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Automates américains : essai: Automates américains
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Automates américains
par Daniel Canty

Ce texte, d’abord rédigé en anglais, s’inspire de l’essai Êtres artificiels (Montréal, Liber, 1997), un historique du récit d’automate dans la littérature américaine du XIXe siècle. Il paraît avec l’accord de l’éditeur.

Les automates américains
Le récit d’automate a longtemps été considéré comme un genre européen. Le classique d’Hoffman, L’homme de sable, sujet du célèbre essai de Freud sur « l’inquiétante étrangeté » (unheimlich), en demeure le représentant le plus illustre. Cela dit, les auteurs américains ont abondamment pratiqué le récit d’automate : on peut citer au moins dix-neuf exemples, peut-être même davantage qu’en Europe, comme si les Américains simulaient un genre européen.

Les récits américains sur les êtres artificiels peuvent être divisés selon les deux grands courants de ce genre littéraire : l’organique et l’inorganique. Les récits d’êtres « organiques » explorent les thèmes abordés par une œuvre comme Frankenstein. Leurs auteurs sont souvent des médecins, et leurs récits ont pour arrière-plan une Europe gothique, et portent généralement sur un savant fou et ses expériences sur le corps et l’âme d’une jeune victime romantique, dont la fiancée souffrira terriblement. Il existe de nombreux exemples de ces «Frankensteins américains» dans les magazines populaires de l’époque.

Ce sont les récits du second courant, les récits d’êtres inorganiques, que nous vous invitons ici à découvrir. Ils occupent une place importante dans la généalogie de nos insécurités. Les êtres qu’ils décrivent avec étonnement et horreur sont proches cousins des golems, des statues animées et autres eidolons qui ont depuis l’aube des temps et des littératures incarné l’archétype d’un homme construit de main d’homme. Ils sont aussi les précurseurs imaginaires des robots, des cyborgs et des extra-terrestres du XXe siècle.

Le joueur d’échecs de Maelzel
Edgar Allan Poe, 18361

Le joueur d’échecs de Maelzel n’est pas le premier récit d’automate du XIXe siècle, mais c’est le premier récit d’automate américain. À première vue, il ne s’agit pas d’un texte de fiction, mais d’un essai. En fait, on pourrait dire, à la lumière des essais imaginaires de Jorge Luis Borges ou de Stanislaw Lem, que Poe conçut là son premier récit de « ratiocination ». Il se propose d’y démontrer que l’opération de l’automate de Maelzel relève de l’esprit humain et ne saurait en aucun cas être attribuée à un pur mécanisme.

Le baron von Kempelen inventa le joueur d’échecs en 1769 pour distraire l’impératrice Marie-Thérèse. Il déclarait à qui voulait l’entendre que sa machine n’était qu’une « babiole ». Poe soutenait que si le joueur d’échecs était une pure machine, cela aurait représenté l’objet le plus extraordinaire de l’histoire de l’humanité. Après le décès de son père, le fils de Kempelen vendit l’automate au mécanicien autrichien Johann Nepomuk Maelzel pour la somme de dix mille francs. Maelzel s’engagea dans une tournée des cours d’Europe avec le joueur d’échecs — on raconte d’ailleurs que Napoléon Bonaparte perdit une partie contre lui — et entama sa tournée américaine en avril 1826. Il visita New York, Boston, Philadelphie et Baltimore. Une « solution » parut dans chaque ville, s’inspirant chaque fois d’un court traité écrit par Robert Willis, un jeune mathématicien.

Poe vit l’automate pour la première fois lors de la visite de Maelzel à Richmond en décembre 1835 ou en janvier 1836. Lorsqu’il était passé dans la ville, en 1834, l’automate n’avait pas pu jouer parce que l’assistant de Maelzel, un certain Schlumberger, était malade.

Poe pensait que Schlumberger se cachait dans la machine, se déplaçait dans le boîtier lors de la présentation et remontait dans le tronc du joueur automate à l’allure de Turc lors de la partie. Schlumberger observait le jeu dissimulé sous la robe de gaze qui enveloppait le Turc. Son bras droit était replié sur son corps et servait à activer le bras gauche du Turc, qui déplaçait les pièces sur l’échiquier.

Poe se trompait sur certains détails, mais peu importe. En dévoilant la supercherie de Maelzel, il cherchait simplement à prouver que les machines étaient incapables de penser. Pour Poe, affirmer qu’elles savaient jouer aux échecs aurait signifié qu’elles pensaient.

