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ARCHIVER

par Sylvie Parent et Angus Leech, traduit par Ève Renaud

Numéro 18.1 - novembre

Le numéro 18 est le dernier que la revue HorizonZéro publiera. Depuis un bon moment déjà, nous savions qu'il nous fallait envisager la fin de cette publication et nous nous préparions graduellement à l'idée de terminer cette aventure. Même anticipée, une fin arrive toujours trop vite. Elle fait naître une sorte de fébrilité, une introspection un peu inquiète. Avons-nous accompli autant que nous aurions souhaité? Bien sûr que non. De nombreux autres projets auraient pu voir le jour au sein de cette revue. Ils ont été discutés et rêvés, mais ils se concrétiseront peut-être ailleurs, dans d'autres formes avec d'autres collaborateurs. Il faut maintenant savoir dire au revoir.

Il est difficile pour l'instant d'avoir suffisamment de recul pour juger notre travail. L'avenir dira ce que nous avons été pour les autres. Je me réjouis, tout simplement, de la somme de travail effectué, des thèmes très variés que nous avons abordés avec enthousiasme, et des liens que nous avons tissés avec de nombreuses personnes remarquables grâce à ce magazine. Je profite d'ailleurs de cette occasion, pour remercier chaleureusement tous les membres, actuels et passés, de l'équipe d'HorizonZéro. Une entreprise pareille ne peut se concrétiser sans un noyau d'individus dynamiques et passionnés. Je remercie aussi, en particulier, tous les auteurs et artistes qui ont contribué à HorizonZéro depuis le début. Ils nous ont grandement stimulés par leur réflexion, leurs connaissances et leur créativité. Nous leur devons beaucoup!

Mais que deviendra HorizonZéro? Dans Quintessence, Sara Diamond, l'âme dirigeante de notre publication, jette un regard sur le chemin parcouru depuis les trois dernières années et offre une perspective lumineuse sur la vie future de la publication, une vision portée sur l'avenir. Les dix-huit numéros seront disponibles sur le Web pour plusieurs années encore, et bientôt sous forme de DVD, le magazine continuera d'exister et deviendra une ressource dont les fruits, divers et nombreux, souhaitons-le, nous sont encore inconnus. Le lancement du DVD se fera à l'été 2005 lors des célébrations entourant le dixième anniversaire de l'Institut des nouveaux médias de Banff et sera annoncé sur notre site.

Or, notre condition « définitive », mais également vouée à l'entropie, comme le souligne notre rédactrice en chef, nous a incités à nous pencher sur la question de l'archivage et de la survie des créations numériques. C'est pourquoi, dans ce dernier numéro, nous avons demandé à des auteurs de grande renommée, à des praticiens et à des penseurs des nouveaux médias, qui ont tous été témoins de l'évolution des technologies, de nous faire part de leur réflexion. Tout d'abord, Hervé Fischer, dans son texte intitulé Les amnésiques numériques, nous entraîne dans un parcours rétrospectif critique sur l'héritage culturel et nous invite à réfléchir sur la pérennité des réalisations numériques. Nous publions également la transcription d'une conférence donnée en février 2004 par Bruce Sterling au Centre de Balie, à Amsterdam, à l'occasion d'un « minifestival » d'archéologie des médias imaginaires. Dans Grain de sable dans l'engrenage numérique, Bruce Sterling, auteur de science-fiction et initiateur du réputé Dead Media Project, nous entretient de l'histoire mouvementée des médias et, à l'aide d'exemples plus fascinants les uns que les autres, propose que certaines techniques défuntes mériteraient bien d'être ressuscitées! Plusieurs autres articles et projets interactifs très attendus concernant ces mêmes questions s'ajouteront le mois prochain pour la deuxième partie du numéro. Il faudra absolument revenir pour cette occasion!

Pour terminer, je tiens à vous remercier, chers lecteurs, de nous avoir accompagnés durant ce merveilleux parcours.

Sylvie Parent est la rédactrice francophone d'HorizonZéro.

