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very nervous system (vns) : Sensualité Synthéthique
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Sensualité Synthéthique
L'étreinte de softVNS sur le « Très Humain »
par Patricia Robertson

Que se produit-il lorsqu'un être imaginatif comme David Rokeby accepte de donner la technologie qui anime ses installations à des pairs dont l'avenir est prometteur? Patricia Robertson explore l'ethongraphie et les artefacts de quelques nouveaux artistes canadiens de l'interactivité, qui commencent à découvrir le potential tactile de softVNS.

Plusieurs raisons m'ont poussé à créer cette oeuvre, mais celle qui m'a le plus motivé consiste en une impulsion irrésistible pour la contradiction.
-- David Rokeby, à propos de Very Nervous System.
L'art électronique est un étrange mélange de possibilités diverses et d'outils sévèrement estropiés... mais la raison qui fait en sorte que je continue à utiliser l'ordinateur réside en ceci que je le perçois comme un artefact fascinant. Malgré son fonctionnement logique et mathématique, l'ordinateur est tout de même le produit d'un désir humain. Je m'intéresse à cette machine dans la mesure où elle nous renvoie l'image de ce que nous tentons d'accomplir en tant que civilisation et celle de ce que nous croyons être en tant que personnes. C'est un autoportrait fou et quelque peu pervers, et, donc, en l'utilisant, je m'engage également dans un projet de recherche qui examine la signification de l'ordinateur dans ma vie et dans notre culture. Mes sentiments pour cette machine sont empreints d'une grande dualité.
-- David Rokeby, tiré d'une entrevue pour HorizonZéro (juillet 2002)

Explorer pour découvrir/le spectateur comme animateur
Nous assistons actuellement à une renaissance esthétique et technologique au sein de laquelle les artistes peuvent « nommer » et « construire » l'expérience avec une facilité apparente, et ce, en utilisant la magie de la technologie. Au Canada, plusieurs de ces artistes sont capables d'agir comme « cyberscientifiques » libérés de la forme, en cela redevables, en grande partie, au travail et à la passion d'un seul homme, un artiste qui invite, depuis plus de dix ans, tout un chacun à se joindre à lui dans son laboratoire social et technologique. Si ses identités sociales sont multiples — sensualiste cybernétique, consolateur synthétique, philosophe de l'Internet, professeur, et escroc technologique —, il n'est connu que sous un seul nom : David Rokeby.

« Comment peut-on oeuvrer efficacement lorsque la situation dans laquelle on se trouve ne nous est pas complètement accessible? » demande Rokeby, qui répond tout de go : « En explorant pour découvrir plutôt que pour confirmer. » Il est donc tout indiqué que ce papier virtuel raconte comment un journaliste ainsi que plusieurs artistes des nouveaux médias en sont venus à connaître David Rokeby et son Very Nervous System (VNS). Mon rôle dans cette histoire : explorer pour découvrir. J'ai passé trois semaines à étudier le travail de Rokeby, retraçant l'évolution de la technologie de l'imprimé jusqu'au plugiciel, du standard jusqu'au bizarre, des pratiques artistiques contrôlées et conservatrices jusqu'à la collaboration qui s'établit entre centres de nouveaux médias tel l'Interaccess de Toronto.

À l'Interaccess, Rokeby et ses collègues exposent, échangent des idées et apprennent les uns des autres. Mais bien d'autres choses s'y passent. Parce qu'il utilise des logiciels dont l'installation s'effectue automatiquement et qu'il a exporté ceux-ci de systèmes clos vers une architecture ouverte, VNS et son créateur sont devenus des chefs de file en matière de nouvelle façon de vivre, de voir et de penser la technologie ­ et de partager ensuite celle-ci avec le reste du monde.