Deep Blue, le superordinateur qui a récemment affronté le champion mondial des échecs, Andreï Kasparov, est un système expert programmé pour trancher dans la prolifération des possibles à grands coups d’heuristique. Poe vivait avant les règnes de la stochastique et de la logique floue, et il n’acceptait pas qu’une machine puisse jouer aux échecs presque aussi bien qu’un homme. Son angoisse face au simulacre de Maelzel ne quitterait jamais plus les auteurs de récits d’automates.

Général de brigade intérimaire John A. B. C. Smith, cyborg
Edgar Allan Poe, 18392

Le général de brigade intérimaire John A. B. C. Smith, un vétéran des campagnes américaines contre les Amérindiens Bugabous et Kickapous, est plus beau qu’une statue. Nulle cicatrice ne vient déparer son visage et chacune des parties de son corps prise à part atteint la perfection. Un je-ne-sais-quoi dans l’agencement de l’ensemble alarme cependant le narrateur, qui fréquente les milieux mondains. Il faut dire que celui-ci est accablé par un étrange désordre nerveux, qui le frappe au moindre signe de mystère.

Chaque fois que le narrateur tente de s’informer de Smith, le même scénario se répète. Tous ceux qu’il questionne se lancent dans une série d’exclamations incohérentes concernant à la fois leur occupation présente (whist, danse, etc.), les merveilles du progrès, la perversité des Amérindiens et la bravoure de Smith. Dès que le mot « homme » est prononcé, un mécanisme de défense pousse l’interlocuteur à s’interrompre par une association libre. À l’église, le prêtre Drummummupp prononce un sermon sur la mortalité de l’homme. Au théâtre, l’acteur Culminant (Climax, en anglais) entame une déclamation sur « mandragore ». Au whist chez Mme Atout, une joueuse se met à parler du duel du capitaine Lomme (Mann, en anglais). À la danse sociale, Mme Bas-Bleu provoque un débat sur le titre d’un drame de Byron : « L’homme Manfred » ou « L’homme Vendredi » (Man-Fred ou Man-Friday). Théodore Sinivate, l’ami du narrateur, insulte celui-ci en affirmant que Smith n’est pas l’homme dans la lune.

L’accablement du narrateur redouble chaque fois. Il se tait devant le prêtre, il tabasse l’acteur, quitte précipitamment la table de whist et la salle de danse, et se propose de provoquer Sinivate en duel. Après tout cela, il décide enfin de rendre visite lui-même au Brigadier et découvre que celui-ci est en vérité une sorte de cyborg dont au moins la moitié des membres ont été remplacés par des prothèses rutilantes. Un vieil esclave noir, Pompée, reconstruit Smith sous les yeux du narrateur, pendant que le général, d’une voix qui prend toujours plus d’assurance, vante les mérites des constructeurs de prothèses, comme il vantait plus tôt les progrès de la vapeur et de l’électromagnétisme. Une fois Smith reconstruit, le malaise qui pesait sur le narrateur est soudain levé, et celui-ci peut finalement compléter la phrase interrompue sur « man » : « C’était évident. C’était un cas très clair. Le général de brigade par intérim John A. B. C. Smith était l’homme — l’homme dont il ne restait rien. »

Comme l’indique le tabou dont le général fait l’objet, le malaise qui a atteint le narrateur n’est sans doute pas rare dans le milieu qu’il fréquente. Les membres de la communauté agissaient de concert, comme les rouages d’une mécanique bien réglée, lorsqu’il était question du général Smith — un véritable petit théâtre d’automates ! Les formules toutes faites utilisées pour parler du général déclenchent un mécanisme de défense qui sert à sauver les apparences.

Il en va des discours sur le cyborg comme du processus immunologique. Dans son enquête, le narrateur découvre graduellement la nature du cyborg et apprend à résister à la crainte que suscitent chez lui les modifications de John Smith. Il parvient à terminer son enquête comme on réussit un traitement, mais il ressemble de plus en plus au cyborg, sujet aux automatismes qui possèdent toute cette société du spectacle et qui lui permettent d’accepter (en la dissimulant) la vraie nature de John Smith.

Le papillon d’Owen Warland
Nathaniel Hawthorne, 18443

The Artist of the Beautiful illustre admirablement le voisinage inconfortable de l’éthique puritaine et de l’idéalisme transcendantaliste, conflit fondamental dans l’œuvre de Nathaniel Hawthorne, premier professionnel des lettres américaines.

