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réflexion : quintessence
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Quintessence
Mère d'invention
par Sara Diamond

Les artistes inventent souvent parce qu'ils ont faim. Parfois, ce qu'ils font ne fonctionne pas, ou plutôt c'est qu'ils n'arrivent pas à le faire fonctionner. Personne d'autre n'est là pour résoudre le problème. Il faut que les artistes mangent. Bien que l'invention représente l'enfant longuement désiré, inventer devient ici un désir en soi.

Inventer requiert une grande capacité de concentration. Ce degré de concentration n'est pas sans rappeler celui qui est nécessaire pour que la surface d'une peinture soit enfin parfaite. Il s'agit d'un travail minutieux, précis et exigeant. Parfois, en mangeant de la confiture d'abricots sur du pain grillé, je me sens à la fois dépassée et heureuse que l'humain soit capable d'imaginer des outils, des processus et des recettes. Prenons, par exemple, de la farine organique moulue gros, un tracteur, les vêtements du fermier, une assiette, le moule à pain et le carburant pour le four, ­ tellement de variables entrent en jeu dans le processus d'invention. L'invention peut rester à l'état pur. Au cours de la conférence intitulée Quintessence[1], récemment donnée par l'Institut des nouveaux médias de Banff, le physicien Anthony Zee[2] a décrit les nouvelles théories scientifiques qui commencent à émerger. Ce genre d'invention demande à l'homme de libérer son imagination dans un contexte où existent certaines contraintes. Les physiciens plongent dans un espace très calme à l'intérieur d'eux-mêmes. Les théories exigent que l'inventeur imagine un monde possible. Le rêveur ferme ses yeux et se concentre jusqu'à ce qu'apparaisse l'image de ce monde. À partir de cette visualisation, l'inventeur est parfois en mesure de créer un modèle. Marc Rioux[3], un des principaux chercheurs du Conseil national de recherches du Canada, affirme ressentir d'abord une certitude instinctive durant le processus d'invention, une sensation reposant sur l'intuition, mais fondée sur la théorie; puis, il ressent un plaisir sans bornes lorsque le problème est enfin résolu ­ sensation immédiatement suivie d'un sentiment de déception. « Pourquoi ai-je pris autant de temps? La solution est d'une telle évidence! » s'exclame le chercheur. Les artistes connaissent très bien ce processus d'enfantement.

Les artistes qui sont inventeurs parlent du feu de la passion associé à la création comme d'une chose nouvelle qui peut également être utile. Nous prenons plaisir dans la forme, mais il y a aussi un grand plaisir dans la fonction. Les artistes succombent au plaisir de servir les autres. La création de nouveaux objets utilitaires destinés au grand public est ce qu'on appelle habituellement le design. Cependant, les inventions réalisées par les artistes ont tendance à être plus idiosyncrasiques que celles conçues par les designers. Les artistes résolvent des problèmes reliés aux émotions, au langage, à la beauté et aux sensations plutôt que ceux associés aux objets utilitaires. Avant toute chose, ils se rendent service.

Les inventions conçues par les artistes ont également tendance à exprimer directement leur vision du monde. Par exemple, tout au long des années 80 et des années 90, la compagnie SoftImage[4] a produit une série d'outils destinés à l'animation. La conception de ceux-ci a été inspirée par le travail de la visualiste canadienne, Char Davies. Ces outils pratiques témoignent en ce sens de son amour de la manière picturale abstraite et de la nature fluide de l'image.

Je relie peut-être trop directement l'invention et sa diffusion. Maurice Benayoun[5], artiste des nouveaux médias et inventeur français, suggère que la plupart des inventions d'artistes sont des gadgets conçus pour résoudre un problème actuel. Une fois leur usage répandu, ces gadgets deviennent des outils très utiles à un grand nombre d'usagers. Ils deviennent des inventions. Ce n'est cependant pas ni à la portée ni la responsabilité de l'inventeur de savoir comment diffuser ses outils. Peu d'artistes sont présents à la foire des entreprises. C'est dommage! Les artistes-inventeurs ont souvent la possibilité de tirer parti d'un double revenu. Les artistes qui inventent se retrouvent fréquemment dans cet espace inconfortable situé quelque part entre l'art, la conception et l'ingénierie. Mais comme le passé récent le démontre, la conception a tendance à naturaliser, alors que l'art dénature. Dilemme : est-il difficile de critiquer ce qu'on invente?

Au cours du XXe siècle, les artistes ont préféré travailler avec des technologies existantes ou dépassées à des fins inattendues. Le dadaïsme utilisait des technologies abandonnées, préférant prendre les anciennes technologies ou celles presque dépassées et les remodeler dans une sorte de technologie futuriste contenant à la fois des éléments de technologies passées et actuelles. Cela sous-tend une critique de l'utopisme technique. Avec l'avènement des nouveaux médias, certains artistes ont embrassé cette méthodologie avec une ardeur militante. Ils ne veulent en aucun cas prendre part au déterminisme technologique et sont plutôt inquiets que les technologies qu'ils ont mises au point soient mal appliquées.

