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L'archive numérique : Modèles pour l'archivage numérique
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Modèles pour l'archivage numérique
Préservation et documentation du patrimoine des arts électroniques et numériques, un parcours
par Alain Depocas

Depuis plus de quatre décennies, un nombre croissant d'activités artistiques reposent sur des technologies devenues désuètes, ce qui a pour effet de rendre difficile la préservation de ces oeuvres. Les organismes et les personnes devant préserver et documenter ces pratiques artistiques font face à une grande diversité de nouveaux problèmes. En effet, ces oeuvres se détériorent à mesure que les composantes originales se dégradent, et, comme le contexte du développement technologique échappe souvent aux spécialistes et historiens, le problème s'est aggravé.

Les oeuvres qui posent un problème sont de nature variée : analogiques ou numériques, mécaniques ou électroniques. Souvent composées de plusieurs médias, elles comportent fréquemment des objets tels que des mécanismes industriels ou bricolés, des logiciels, des systèmes électroniques, hydrauliques, électromagnétiques, etc., ainsi que des matériaux mixtes non traditionnels, voire industriels. Les institutions culturelles qui en ont la charge rencontrent deux types de problèmes. D'une part, elles doivent concevoir des stratégies efficaces pour préserver les oeuvres d'art à composantes technologiques. D'autre part, elles doivent documenter, préserver et comprendre les technologies à la base de ces oeuvres, de même que le contexte historique dans lequel elles ont été développées. Ces problèmes ne se limitent pas qu'aux secteurs de l'art contemporain et des musées. Ils se manifestent également au sein des industries culturelles et des institutions de patrimoine public. Autant les arts visuels que les arts de la scène, tels que la musique, le théâtre, la danse, la performance et l'architecture, sont touchés par cette problématique.

Cette situation est surtout préoccupante parce que les conservateurs, les historiens de l'art ou les restaurateurs n'ont souvent pas accès à la formation nécessaire, ni aux méthodologies, ni aux outils spécialisés, pour aborder adéquatement les nouvelles problématiques de documentation et de préservation d'oeuvres à composantes technologiques, électroniques ou numériques.

Les normes et même le vocabulaire descriptif concernant ce genre de travaux artistiques font défaut et ne permettent pas de documenter de façon précise et adéquate ces oeuvres. De plus, la documentation historique est très rare et mal conservée : le Centre de recherche et de documentation (CR+D) [http://www.fondation-langlois.org/flash/f/stage.php?NumPage=147] de la fondation Daniel Langlois pour l'art, la science et la technologie (FDL) est l'un des rares endroits au monde à documenter le champ des arts électroniques et numériques.

L'importance de la documentation
La préservation des oeuvres d'art à composantes technologiques reste un domaine très précaire, surtout sans l'aide d'une documentation structurée et adaptée. Il est essentiel, en matière de préservation, de documenter non seulement les oeuvres, mais également le contexte dans lequel elles s'inscrivent. En fait, malgré le développement de méthodes appropriées et d'outils de préservation adéquats, la documentation sera souvent la seule trace de l'oeuvre, ou encore elle sera nécessaire pour compléter les fragments d'oeuvres ayant subsistés1. Mais, pour qu'elle soit efficace, cette documentation doit être active et adaptée à la nature nouvelle de l'art électronique et numérique. Outre la désuétude accélérée des composantes technologiques, les nouvelles formes d'activités artistiques possèdent souvent des caractéristiques transitoires qui font d'elles des phénomènes éphémères, instables et en constante mutation. Elles sont souvent très éloignées de l'objet statique et plutôt événementielles. Devant cette nouvelle situation, la documentation doit développer de nouvelles stratégies, de nouveaux outils, de nouvelles structures et de nouveaux modes de diffusion.

C'est dans ce contexte que la fondation Daniel Langlois a créé son Centre de recherche et de documentation (CR+D). Depuis son ouverture en octobre 2000, le CR+D oeuvre à constituer une importante collection de documents couvrant les quarante dernières années de l'art électronique et numérique2. Grâce à de multiples index croisés, la base de données relationnelle du CR+D3 établit des liens entre des données concernant des documents, des personnes, des organismes, des événements, des concepts et des oeuvres, ce qui permet d'obtenir de l'information selon de nombreuses perspectives. La conservation et la documentation des oeuvres d'art à composantes technologiques font bien sûr partie des axes de recherches et de documentation du CR+D. De plus, une bibliographie sur le sujet est disponible sur le site web de la fondation Daniel Langlois4.