La nouvelle raconte les tourments d’Owen Warland, l’horloger d’un village anonyme. Owen est obsédé par la construction d’un papillon mécanique. Il néglige son commerce au profit de cette activité inutile. Peter Hovenden, son ancien maître, lui rend fréquemment visite pour lui reprocher sa paresse et le sermonner sur la futilité de son projet. En revanche, la fille de Peter, la jolie Annie, semble comprendre l’entreprise. Owen s’éprend d’elle, mais son père la marie au forgeron du village, Robert Danforth, avec qui elle a un fils. Malgré les épisodes dépressifs dans lesquels le plongent les visites de Peter, Owen réussit à terminer son papillon, mais l’enfant de Robert et d’Annie le détruit sous le regard amusé de Peter. Owen, cependant, est parvenu à une sorte de béatitude. Le papillon n’est plus pour lui que le symbole d’une réalité intérieure. L’âme d’Owen est absorbée par la contemplation d’une beauté transcendantale, sur laquelle la destruction du papillon n’a pas plus d’emprise que n’importe quel autre événement de l’existence matérielle.

Les cinq personnages de l’histoire sont les acteurs d’un drame intérieur, qui se déroule dans un théâtre de symboles. Les intentions allégoriques d’Hawthorne sont transparentes : Owen est l’apôtre du transcendantalisme, alors que Peter est son adversaire puritain. Leur opposition reconduit ce dilemme américain, et la victoire béatifique d’Owen situe clairement les affiliations d’Hawthorne, et aussi le parti pris de Dieu.

L’esclave de Bannadonna
Hermann Melville, 18554

Ce conte de Melville est à la fois politique et métaphysique. Il relate la chute de Bannadonna, un Italien de la Renaissance qui construit une seconde tour de Babel. Cette tour est surmontée d’une énorme cloche (fendue, à l’instar de la Liberty Bell) ornée de ce que Melville prétend être le premier jacquemart de l’histoire.

Bannadonna commet le même péché que les bâtisseurs de la première tour de Babel : il voit dans l’homme et sa démiurgie technologique le « vrai Dieu ». Ses créations deviennent le symbole de son crime, et les vengeresses de l’ordre de Dieu et de la nature.

Il y a ici crime originel : en fondant la cloche, Bannadonna tue un de ses travailleurs. Des fragments du crâne de la victime viennent se loger dans le métal de la cloche, et la cloche cariée devient le symbole d’une scorie au cœur du projet de Bannadonna. Le crime ne restera pas impuni, car le récit obéit à une cruelle symétrie : la tête de Bannadonna sera écrasée par le marteau du jacquemart, qui fait preuve tout au long de l’histoire d’une animation tout humaine. On comprend alors que l’impureté de la cloche est liée à la condition des esclaves, technologiques ou charnels, qui donnent à Bannadonna (et, au niveau symbolique, à l’Amérique) son pouvoir. Ils sont aussi, apparemment, la condition de sa chute.

Bannadonna, comme tous les automaticiens déments, voit grand : il voulait par les ruses de sa technique créer une race d’êtres sans âme, sur lesquels il aurait un pouvoir absolu. L’automate de Bannadonna est une image du travailleur et de l’esclave. Le débat abolitionniste défrayait les manchettes à l’époque où Melville écrivit le conte. La guerre civile n’était pas loin et l’industrialisme naissant posait déjà de sérieuses questions éthiques aux esprits les plus attentifs. L’inquiétude devant le jacquemart soulevait aussi la question plus profonde de la nature de l’esclave et du travailleur. On pourrait croire que Melville suggère qu’il faudrait que ceux-ci ne possèdent pas d’âme pour qu’on puisse en toute impunité les traiter comme on le faisait.

Bannadonna, en dernière analyse, fut victime de ses propres croyances, tué par un mécanisme dont il vénérait le fonctionnement aveugle.

La mémoire du général Uomo
H. D. Jenkins, 18725

Rédigé dans une prose élégante qui rappelle les reportages du National Geographic et l’écriture soignée des guides touristiques de l’époque victorienne, The Automaton of Dobello se présente comme le récit d’un voyage à Dobello, une ville perdue dans les Alpes suisses, à proximité de la frontière italienne.

Curieusement, la ville ne figure plus sur aucune carte, bien qu’elle ait autrefois compté plusieurs milliers d’âmes, et n’est mentionnée dans aucun guide touristique. Elle est bâtie sur les rives d’un lac immense, qui ne correspond en rien au point minuscule qui se trouve sur les plans que le narrateur détient. Dans la région environnante, les paysans racontent des légendes concernant un automate merveilleux qui s’y manifesterait une fois par siècle. Naturellement, le narrateur, qu’on peut ou non associer au H. D. Jenkins qui signe le texte, sera témoin de ce spectacle singulier, lié au souvenir refoulé d’un événement traumatisant dans l’histoire de la Suisse.