18.2 - Décembre (et adieu)

Il n'y a pas de supports archivistiques à long terme pour conserver les zéros et les uns. Aucun. Il n'en existe pas. Ils restent encore à inventer. [...] Il y a là de quoi crier au scandale! Un énorme scandale public [...] Nous exportons nos propres problèmes insolubles vers les générations futures pour notre bien-être économique actuel. Mais l'horloge de l'histoire ne s'arrête pas simplement parce que nous courons deux fois plus vite.
- Bruce Sterling, Grain de sable dans l'engrenage numérique

Grimpez les marches qui mènent à la Châsse de la technologie désuète. Aspirez une dernière longue goulée de l'air frais des hauteurs et ouvrez les portes du vieux temple et de ses archives. Derrière se trouve une utopie. Le numéro 18, ARCHIVER, est une prémonition drolatique d'un avenir très lointain, que nous avons eue en entrevoyant les dangers de la dégénérescence du binaire pour imaginer ensuite une stratégie culturelle de conservation de la mémoire électronique. La châsse a entre autres fonctions sacrées et profanes celles de rappeler la nécessité de comprendre les cycles évolutifs des médias, de recourir à un artifice durable pour conserver les zéros et les uns. Une nécessité que Bruce Sterling et Hervé Fischer ont si éloquemment cernée.

Nous nous sommes glissés dans cette capsule témoin pour apercevoir l'avenir possible de civilisations vénérables et d'empires médiatiques disparus et nous vous implorons de pardonner cette facétie un peu vaniteuse. Après tout, c'était là notre dernière manifestation d'enthousiasme, notre seule chance d'embrasser du regard notre propre durée de vie numérique et de comprendre le sens de ce parcours. HorizonZéro s'apprête à plier bagage, à devenir un site fantôme. Qu'on nous accorde ce solipsisme.

Comme le savent nos lecteurs habituels, chacun de nos dix-sept numéros a eu pour titre un verbe d'action. ARCHIVER est le fruit d'une inspiration similaire, exprimée lors d'une ancienne réunion de planification par Jeff Dawson, qui était alors notre concepteur de pages interactives et qui nous avait expliqué le phénomène de l'image fantôme, c'est-à-dire le clonage du système d'exploitation d'un ordinateur sur un réseau de machines interreliées. Le concept nous a entraînés à envisager d'autres formes de reproduction numérique : émulateurs de jeux, remise à neuf de vieux médias en fonction de nouvelles plates-formes et, en particulier, cette transition qu'opèrent les archivistes des galeries d'art et des musées pour composer avec la dégénérescence numérique en faisant transmigrer les oeuvres d'art médiatiques vers différentes incarnations, et ce, à des fins de conservation historique. Cette métaphore du clonage nous a fait penser aux travaux auxquels s'adonnent actuellement différentes entreprises qui oeuvrent dans les domaines de la vie artificielle et de la saisie des données personnelles, afin de documenter et de reproduire des vies entières de mémoire humaine. Comme s'ils clonaient dans le but d'engendrer des fantômes.

Mis à part ce dédoublement, le mot « fantôme » a beaucoup d'autres connotations, certaines évidentes, d'autres plus subtiles. L'abondance des métaphores paléontologiques et archéologiques dans le discours sur l'archivage et l'histoire des médias me fait dériver inéluctablement vers un aspect plus sinistre de l'écologie évolutionniste, champ d'étude peuplé de fantômes. Plus justement, « des fantômes de l'évolution ». Selon Connie Barlow, naturaliste, on a découvert que certaines espèces végétales, telles que l'humble mais délicieux avocat, sont des anachronismes, c'est-à-dire adaptées pour survivre grâce à la présence symbiotique d'une autre espèce maintenant disparue de la surface de la terre. L'avocat, avec sa pulpe riche et ses graines énormes, est hanté par les fantômes du mégathérium, du gomphotérium et du toxodonte, fleurons de la faune gigantesque du Pléistocène, lesquels sont capables de gober le fruit entier et d'en disperser les graines (The Ghosts of Evolution, New York, Basic Books, 2000). En l'absence de pareilles créatures, l'avenir de l'avocat sauvage est incertain : dépourvu de son contexte, il doit évoluer ou trouver de nouveaux partenaires, sans quoi il périra.