La décision que Rokeby a prise, soit celle de partager son travail, a sans doute été influencée par son prag- matisme et un désir d'aider ses compagnons artistes. Les conséquences de ce choix particulier ont été plus que positives. Il a inspiré de nouvelles pièces, attiré l'attention de la critique et a même engendré la naissance d'une nouvelle communauté d'artistes. Comme Rokeby nous l'a expliqué lors d'une entrevue qui s'est déroulée en ligne : « Après avoir passé près de dix ans à développer le Very Nervous System dans les années 80, j'ai commencé à réaliser avec horreur que j'avais consacré énormément d'énergie à la réalisation d'une technologie passablement raffinée, pour ensuite ne l'appliquer qu'à un seul projet artistique. Étant aux prises avec le sentiment que mon travail était un gaspillage embarrassant, je me suis mis à chercher différentes façons de le rendre accessible à quiconque y décèlerait une utilité. »

En tant qu'artiste dont les installations cherchent souvent à entretenir l'idée d'une conscience supérieure du corps et de l'espace physique —et même à susciter des transformations de la perception —, Rokeby pourrait être perçu comme une sorte de shaman électronique qui nous amène (nous et ses collaborateurs) à valser délicieusement avec les ordinateurs. Son travail est évocateur, sensuel, complexe et mystérieux ­ VNS (ou Système très nerveux; N.D.T.) pourrait d'ailleurs porter le nom de Very Human System (ou Système très humain; N.D.T.). L'expérience de rétroaction biologique circulaire qui est créée par le système (une interac- tion complexe entre la personne et l'ordinateur) n'est complète que lorsque l'utilisateur pénètre dans l'espace qu'occupe l'installation. Sans la présence du participant, il n'y a pas de contenu, pas de signification, pas d'échange ­ pas de relation interactive. Cette nécessaire présence du participant est un fil conducteur de l'art de Rokeby (voir Shock Absorber, Guardian Angel, The Giver of Names, n-cha(n)t), tout comme dans le travail de plusieurs jeunes artistes qui ont été influencés par la dissémination de VNS et de son rejeton, le logiciel softVNS.

Ainsi, le spectateur tient le rôle de l'animateur, l'artiste celui du shaman, et l'ordinateur devient le site d'une révolution rituelle. Le participant s'abandonne à la découverte sensuelle, pénètre dans une zone extatique de musique, de rythme et de mouvement, au milieu d'une manifestation figurative d'abandon rehaussée numéri- quement. Tout cela implique le corps au sein d'un espace public dans lequel la cybernétique accueille l'humain et où la rétroaction relaie les mouvements par les sons de la musique pendant que le participant joue le jeu et explore « la limite de l'identification », comme l'appelle Rokeby. Le VNS pourrait très bien avoir pour sous-titre : « Abandonnez vos préjugés, renoncez à tout contrôle, ouvrez-vous au mystère, mais soyez averti : assemblage requis! »

Un brin d'assemblage est requis pour amalgamer l'ordinateur et le social
Après avoir interviewé trois artistes canadiens des nouveaux médias qui ont adopté le VNS comme un de leurs propres outils créatifs, j'en suis arrivée à deux observations. Premièrement, les noms de domaine personnalisés sont très communs dans leur univers. Deuxièmement, vous devrez télécharger différents plugiciels pour comprendre véritablement leur mystère (d'où la mention brin d'assemblage requis).

Slavica Ceperkovic est l'une des jeunes artistes avec qui je me suis entretenue. Ayant récemment obtenu son diplôme (programme de nouveaux médias) de l'Université Ryerson, elle a été initialement exposée au travail de Rokeby en 1999 au cours d'un atelier de travail qu'il dirigeait pour faire connaître le softVNS aux artistes, au Centre d'arts des médias électroniques Interaccess, à Toronto.

« Cet atelier offrait à des artistes issus de toutes sortes de disciplines l'occasion de trouver comment ils pouvaient utiliser le logiciel dans leur propre travail de création », m'a dit Ceperkovic. « Pour moi, c'était une occasion intéressante d'imaginer les spectateurs d'une nouvelle façon, soit en tant que participants dont le rôle, renouvelé, façonne l'oeuvre par leur simple présence. »

Le VNS offre de nombreux avantages aux artistes des nouveaux médias. Parmi ces avantages, on trouve la capacité de créer un lien direct entre le spectateur et l'oeuvre. Comme Ceperkovic l'explique : « Le VNS crée vraiment une relation intuitive entre le public et l'interface. Pour mon projet nape [www.digitalexhaust.com], j'ai utilisé softVNS pour détecter la position des gens dans l'espace, leur nombre et le temps qu'ils passaient à observer l'oeuvre. Cette information permettait de contrôler la projection vidéo.