L’automate ressemble au général Uomo, leader des forces suisses lors de la période de résistance contre les envahisseurs italiens. La légende veut que le site secret de la cité — protégée par des forteresses en trompe-l’œil confondues au roc environnant par un labyrinthe de cols et d’éboulis — ait été révélé à l’ennemi par trois traîtres. Le siège qui s’ensuivit voit Uomo se retirer dans son château et ordonner la construction d’une vaste annexe à l’église locale. Uomo ordonna que les trois traîtres soient enterrés vivants dans cette annexe, dans des cercueils sur lesquels veillerait son portrait automate.

L’automate est le symbole d’une honte et le signe d’un refoulement. Le fait singulier que la ville ne se trouve dans aucun guide touristique tend à indiquer qu’elle fait elle-même l’objet d’un refoulement pour les Suisses. Tout se passe comme si la honte qui y est associée était si dure à supporter qu’on devait imaginer des mécanismes complexes pour refouler l’angoisse que Dobello et son patrimoine obscur suscitent. Le penchant légendaire des Suisses pour l’horlogerie prend donc dans le conte des allures de soupape émotionnelle, où l’automate ranime, en sonnant le retour des siècles, l’angoisse qu’on aurait voulu ensevelir avec la ville.

Assistant à l’apparition de l’automate, le narrateur, contrairement aux paysans subjugués, conserve l’attitude critique de l’archéologue amateur, essayant d’expliquer rationnellement le mécanisme de l’automate. Cette mécanique merveilleuse, qui rivalise de lenteur avec la course des comètes, évoque des merveilles d’automatisme réelles. En fait, le narrateur joue si bien son rôle de modérateur rationnel que la machine de Dobello finit par pâlir, comme merveille de mécanisme, devant les automates réels, bien que son fonctionnement ait davantage à voir avec les inventions du XVIIIe siècle qu’avec celles du XIVe…

Il s’agit sans aucun doute d’une stratégie rhétorique qui cherche à désamorcer le fantastique par le pseudo-historique pour en redoubler l’efficace. H. D. Jenkins, si ce n’est pas un pseudonyme, était probablement un pasteur presbytérien, et ce récit sa seule œuvre littéraire. On peut donc se demander si l’élégance rhétorique de ce récit n’était pas simplement une solution pour permettre à un gentleman, curé de surcroît, de perpétrer des horreurs gothiques sans se salir les mains.

Le cerveau du docteur Rapperschwyll
Edward Page Mitchell, 18796

Edward Page Mitchell est un des personnages les plus fascinants de l’histoire des lettres américaines. Aujourd’hui, son nom n’évoque rien pour la plupart d’entre nous, mais il n’évoquait rien de plus pour la majorité de ses contemporains. Pourtant, Mitchell fut un des auteurs les plus lus, les plus aimés et les plus imités de son époque. Son parcours est aussi captivant que celui de Citizen Kane, ses inventions aussi surprenantes que celles d’Ed Wood, et son succès aussi fulgurant que celui des self-made men d’Horatio Alger.

De 1851 à 1903, Mitchell travailla au New York Sun, le journal le plus lu au monde, à l’époque. Au cours de ces cinquante-deux ans, il composera, sous le couvert de l’anonymat, certains des contes les plus originaux de son temps, soit une trentaine de nouvelles qui furent reprises à outrance, faute de lois sur les droits d’auteur, dans les journaux du monde entier. Devenu éditeur du Sun, Mitchell présentait ces histoires comme s’il s’agissait de faits divers.

L’ère des pulps s’ouvrait, et les inventions d’une armada d’écrivains se réclamant de Jules Verne et de H. G. Wells envahissaient les pages de ces magazines à cinq sous. Personne n’aurait pensé citer Edward Page Mitchell. Pourtant, ses contes préfigurent la plupart des thèmes de la science-fiction moderne.

Le récit qui nous intéresse, The Ablest Man in the World, L’homme le plus doué du monde, New York Sun, 4 mai 1879, constitue sans doute une des plus remarquables nouvelles de Mitchell et l’un des récits d’automate les plus réussis. Il s’agit d’un véritable récit de science-fiction dans la mesure où il propose une extrapolation à partir d’une innovation technique véritable — l’engin analytique de Charles Babbage.

Le narrateur et héros de la nouvelle est un ami proche du personnage principal, un certain Fisher, peut-être un card-shark américain parti « pêcher » dans les hôtels d’Europe. L’aventure singulière de Fisher est déclenchée par un malentendu. Parce qu’il porte des lunettes — et que les Américains n’ont pas de titres de noblesse, et que cela déroute les nobles européens —, il se voit accorder le titre de « Herr Doctor Professor Fischer » par le valet de l’hôtel Badischer, en Allemagne.