Un mouvement qui s'éloigne de la poésie du passé s'est amorcé dans la dernière partie du XXe siècle ­ dès les années 60, en fait. Certains artistes ont été attirés par le potentiel des nouvelles technologies qui voyaient le jour. Les membres du mouvement Art et technologie, par exemple, étaient convaincus qu'en participant dès le début au processus de conception, ils seraient à même d'influencer l'orientation des changements technologiques. D'autres ont compris la chance offerte par certaines possibilités et certains nouveaux matériaux. Afin d'inventer, les artistes commencèrent à travailler avec des technologistes et des scientifiques, créant ainsi une culture de collaborations inhabituelles. Cette sous-culture, combinée à l'invention, a établi un rapprochement entre l'art et la science : durant les premières décennies de la musique électronique, il fallait être capable de programmer les ordinateurs afin d'être considéré comme authentique.

C'est là qu'émerge l'un des problèmes auxquels est confronté l'art au service de l'invention : la contrainte d'être soumis au besoin de la fonctionnalité et au besoin de l'herméneutique de la machine.

Ces dernières années, les artistes-inventeurs ont eu tendance à prendre le parti des pirates informatiques, à travailler avec leurs pairs, avec les sources ouvertes et le mouvement démo, issu du domaine de la conception de logiciels. Les inventions des artistes sont une réponse aux besoins de la sous-culture. Par exemple, à un moment de l'histoire où la base de données se révéla être l'outil donnant accès à l'information, les artistes ont réussi un véritable tour de force : pour contrer la hiérarchie inhérente aux bases de données en ligne actuelles, ils ont créé des outils de navigation et des moteurs de recherche donnant accès à des données locales, outils et moteurs dont l'objectif est de sélectionner et d'extraire des références culturelles stratégiques. Dans un cas particulier, au Royaume-Uni, la collectivité Mongrel a créé Linker[6], un outil qui permet de trouver des signes de négritude dans la vastitude du Web. Au même moment, la culture remix (le mouvement dada du XXe siècle) a recours à des programmes informatiques qui, bien qu'ayant une vocation artistique n'en demeurent pas moins fonctionnels, sont conçus en réaction à l'industrie du logiciel qui les commercialise à outrance depuis quelque temps.

L'invention prend un caractère encore plus radical dans les outils réalisés et les logiciels conçus par Elizabeth VanderZaag, Andre Ktori, Joshua Portway, Mary Flanagan, Sher Duff, Simon Pope, Technologies to the People, et plusieurs autres. Leurs systèmes logiciels sont divisés en deux camps, l'un fonctionnant comme une critique des outils existants et l'autre oeuvrant dans le champ des conceptions fonctionnelles. Certains systèmes réunissent les deux fonctions. Ici, le geste radical n'est pas nécessairement politique, mais expérientiel. Il est possible que ce soit dans cette arène qu'une nouvelle forme de critique productive se déploie. L'espace d'un cours instant, j'aimerais séparer conceptuellement le processus d'invention du processus de création artistique, et ensuite les joindre. Peut-être y a-t-il ici en jeu différentes valeurs esthétiques faisant partie d'un plus grand tout. Les inventions élégantes peuvent prendre des aspects variables. Et peut-être que les aspects que prennent ces inventions devraient se frotter entre elles et sur elles, de façon même dérangeante, jusqu'à ce qu'on devienne conscient de l'irritation.

Ceci est précisément la manière avec laquelle David Rokeby, tête d'affiche de notre troisième numéro, a toujours travaillé. Durant ses vingt années de carrière à titre d'artiste programmeur, il a inventé bon nombre de nouvelles technologies ­ la plus célèbre étant le Very Nervous System. Dans cette installation, il a créé un environnement sensible qui évoque aussi bien les relations qu'ont les humains avec le monde qui les entoure que les inventions qui en font partie, sous un aspect variable. En joignant médias et mouvements, cet espace musical englobe le potentiel offert par l'improvisation et la précision. Ce premier travail de Rokeby est un outil minimaliste, un appareil architectural. Entre les mains des gens qui plus tard l'ont utilisé, le système a pris d'autres formes, modèles pour lesquels on a développé diverses applications.

À son tour, ce rayonnement multiforme a inspiré Inventer, un numéro d'HorizonZéro consacré à la nécessité de la créativité, à la réunion des moitiés gauche et droite du cerveau et à la célébration de l'artiste en tant qu'inventeur.

Célébrons la nécessité de la créativité!

Un moment spécial de transition
C'est avec un immense plaisir que j'accueille Martha Ladly, notre nouvelle réalisatrice, à HorizonZéro. Au cours de sa carrière, Martha s'est illustrée d'abord en tant que musicienne canadienne et visualiste, puis en tant que designer. Elle a collaboré pendant plusieurs années avec Peter Gabriel. Au même moment, elle dirigeait, au Royaume-Uni, le Real World Design, organisme au sein duquel elle a conçu des projets multimédias lauréats de plusieurs prix, dont Eve and Ceremony of Innocence. Martha est actuellement professeure au Laboratoire du projet interactif de Bell Globe Media (Bell Globe Media's Interactive Project Laboratory). Elle enseigne également au Ontario College of Art and Design. D'une importance primordiale pour nous, Martha enrichit maintenant nos pages électroniques de sa créativité et de sa sagesse.

Sara Diamond Rédactrice en chef, HorizonZéro.

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