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Mémoire : Finie la mort?
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Finie la mort?
La banalité en quête d'immortalité : l'archivage de données numériques personnelles
par Tom Keenan, traduit par Yves Lanthier

La popularité démesurée des blogues évoque ce besoin trop humain d'être plus que ce que l'on est, ou à tout le moins d'essayer de le faire croire au monde entier. On trouve des accès Internet partout - au café, à l'aéroport, dans les toilettes publiques -, nous ne sommes jamais loin des ressources documentaires dont nous pouvons avoir besoin chaque instant. Des sites gratuits de création de blogue comme blogger.com permettent à n'importe qui d'échanger des tonnes de données concernant leur vie physique et mentale, sans que l'usager connaisse le langage HTML ou les serveurs mandataires.

Le plus souvent, il est à peu près aussi passionnant de lire ces « journaux intimes » électroniques que de regarder quelqu'un se curer le nez. Ces rêveurs systématiques parviennent tout au plus à diffuser un mélange malodorant de narcissisme désespéré et de désillusion. Ces blogues, de fait, sont généralement comme un épisode de Seinfeld : ils parlent de tout, c'est-à-dire de rien. En plus, donnez à ces gens une webcam et un récepteur GPS et vous saurez exactement quelle narine ils viennent de se nettoyer et sur quel coin de rue l'événement est survenu.

Au demeurant, l'idée d'archiver sa vie quotidienne peut être tout à fait noble et très humaine. Cette pratique est même sur le point de faire l'objet d'une montée d'adrénaline dans les nouvelles technologies. Dans un bar branché d'Espagne, il est déjà courant de greffer des puces RFID spéciales au jeune et joli corps des meilleurs clients. De la taille d'un grain de riz, ce gadget donne accès au salon VIP de l'établissement et sert aussi de portefeuille électronique. Il semble que cette dernière caractéristique soit très importante puisque ces jeunes divinités des deux sexes ne portent presque rien et qu'ils ne s'abaisseront pas à arborer un truc du style « collier de bar » du Club Med, si démodé. Certes, ces beautés laissent derrière elles une trace numérique de leurs allées et venues et de leurs habitudes de consommation, mais c'est précisément, peut-être, ce qui compte.

Côté cour, « l'équipe de vie artificielle » de British Telecom et son projet capteurs d'âme [www.parascope.com/articles/slips/soul.htm]; côté jardin (à droite, pour ainsi dire), le projet Lifelog [www.wired.com/news/business/0,1367,58909,00.html] de la Defense Advanced Research Projects Agency (DARPA) : deux projets qui vous permettront de capter et d'enregistrer, sans avoir à lever le petit doigt, tout ce que vous voyez, entendez, écrivez, dites, sentez et ressentez, et ce, au moyen de nouvelles technologies et d'implants - puce enregistreuse greffée derrière l'oeil dans le cas du capteur d'âmes, technologies multiples de surveillance personnelle (GPS, capteurs audiovisuels, appareils de surveillance biomédicale) dans le cas du Lifelog. Ces deux projets sont à prendre au sérieux. British Telecom, après tout, c'est British Telecom, et la DARPA, eh bien, ce sont ces gens pas-toujours-si-conviviaux qui, comme par hasard, nous ont donné le Web.

En fin de compte, les vrais pionniers de cette mission un tantinet exhibitionniste ont déjà posé certains jalons. Steve Mann [http://wearcam.org/index.html], professeur à l'Université de Toronto, est bien connu pour avoir filmé tout ce qui se trouvait dans son champ de vision avec une caméra vidéo qu'il transportait continuellement, pour ensuite télécharger le tout dans Internet. Sur une note de plus mauvais goût, des collégiennes et des collégiens ont gagné de l'argent de poche pendant des années à figurer dans d'abominables scènes d'intimité comme celles de JenniCam.

David Jefferson, qui fait présentement partie du Lawrence Livermore National Laboratory, [www.llnl.gov], a aussi consacré beaucoup de temps à enregistrer tout ce qu'il écrivait, lisait, entendait et disait. Il lui en a coûté environ 50 cents (US) par jour pour le faire, au moyen de technologies courantes comme celles des caméras numériques et des ordinateurs personnels. Bien entendu, effectuer ainsi l'archivage numérique de votre vie privée n'est pas de tout repos. Jefferson dit lui-même que l'expérience l'a rendu plutôt paresseux et distrait : sachant qu'il pouvait toujours retourner en arrière pour relire un livre ou réécouter une conversation, il ne se concentrait pas toujours aussi efficacement sur le moment présent, surtout quand la vie suivait son cours normal. Mais il n'en a pas moins trouvé l'expérience fascinante.