Nous sommes en 1878, le général Ignatieff, assistant du tsar de Russie, est alors en résidence dans ce même hôtel avec sa suite, ce qui inclut le baron Savitch, un des jeunes hommes les plus brillants et les plus riches de Russie. Alors qu’il est seul, le baron Savitch tombe malade. Fisher est alors abordé par un des assistants du général, qui réquisitionne ses services de « docteur ». Le laquais ne veut rien entendre des protestations de Fisher, qui finit par se présenter devant le malade pour mettre fin au malentendu.

Une sorte de malaise nerveux a saisi le baron. Fisher trouve les symptômes tellement intéressants qu’il décide de jouer le rôle de docteur et administre, en guise de prescription, une bonne rasade de whisky du Kentucky à son patient. Après une brève période de soulagement, un mal de tête intense assaille le baron, qui réclame à grands cris que Fisher dévisse le dessus de sa tête ! Fisher avait remarqué l’aspect étrange de la tête du baron, une tête parfaitement ronde. Les phrénologistes, qui classaient les caractères selon les accidents du crâne, auraient pu en déduire que ses mœurs étaient parfaites.

Fisher s’apprête à l’ouvrir lorsque le docteur Rapperschwyll, médecin officiel du baron, fait irruption dans la chambre. Fisher découvrira finalement que le docteur Rapperschwyll est un ancien horloger de Zurich qui a remplacé le cerveau d’un jeune autiste, Stépan Borovitch, par une version miniature de l’engin de Babbage.

Le but ultime de Rapperschwyll (comme c’est l’habitude des savants fous) est d’éradiquer l’humanité et de la remplacer par une espèce parfaite. Il souhaite que son automate puisse s’autoreproduire. Fisher le comprend quand il apprend que Savitch doit être marié à une jeune fille américaine de sa connaissance, appelée à devenir la mère de cette nouvelle espèce hybride. Fisher retournera en secret à la chambre de Savitch pour lui réadministrer une bonne dose de whisky du Kentucky, lui dévisser le crâne, en retirer son cerveau mécanique, qu’il dissimulera sous son manteau et jetera à la mer lors de son retour en Amérique.

Ainsi, confronté aux raisonnements parfaits de son automate, Mitchell préférait faire triompher un peu de whisky américain et nous montrer que les barjos américains sont encore plus forts que les Machiavels d’Europe, et qu’un peu de tricherie humaine peut triompher de toutes les manipulations de la machine.

La tête d’airain de Roger Bacon
William Douglas O’Connor, 18917

Les historiens de la littérature se rappellent William Douglas O’Connor surtout parce qu’il fut le meilleur ami de Walt Whitman. O’Connor entama en 1857 l’écriture de son récit d’automate — une relecture de la légende entourant la construction d’une tête d’airain omnisciente par le moine franciscain Roger Bacon — et n’en termina la rédaction qu’en 1891. La nouvelle démontre clairement que la cause de Whitman ne fut pas la seule qu’épousa O’Connor.

Roger Bacon est maintenant reconnu comme le créateur de la méthode scientifique. La légende raconte comment Bacon tenta d’animer une tête d’airain enchantée pour apprendre d’elle comment ériger par magie un mur d’airain pour protéger l’Angleterre contre les envahisseurs. Après sept ans de travail thaumaturgique, la tête s’anima alors que Bacon et son assistant, Bungey, somnolaient, pour ensuite se taire pour toujours.

Dans The Brazen Android, O’Connor jette un éclairage entièrement positif sur la légende. Il fait preuve de beaucoup d’ingéniosité dans le recyclage de matériaux historiques, réinterprétant l’époque de Bacon à la lumière de la politique et de la science de l’époque contemporaine.

Le mur d’airain devient une métaphore des efforts de Bacon pour libérer le peuple du joug d’Henri III. Il construit la tête d’airain afin de tromper le roi, qui doit rendre visite à un marchand dont la chambre d’amis jouxte l’atelier de Bacon. Bacon prévoit faire apparaître l’automate dans la chambre du roi grâce à une porte secrète et le forcer à s’allier avec Simon de Montfort, représentant du peuple et des barons dans leur alliance contre le roi. À l’évidence, O’Connor reconnaît en Bacon l’apôtre du positivisme, et en Simon de Montfort le symbole de la démocratie — deux idéaux très américains.