J'ai tendance à voir HorizonZéro, dans sa phase actuelle, comme une sorte d'anachronisme évolutionniste, s'adaptant à la transformation de son contexte, mais qui sera bientôt hanté par les fantômes de l'évolution numérique. Nous l'archivons sur un site web dit « perpétuel » (terme un peu optimiste dans les circonstances) et sur un format DVD. Nous comptons en outre créer une capsule témoin réelle et matérielle dans laquelle nous mettrons un ordinateur doté du matériel, des logiciels et des fichiers théoriquement essentiels pour republier, raviver ou reproduire (au sens de « faire une image fantôme ») HorizonZéro à une date ultérieure, le tout bien emballé dans une boîte. Je ne peux m'empêcher de penser à cette boîte enfouie dans les entrailles du Banff Centre sans me remémorer la scène finale des Aventuriers de l'arche perdue. Les deux épisodes mettent en scène l'archivage discret d'une caisse inoffensive qui laisse peu deviner les esprits qui s'y cachent. Dans le cas d'HorizonZéro, ces esprits symbiotiques sont entre autres les idées et l'infrastructure qui ont donné naissance à sa publication, l'inspiration et l'énergie créatrice de tous ces inestimables collaborateurs qui ont franchi nos portes réelles ou virtuelles, les contingences technologiques de cette période de l'évolution des médias, et même la conjoncture socioéconomique canadienne. Bref, un instantané de tout le spectre de l'écologie technologique contemporaine, ce moment de l'histoire au cours duquel le projet est devenu réalité. Un moment qui disparaîtra bientôt pour laisser place à autre chose.

Les fantômes et l'écriture
Si les articles du numéro de novembre abordaient surtout les motifs philosophiques et culturels qui nous poussent à conjurer l'amnésie numérique, le numéro de décembre nous entraîne plus avant dans la mêlée des nouvelles méthodes pratiques d'archivage et de préservation des médias. C'est ainsi que dans Préservation et documentation du patrimoine des arts électroniques et numériques, Alain Depocas, de la fondation Daniel Langlois, décrit à grands traits deux projets de collaboration novateurs, dont l'origine et l'application sont canadiennes et internationales, destinés à concevoir de nouveaux moyens de documenter et de préserver les oeuvres d'art éphémères fondées sur la technologie. Complétant magnifiquement cet article, Caitlin Jones sonde sa propre expérience de la préservation d'oeuvres d'art créées à partir de techniques désuètes dans le cadre du Variable Media Network, posant pour chacune des trois oeuvres qui sont l'objet de son étude cette question personnelle : Est-ce le matériel qui dicte le sens?

Nous avons par ailleurs l'immense plaisir d'annoncer le retour du journaliste Tom Keenan, spécialiste de la science et de la technologie (le plus près du statut de proche collaborateur que nous ayons vu en dehors du personnel). Cette fois, Tom se donne corps et âme pour cerner ce sujet parfois narcissique qu'est l'archivage de la mémoire humaine. Utilisant comme point de départ les banalités qui fondent les carnets web, il projette un avenir étrange de surveillance orwellienne des personnes et de simple autoabsorption, le tout en vue d'un objectif douteux, exprimé dans le titre Finie la mort?.

Ciel et terre
Selon la cosmologie de la Grèce antique, c'est au temple de Delphes, par-delà les rochers et les escarpements du mont Parnasse, que se trouvait l'omphalos, oeuf cosmique à l'origine du monde. Là était le centre géographique de l'univers, où convergeaient les trois éléments de la création - le ciel, la terre et les enfers - grâce à la rotation de l'axe vertical du Temps. Imaginons la Châsse de la technologie désuète comme un noeud similaire. Un noeud où se croisent le moment culturel présent et l'enfer des intentions démantelées, de la dégénérescence technologique et de la mémoire chtonienne des médias, mais aussi des sommets sublimes de la poussée zénithale de ces derniers, à la recherche de nouveaux modes et de nouvelles configurations. On pourrait même imaginer l'Acropole, située comme elle l'est au coeur des fondements et des fonds archivistiques du temple et de la châsse, comme un point de convergence métaphorique des futurs technologiques possibles. Voyez sur ce sommet venteux se dresser un colosse oraculaire, comme l'icône d'une flèche sur un bureau gigantesque pointant vers le ciel et l'avenir mouvant de l'évolution technologique.

