.oursler.net]

Lee Bul (1967- ) [http://www.leebul.com]

Kenji Yanobe (1965- )

Takashi Murakami (1962- )

Stelarc (1946- ) [http://www.stelarc.va.com.au]

Survival Research Laboratories [http://www.srl.org]

Liens:
[http://www.stanford.edu/dept/HPS/Haraway/CyborgManifesto.html]

[http://www.stelarc.va.com.au]

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