L'implication de la fondation Daniel Langlois
Depuis ses débuts en 1998, la fondation Daniel Langlois a financé et supporté la production, l'analyse et la diffusion de nombreuses oeuvres à composantes technologiques. Il était donc logique qu'elle s'intéresse également à la préservation ainsi qu'à la documentation de ces oeuvres. C'est dans ce contexte que la fondation a initié et participé à des projets de recherche visant à développer les connaissances, les outils et le savoir-faire nécessaire dans le domaine de la préservation et de la documentation du patrimoine des arts électroniques, numériques et médiatiques, et ce, le plus souvent d'une manière pragmatique et concrète, en s'appuyant sur des études de cas.

Le réseau des médias variables
Le concept de « médias variables » a été élaboré dès 19985 par Jon Ippolito [http://www.three.org/ippolito/], conservateur associé au Guggenheim Museum de New York. Ce concept propose de considérer la description d'oeuvres indépendamment des médias qu'elles utilisent. Ainsi, plutôt que d'énumérer les composantes physiques de l'oeuvre, l'approche dite des médias variables cherche à en comprendre les caractéristiques comportementales et les effets intrinsèques et constitutifs. Il revient à l'artiste de décrire son oeuvre en considérant ses caractéristiques et ses effets, et c'est ce que les conservateurs et restaurateurs de demain devront respecter et reproduire. De cette manière, l'artiste définit lui-même les limites des interventions éventuelles pouvant être faites sur son oeuvre. Ainsi, l'approche des médias variables permettra de mieux préserver des oeuvres comportant un certain nombre d'éléments de nature instable. Ces oeuvres peuvent être variées, telles que la performance, l'art conceptuel, l'installation et, bien sûr, celles comportant des éléments technologiques, ou utilisant des structures et des réseaux eux-mêmes très instables.

Un questionnaire permet à l'artiste de décrire les caractéristiques de son oeuvre et de choisir les stratégies de préservation les mieux appropriées. Celles-ci peuvent aller de la simple mise en réserve, jusqu'à la réinterprétation, en passant par l'émulation et la migration. Ces deux dernières sont possibles dans un contexte technologique, mais peuvent également l'être dans un contexte élargi. Dans le contexte informatique, l'émulation propose de remplacer une couche du matériel désuet par un logiciel qui l'émule sur des appareils contemporains et le force à se comporter comme l'ancien. Cette stratégie permet d'avoir accès à des fichiers informatiques anciens sans avoir à les modifier. Ainsi, l'émulation propose de trouver une manière « d'imiter » l'aspect original d'une oeuvre ou de certaines de ses composantes par des moyens complètement différents. La migration quant à elle, dans son sens strictement technologique, propose de transférer un signal vidéo ou encore un code informatique, sur un nouveau support, un nouveau format ou un nouvel encodage. Bref, faire migrer une oeuvre implique une mise à niveau de l'équipement ou encore du signal ou du code source, laquelle maintient évidemment intact le comportement initial de l'oeuvre.

En 2002, la fondation Daniel Langlois s'est associée au Guggenheim Museum pour développer le concept des médias variables et le diffuser davantage. Le partenariat entre ces deux organismes a permis de réaliser une publication entièrement bilingue, intitulée L'approche des médias variables : la permanence par le changement. Celle-ci est accessible en ligne sur le site des médias variables [www.variablemedia.net/f/preserving/html/var_pub_index.html] et contient de nombreux textes permettant de mieux saisir le concept et ses enjeux.

En 2004, l'exposition Seeing Double: Emulation in Theory and Practice, [www.variablemedia.net/f/seeingdouble/index.html], organisée par le Solomon R. Guggenheim Museum en partenariat avec la fondation Daniel Langlois, fut présentée du 19 mars au 16 mai au Guggenheim de New York. Cet événement fut suivi du symposium Echoes of Art: Emulation As a Preservation Strategy (Échos de l'art : l'émulation comme stratégie de préservation), qui a lieu le 8 mai 2004 au musée Guggenheim. Ce symposium fut une occasion de présenter les leçons tirées des études de cas présentées lors de Seeing Double, de discuter du rôle de l'émulation et de constater l'engouement nostalgique pour les anciennes technologies en art contemporain. L'intérêt pour les technologies désuètes se fait actuellement sentir dans le domaine des jeux vidéo et dans la culture des jeunes. Il est certain que cela aura un effet sur les efforts à déployer en matière de préservation.