Le stratagème de Bacon, cependant, est déjoué par le retour de son maître italien, Malatesti. Le maître soutient que Bacon fait l’œuvre du diable et qu’il veut utiliser son androïde pour donner naissance à une nouvelle race d’airain, libérée des prisons de la chair et capable de se rappeler le monde des idées platoniciennes. Malatesti symbolise la superstition, sœur de la peur. Cependant, l’androïde, animé par une mécanique qui ressemble aux machines à vapeur du XIXe siècle, explose avant qu’il ne puisse servir à ses fins.

Malatesti et Bacon se distinguent essentiellement par l’usage qu’ils font de leurs connaissances : l’un les utilise pour tromper, l’autre recherche la vérité. Le moine joue la part de Dieu, Malatesti est son ennemi. À la fin du conte, l’automate est terrassé par la foudre (ou peut-être par un explosif de Malatesti) ; Bungey accuse son ami d’hérésie ; Cuthbert, le serviteur de Bacon, meurt ; et Malatesti disparaît. Bacon se repent alors de son ambition en écrivant son testament philosophique, l’Opus Majus, où il réitère sa foi inébranlable en la vérité. Bacon est convaincu que son stratagème a échoué parce qu’il s’agissait d’une ruse.

O’Connor pose dans son récit l’équation de la politique et du savoir. Par la figure de Bacon, il veut montrer l’alliance du christianisme, de la démocratie et de l’esprit scientifique dans la quête de la vérité. Par l’échec de Bacon, il veut montrer que le temps pour la fondation du royaume de la liberté n’est pas encore venu. Les paroles de Roger Bacon sur son esclave Cuthbert prennent un relief étrange lorsqu’on se rappelle qu’elles ont été écrites par un abolitionniste convaincu. Il veut que son esclave soit enterré comme un homme libre. Simon de Montfort et Roger Bacon avaient rêvé d’Amérique, mais même l’Amérique n’était pas tout à fait ce qu’elle devait être.

La mère artificielle
George Haven Putnam, 18948

George Haven Putnam hérita de la direction des éditions Putnam de son père, George Palmer Putnam. Sa plus grande œuvre fut politique. Il mena à bien le combat entamé par son prédécesseur pour l’adoption d’une loi internationale sur les droits d’auteur. La plupart des ouvrages qu’il écrivit portaient sur la question, mais il se tourna à deux reprises vers la fiction. The Little Gingerbread Man (1910) connaît encore aujourd’hui du succès auprès des enfants, mais The Artificial Mother (1894) fut, aussitôt publié, relégué aux archives.

Le récit s’ouvre sur les lamentations du narrateur, un certain Tom, qui voudrait que sa femme, Polly, s’occupe un peu plus de lui et un peu moins de ses enfants. Le couple vient d’avoir ses huitième et neuvième enfants, des jumeaux. Cette gémellité suggère d’entrée de jeu qu’on aura à faire à une variation sur le thème du double. Le récit est celui d’une « utopie masculine », puisqu’il relate la construction, par Tom, d’une « mère artificielle », destinée à remplacer son épouse dans ses fonctions maternelles. Il est toutefois révélé à la fin du conte que l’automate n’était qu’un rêve dans lequel Tom se serait perdu alors qu’il berçait ses sixième et septième enfants. Une fois de plus, l’automate n’est qu’un fantasme de courte durée, destiné à disparaître aussi soudainement qu’il est apparu.

Malgré sa nature onirique, l’automate donne lieu à une réflexion sur la condition humaine. Tom l’imagine en effet pour démontrer sa théorie sur l’âme des enfants et la nature de la maternité. Le récit propose donc, à la manière du Joueur d’échecs de Maelzel ou du test imaginé, des décennies plus tard, par Alan Turing, le père de l’informatique, une sorte de jeu rhétorique visant à déterminer l’intelligence des machines.

En plus d’envisager sa vie familiale comme une équation à résoudre, Tom considère que l’instinct maternel de son épouse la réduit à l’état d’un vulgaire automate, soumise par les lois de la nature à la tyrannie de ses enfants, qui, eux, sont poussés à agir comme ils le font par une mécanique dont ils ne sont pas maîtres. Observant sa femme babiller pour endormir les enfants, il conçoit qu’ils n’ont pas besoin d’autre chose que d’un objet doux au toucher et d’un bruit monotone.

Dans une parodie fort réussie de protocole expérimental, il place deux poupées dans les bras de la mère artificielle pour tester son efficacité. Il se surprend à l’embrasser et à lui parler comme s’il s’agissait de Polly. En d’autres mots, l’illusion est si bien réussie qu’il traite l’automate comme une personne pourvue d’âme.