En général, ce type de pratique n'est pas terriblement différent de ce que la plupart des gens font tous les jours. Tout n'est qu'une question de degré. Beaucoup d'entre nous conservent tout ce qu'ils écrivent, y compris cette banale télécopie envoyée à une compagnie de services publics. Nous la rangeons sur l'un de ces disques durs de plusieurs gigaoctets qui coûtent si peu cher aujourd'hui, sur un cédérom, un DVD, et bientôt sur un disque à laser bleu doté d'une capacité de mémoire astronomique. Alors, pendant que vous y êtes, pourquoi ne pas conserver chaque page web que vous visualisez, juste au cas où elle changerait ou disparaîtrait? Grâce au nouvel explorateur de bureau de Google, la prochaine fois que vous la chercherez, vous aurez toujours une chance de la retrouver sur votre disque dur, comme une aiguille dans une botte de foin.

Le fait que tous puissent ainsi archiver leur existence entraîne des conséquences considérables. Supposons que vous ayez dans la tête une base de données qui stocke l'ensemble de votre expérience visuelle, de vos conversations, de vos courriels, de vos séances dans Internet, de vos rencontres amoureuses, etc. Vos archives personnelles pourraient fournir aux autorités une vaste gamme de renseignements, qu'il s'agisse d'une preuve indiscutable que vous avez ou non fait votre stop ou de ce que vous avez vu exactement, en tant que pilote de guerre, juste avant de déclencher un « feu utilitaire ». Il y aurait même des conséquences posthumes : vos exploits (moins quelques épisodes croustillants) pourraient être donnés à une faculté de sciences sociales, tout comme votre corps peut déjà l'être à une faculté de médecine. Vos descendants recevraient un reçu fiscal : plus votre vie aurait été intéressante, plus élevée serait la valeur de vos archives. Vous avez une excellente raison, maintenant, de lâcher votre fou et « d'aller courir nu dans les bois ».

Mais attendez, il y a d'autres conséquences! Les microprocesseurs coûtent de moins en moins cher, les logiciels sont de plus en plus intelligents. Alors qu'arriverait-il si de telles archives prenaient vie par l'entremise d'outils utilisant l'intelligence artificielle et commençaient à former des réseaux? Dans un monde futur, les dalaï-lamas (tous!) pourraient converser avec les Mère Teresa et les Albert Einstein (pour autant qu'ils aient été téléchargés sur disque). Tout cela pourrait représenter une sorte « d'immortalité cybernétique », qu'il serait infiniment plus intéressant à regarder que tout ce qu'on peut voir à la télé. Les Nations Unies, dont la volonté de « régir » Internet fait actuellement l'objet d'amusantes rumeurs, pourraient utiliser certaines de ces sagesses historiques en ligne pour s'attaquer aux problèmes les plus graves de notre époque.

Il est triste que les Alan Turing, James Joyce et Mahatma Gandhi aient déjà été « effacés », au sens informatique du terme. Il faut croire que nous devrons recommencer à zéro avec les grands esprits de notre époque. Cela soulève une question des plus intéressantes : si vous pouviez sauvegarder l'existence numérique d'un maximum, disons, de dix personnes vivantes, lesquelles choisiriez-vous? Bref, seriez-vous d'accord pour dresser votre liste personnelle des dix meilleures personnes?

Si vous répondez oui à cette question, alors, il existe un concepteur de blogues qui ne demande pas mieux que de recevoir votre liste. Si vous répondez non, c'est peut-être le moment de commencer à faire des choses qui vous classeront, sur votre propre liste, parmi les dix meilleures personnes!

Le Dr Thomas P. Keenan, FSI, CISSP, est professeur lauréat, communicateur et journaliste scientifique à la faculté d'éducation permanente de l'Université de Calgary. Il est également professeur auxiliaire de la faculté d'informatique de l'Université de Calgary, et affilié à l'Asian Institute of Technology de Bangkok. Vous trouverez d'autres de ses écrits sur son site web, à l'adresse www.ucalgary.ca/~keenan.

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