V2_Organisation, Institute for the Unstable Media: Capturing Unstable Media
En 2003, la fondation Daniel Langlois a participé au financement de Capturing Unstable Media, [ce lien n'est plus actif www.v2.nl/Projects/capturing/index.html], un ambitieux projet de recherche mené par V2_Organisation, Institute for the Unstable Media à Rotterdam, aux Pays-Bas. S'appuyant sur deux études de cas codéveloppées au V2_Organisation, Institute for the Unstable Media [http://www.v2.nl], le projet visait à concevoir une méthodologie de documentation des activités de l'art électronique, numérique et médiatique capable de tenir compte de leur complexité et de leur instabilité6. Le résultat des recherches est disponible sous la forme d'une série de recommandations portant entre autres sur l'utilisation d'un modèle conceptuel des processus entourant la recherche, le développement et la diffusion de l'art électronique et numérique. L'ensemble des résultats est disponible sur le site web du projet, sur lequel on retrouve également une bibliographie et un glossaire.

Ce type de recherche est d'une très grande importance et constitue une étape indispensable pour qu'on puisse développer une méthodologie de documentation et de préservation adaptée à la réalité de l'art électronique et numérique. Dans les années à venir, la fondation Daniel Langlois a l'intention d'approfondir son implication dans le développement de la recherche dans ce domaine. Elle souhaite poursuivre des recherches de nature multidisciplinaire, en partenariat avec d'autres organismes, et développer les outils, les guides et les méthodologies nécessaire à la préservation de ce nouveau patrimoine culturel.

Ces recherches supposent la mobilisation de plusieurs domaines d'expertise dont la préservation de l'art, la documentation de l'art, l'histoire de l'art, l'histoire des technologies, les sciences de l'information, l'archivistique ainsi que l'ingénierie et l'informatique. Elles serviront notamment à développer l'histoire, l'analyse, la description et le classement des composantes technologiques utilisées dans les arts technologiques et médiatiques; à élaborer un thésaurus gérant un vocabulaire descriptif appliqué à la documentation, aux thématiques, aux instruments et aux oeuvres; à créer une structure de catalogage de ces oeuvres; à parfaire une stratégie de documentation qui y est adaptée, ce qui devrait permettre une compréhension globale de la place qu'occupent ces oeuvres dans l'histoire des technologies médiatiques; et, enfin, à réaliser des recherches technologiques et méthodologiques sur la préservation de ces oeuvres à composantes technologiques, électroniques et numériques.

Qu'elles soient variables, instables, éphémères, processuelles, procédurales, programmatiques, hybrides, mutantes, migrantes, immatérielles, collaboratives, non linéaires, les nouvelles formes d'activités artistiques n'ont pas fini de nous surprendre et de remettre en question nos méthodes de documentation et de préservation. C'est pourquoi l'élaboration et le développement de nouveaux outils et de nouvelles méthodes nécessitent une constante remise en question et une flexibilité permettant une adaptation adéquate. Les années à venir seront décisives pour la préservation et la documentation de l'art technologique. Sans les efforts nécessaires, plusieurs segments des activités artistiques récentes ne seront plus accessibles et ne laisseront pas de trace dans l'histoire.

Responsable du Centre de recherche et de documentation (CR+D) de la fondation Daniel Langlois depuis septembre 1999, Alain Depocas a été nommé Directeur du CR+D en mars 2003. De 2002 à 2004, il a codirigé le Réseau des médias variables dans le cadre d'un partenariat entre le Guggenheim Museum de New York et la fondation Daniel Langlois. C'est également dans le cadre de ce projet qu'il a aussi codirigé en 2003 une publication s'intitulant L'approche des médias variables : la permanence par le changement.

Notes :
1. Depocas, Alain, Préservation numérique : la stratégie documentaire : http://www.fondation-langlois.org/flash/f/index.php?NumPage=152.

2. On peut consulter une liste des fonds et collections du CR+D à l'adresse suivante http://www.fondation-langlois.org/flash/f/index.php?NumPage=147.

3. La base de données est accessible en ligne à l'adresse suivante ce lien n'est plus actif http://www.fondation-langlois.org/flash/f/index.php?Url=CRD/search.xml.

4. Voir ce lien n'est plus actif http://www.fondation-langlois.org/flash/f/stage.php.

5. Ippolito, Jon. « The museum of the future: a contradiction in terms? », Artbyte. Vol. 1, no. 2 (June/July 1998). Sous « Crosstalk », p. 18-19.

6. Les deux projets, également financés par la fondation Daniel Langlois, sont whisper par Thecla Schiphorst et Susan Kozel et DataCloud 2.0, un projet de visualisation 2D et 3D de structure d'information complexe sur le Web, développé par V2_Lab.

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