Tom porte l’expérimentation un pas plus loin en mettant ses jumeaux dans les bras de la mère artificielle. Les bébés sont parfaitement satisfaits, et Tom s’empresse de conclure que les bambins n’ont pas d’âme. Sa femme vient cependant détruire son édifice théorique en démontrant que l’automate force tout un chacun à le considérer comme pourvu d’une âme et que cela suffit pour croire qu’il en a une.

Les deux femmes, la mère naturelle et la mère artificielle, s’affrontent dans un combat pour la garde des enfants, où la ligne de partage entre l’humain et la machine est brouillée. Le sourire figé de l’automate peut être interprété comme un sourire moqueur, attestant de l’existence de sentiments. La réaction hystérique de Polly, au contraire, pourrait être interprétée comme une expression de sa « part automate », cet « instinct maternel » qui, pour Tom, transformait sa femme en machine.

Polly traite l’automate de démon, et la machine se trouve une fois de plus associée à une incarnation du mal. Tom, pourtant, n’arrive pas à déterminer laquelle des deux est la plus terrible, comme si deux démons, ou deux machines infernales, s’affrontaient. Comme d’habitude, l’automate se brise en morceaux, le rêve s’estompant dans les cris venant des berceaux heurtés par Tom dans son sommeil.

Putnam avait beau rire des questions du récit d’automate, il continuait d’y réfléchir.

Le maître d’échecs
Ambrose Bierce, 19099

Moxon reçoit dans son boudoir le narrateur, un jeune homme préoccupé de philosophie, qui questionne le savant sur l’intelligence des machines. Moxon soutient que les machines pensent, mais l’autre refuse de se laisser convaincre. Au cours de la discussion, un bruit sourd se fait entendre dans l’atelier voisin. Moxon y disparaît un instant, et le narrateur entend grogner un « Va au diable ! » décidé, dont il ne parvient toutefois pas à identifier la source. Moxon revient portant une balafre au visage. Il reprend la conversation.

Comme Moxon refuse de répondre aux questions sur la pièce fermée que lui adresse le narrateur, celui-ci quitte précipitamment les lieux. Il erre un moment par les rues, hanté par une formule de Moxon : « l’Intelligence est la créature du Rythme ». Convaincu à force de répétitions de la vérité de la phrase, il revient à la demeure du savant. La fenêtre de l’atelier brille comme un phare dans la ville endormie. La porte de la chambre mystérieuse a étrangement été laissée entrouverte. Personne d’autre que Moxon et un forgeron à son service, Haley, n’y était jamais entré.

Le narrateur découvre Moxon penché sur un jeu d’échecs, affrontant un automate aux allures de Turc, à la lumière d’une chandelle. Moxon met l’automate en échec, et la machine semble s’affoler. En se levant, elle heurte la chandelle, qui s’éteint. Dans un éclair, l’automate apparaît étranglant Moxon. Le narrateur s’évanouit pour se réveiller trois jours plus tard dans un lit d’hôpital. Haley veille à son chevet. Il apprend au narrateur que la foudre a incendié la maison et que les restes de Moxon viennent d’être enterrés.

Les premières lignes du conte exposent d’emblée le nœud de l’intrigue, le même que celui du Joueur d’échecs de Maelzel. Nous sommes introduits in medias res à la conversation de Moxon avec le narrateur : « Est-ce que tu es sérieux ? Est-ce que tu crois réellement qu’une machine puisse penser ? » Le reste du récit servira à vérifier l’observation du narrateur, selon laquelle Moxon prend un temps de plus en plus long pour répondre à des questions somme toute insignifiantes. On pourrait en fait affirmer que Moxon a poussé cette habitude jusqu’à la folie puisqu’il semble que les événements du récit ne soient rien de plus qu’une mise en scène élaborée servant à gagner le narrateur à son point de vue. Cependant, son stratagème tournera au drame, et la punition viendra du ciel.

Ce n’est pas un hasard si la lumière de l’atelier brille de tous ses feux dans la nuit et que les portes de la pièce mystérieuse sont étrangement entrouvertes. Indubitablement, Moxon attendait le retour du jeune homme. La description de l’automate correspond rigoureusement à celle du Joueur d’échecs de Maelzel par Poe. Il ne faudrait pas négliger ce détail, qui laisse supposer qu’on fait face à un faux automate, animé par un être humain. Il faut souligner que la partie d’échecs elle-même apparaît comme un simulacre. Moxon regarde à peine ce qu’il fait, et l’automate réplique par des gestes d’une théâtralité exagérée. Le narrateur insiste sur le fait qu’il ne connaît rien aux échecs, et on peut supposer que Moxon le sait. Le meurtre théâtral de son créateur par la machine a toutes les caractéristiques des pires mises en scène expressionnistes, et la chute de la chandelle vient trop à point pour ne pas être préméditée. Moxon, à l’aide du forgeron Haley, dissimulé à l’intérieur de l’automate, a improvisé ce petit drame qui montre mieux que n’importe quelle explication que les machines ressemblent aux humains et partagent avec eux les pires tares.