Le VNS a ainsi permis à Ceperkovic d'installer un site d'activité interactive libre et sans restriction : « Je ne veux pas créer des environnements dans lesquels les participants doivent presser des boutons ; je crée plutôt des environnements où l'auditoire affecte réellement la démarche, transforme le projet, le complète. Le projet n'existe pas sans l'auditoire. Je pense en ce sens que le projet est plus généreux », dit-elle. Les nouveaux médias ont altéré ses préceptes esthétiques, et Rokeby a été un facteur clé dans la formation de ses idées : « Je pense que mon travail serait différent si je ne l'avais pas rencontré », ajoute-t-elle.

Pour l'artiste des nouveaux médias Galen Scorer [www.galen.ca], Rokeby est moins énigmatique et davantage une merveille de productivité ­ sans oublier, bien sûr, une grande ressource en matière de logiciel. « Son logiciel est un outil étonnant, dit-il. Il est flexible, possède plusieurs applications et a une architecture ouverte. » Scorer a aussi étudié les nouveaux médias à l'Université Ryerson et s'est familiarisé avec le travail de Rokeby par l'entremise du centre Interaccess.

Son projet touch skin -- skin touch utilise softVNS pour cartographier des mouvements de mains, filmés à l'aide d'une caméra, pour ensuite les traduire en images sur un écran d'ordinateur. Pour lui, la rétroaction biologique est une forme captivante de l'interaction qui peut survenir entre l'ordinateur et le corps. « Le programme est en mesure d'évaluer votre état d'esprit, ce qui est une inter- action typiquement humaine. Les oeuvres n'existent pas jusqu'au moment où vous interagissez avec elles. » Nicholas Stedman, lui, voit Rokeby comme un modèle propre à inspirer les jeunes artistes. « Primo, il y a son niveau de connaissances techniques, explique Stedman, et, secundo, il a cette capacité, primordiale, de créer un concept et de le produire. Il crée des oeuvres significatives, comme Guardian Angel, sur des sujets d'actualités —la surveillance électronique et ses effets —, lesquelles suscitent la réflexion et le jugement critique. Et il monte ses oeuvres lui-même, sans avoir recours à des techniciens ou des ouvriers. SoftVNS est un outil incroyablement utile, dont les applications sont multiples et pas seulement restreintes au domaine artistique. »

L'essence du travail que Stedman effectue à l'aide de softVNS est empreinte d'une dualité équivoque. Il cherche à « établir une conversation avec une autre forme d'art, mais, à cause de l'aspect télématique, une conver- sation se déroule directement au coeur même du projet ».

Son oeuvre melt, qui a été créée en collaboration avec Slavica Ceperkovic, utilise la glace comme lien communicationnel : softVNS a été utilisé pour transmettre l'interactivité par le biais d'Internet. La chaleur des mains des participants qui se trouvaient en France a fait fondre un bloc de glace qui, lui, était au Canada. « Toute cette expérience, elle était à propos du toucher, affirme Stedman, de l'impression que vous donnez... C'est aussi très éphémère. »

C'est cette nature éphémère des oeuvres créées à l'aide de softVNS qui les rend si humaines, si captivantes. En fusionnant l'ordinateur avec le social, la technique avec le spirituel, Rokeby a entraîné les ordinateurs (et les gens) dans un nouvel univers. C'est un défi auquel les artistes ont été confrontés depuis l'apparition de la pre- mière interface graphique. La question qui se pose est : que faire de cette technologie? Et bien, s'il n'en tenait qu'à Rokeby, nous nous mettrions tous au diapason de notre propre rétroaction biologique et nous ferions notre autoportrait, unique et sans doute... pervers.

Patricia Robertson est journaliste à Calgary et membre du Single Onion Poetry Collective. Elle habite une maison de campagne des années 20 et préfère les tondeuses manuelles.

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