Ou bien... peut-être montre-t-il simplement les Ghosts of Mystic Pass - ces esprits errants et résonants des classiques en voie de disparition évoqués par Martha Ladly, réalisatrice invitée pour un numéro d'HorizonZéro, dans un hommage humoristique aux grisants débuts des nouveaux médias. Pendant ces années consacrées aux premiers balbutiements des médias interactifs, Martha a contribué à plusieurs trésors sur cédéroms, et en a gardé de nombreux autres à l'oeil. Dans un essai rédigé à quatre mains avec le concepteur Adam Leon, elle nous invite à nous remémorer les six « anges » du canon initial, depuis le Puppet Motel imaginaire à l'EVE édénique jusqu'à la décadence en ligne d'avant le pullulement internet du Digital Club Festival. Introuvables, épuisés, tournant sur des systèmes d'exploitation obsolètes ou disparus pour d'autres raisons, chacun de ces chefs-d'oeuvre s'envole progressivement des mémoires, vers le paradis du numérique.

La seconde oeuvre d'art interactive qui hante l'Acropole est celle d'Arcangel Constantini, nom réel de l'auteur dont le pseudonyme artistique, Bakteria.org, est probablement une indication beaucoup plus juste du lieu où fraie l'esprit de son oeuvre. Codice Off_Set nous propose un rêve stratifié depuis la géhenne médiatique des systèmes de connaissance annihilés, qui juxtapose la forme assassinée des anciens codex mayas à une machinerie d'impression mécanique tenace, le tout enchevêtré dans un compost visuel de codes informatiques.

Des sommets et des profondeurs mythiques à une ombre filmique traversant les horizons estompés de notre quotidien terrestre : voilà que notre toute dernière parution de la galerie Horizontal accueille avec grande joie notre tout premier réalisateur, Daniel Canty, qui nous offre un poème photographique nostalgique intitulé Audela. Les mots et les images de Canty sont un voyage exploratoire d'avenir, dans une topographie parallèle que l'artiste appelle un entre lieu. Cet univers perdu rempli d'ateliers abandonnés et de reliques mécaniques, ce sentiment de virage temporel, cette présence vocale qui nous fait avancer en communion avec les fabricants d'outils provenant d'une culture depuis longtemps disparue, tout cela évoque ce que Burroughs avait peut-être à l'esprit quand il a écrit, au sujet de la forme humaine : « Avant la fabrication en série, il y a bien dû y avoir quelques bons modèles passés inaperçus... » (voir Parages des voies mortes, 1995).

Quant à Fuse-T et à son statut de conservateur résident au Musée des choses abandonnées, n'en attendez pas de danse ou de chants macabres, il n'est seulement qu'un robot amical, habitué du quartier, qui fait de son mieux pour ne pas être jeté au rebut. Et s'il paraît s'être trouvé un créneau comme propriétaire du proverbial piège à touristes, et si son enthousiasme incohérent pour le moindre délabrement et l'anecdotique semble entretenir son caractère fringant, n'oubliez pas que cette vitalité cache peut-être un peu de tristesse. Il est bien difficile de ne pas devenir sentimental quand tout est bouclé, surtout après tant de temps. Les jours calmes, vous le trouverez toujours en arrière de l'atelier, sondant l'horizon et le sens de la vie. Il lui arrive même de lire quelques vers mélancoliques, ses favoris étant ceux, élégiaques, anciens et peu connus, voire complètement oubliés, de la poétesse canadienne Spirulene Mendel :

la terre en ses sangs
achève le rail
et nie nos résurrections

les machines
ne sont rien
que nos âmes mortes

Angus Leech s'estime très heureux d'avoir été pendant trois années stimulantes rédacteur anglophone pour HorizonZéro. Le rideau est maintenant tombé. Merci beaucoup.

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