Moxon n’était en fait rien de plus qu’un émule philosophique de Maelzel. Sa mort montre qu’un jugement a été prononcé par une autorité plus élevée, pour qui les supercheries des hommes sont une offense capitale. L’automate, une fois de plus, incarnait le mal qui ronge l’âme de l’automaticien. Ce mal s’apparente à la réponse sacrilège de Moxon à la question de l’intelligence des machines, réponse identique à celle que formulerait plus tard Alan Turing et que suggérait l’artifice de Maelzel.

Comme la plupart de ses prédécesseurs dans le genre du récit d’automate, Bierce a pris position contre la machine, en faveur de Dieu et de l’Homme.

Conclusion
L’invention de demain
La destruction du joueur d’échecs de Moxon démontre que le récit d’automate refusait encore obstinément de croire à ses propres inventions. Plus de soixante-dix ans après l’écriture du Joueur d’échecs de Maelzel, un automate joueur d’échecs était encore trop fantastique pour qu’on y croit.

Dans un monde où les machines devenaient de jour en jour plus complexes et plus communes que celles que donnait à imaginer la fiction, l’angoisse allait se trouver de nouveaux objets, et les automates de la fiction seraient remplacés par des êtres inédits, véhiculant une incrédulité fraîche.

Malgré notre fréquentation du Terminator, de Robocop et autres HAL (l’intelligence artificielle de 2001 : Odyssée de l’espace), nous ne croyons toujours pas que Deep Blue pensait quand il a battu Kasparov aux échecs. Certains d’entre nous, par contre, soupçonnent qu’il pensera un jour, car derrière les apparences de la machine rôde toujours le spectre de l’automate et de toute la famille mutante des êtres artificiels. Il semble que, dans la fiction comme dans la technologie, rien ne se gagne ni ne se perd.

Notes:
1. POE, Edgar Allan. Maelzel’s Chess-Player, Complete Tales and Poems, New York, Vintage, 1975 [1836], pp. 421-439; Le joueur d’échecs de Maelzel, oeuvres en prose, Paris, NRF, 1951, pp. 882-908.

2. POE, Edgar Allan. The Man that Was Used Up, Complete Tales and Poems, New York, Vintage, 1975 [1839], pp. 405-412; L’homme dont il ne restait rien, Histoires grotesques et sérieuses, Paris, Garnier, 1950, pp. 249-260.

3. HAWTHORNE, Nathaniel. The Artist of the Beautiful, Selected Tales and Sketches, Londres, Viking Penguin, 1987 [1844], pp. 358-385.

4. MELVILLE, Herman. The Bell-Tower, Great Short Works of Herman Melville, New York, Harper & Row, 1969 [1855], pp. 223-237; Le campanile, Les contes de la véranda, Paris, Gallimard, pp. 341-367.

5. JENKINS, H. D. The Automaton of Dobello, Lakeside Monthly, vol. 8, no 47, novembre 1872, pp. 348-353.

6. MITCHELL, Edward Page. The Ablest Man in the World, The Crystal Man : Landmark Science Fiction by Edward Page Mitchell, Garden City (NY), Doubleday, 1973 [1879], pp. 24-44.

7. O’CONNOR, William Douglas. The Brazen Android, The Atlantic Monthly, vol. 67, no 402, avril 1891, pp. 433-454, et vol. 67, no 403, mai 1891, pp. 577-600.

8. PUTNAM, George Haven. The Artificial Mother : A Marital Fantasy, New York & Londres, G. P. Putnam’s Sons & The Knickerbocker Press, 1894.

9. BIERCE, Ambrose. Moxon’s Master, Can Such Things Be ?, New York, Citadel Press, 1990 [1909], pp. 49-57; Le maître de Moxon, De telles choses sont-elles possibles ?, Paris, Payot et Rivages, 1994, pp. 71-85.

Liens:
[http://www.cam.org/~edliber]

[http://bau2.uibk.ac.at/sg/poe/works/used_up.html]

[http://www.online-literature.com/hawthorne/124 (n'est plus accessible)]

[http://www.melville.org/belltowr.htm]

[http://home.clara.net/mycetes/babbage (n'est plus accessible)]

[http://www.rennard.org/alife/english/acintrogb01.html]

[http://www.sff.net/people/DoyleMacdonald/l_moxon.htm]

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