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mémoire : les amnésiques numériques
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Les amnésiques numériques
Réflexions sur la fragilité de la mémoire numérique
par Hervé Fischer

Chacun connaît la fragilité du papier, de la toile, du ruban magnétique, et de la pellicule photo ou cinématographique. Pour remédier à cette fragilité, on a assisté à un grand élan, nourri par une solide foi technologique, visant à numériser tout ce que les musées, les bibliothèques et les cinémathèques comptaient d'important. Les gouvernements riches y ont investi des centaines de millions avec le sentiment du devoir accompli. Or, s'il est certain que les technologies numériques facilitent la consultation à distance (et à faible coût) des objets culturels, dès qu'ils sont accessibles en ligne, il est non moins certain que la conservation du patrimoine virtuel est devenue un immense défi, généralement sous-estimé, et qui pourrait ressembler à une catastrophe annoncée.

Nous observons aujourd'hui deux modes technologiques de production et de diffusion culturelles : matérielle et immatérielle, analogique et numérique, sur support local ou en réseaux. Et plusieurs ont cru pouvoir réduire la diffusion et la conservation des objets du premier mode (qui devrait devenir archaïque) aux technologies du second mode, qui promet l'éternité et une accessibilité universelle dans l'espace. Il est vrai que la tentation est immense, tout comme l'utopie qui la sous-tend.

La mémoire culturelle n'est pas qu'une question de technologie, mais aussi, il faut le souligner, une question de culture! La connaissance, elle-même, a considérablement évolué depuis sa tradition orale archaïque, et depuis l'institution autoritaire des livres sacrés, des codex et des parchemins précieux, jusqu'à la conception actuelle du livre de poche ou de gare, du livre jetable, du livre en ligne, du e-book, et finalement de ce qu'on appelle les « industries de la connaissance » propres à la société de l'information. Nous observons une véritable désacralisation du savoir, une mutation apparemment irréversible. Le livre éclate, se fragmente, se dissout dans ces réseaux numériques dont nous sommes légitimement si fiers aujourd'hui. Cassé, coupé, collé, effacé, dématérialisé, le Livre sacro-saint des origines de l'humanité semble devenir un simple fichier électronique, soumis à des moteurs de recherche qui le « taguent », le traitent comme les paquets postaux des gares de triage de connaissances-marchandises et l'acheminent à destination sur demande.

Et nous sommes confrontés non plus à des étagères de livres reliés et classés par genre, sujet, ordre alphabétique et chronologique, mais à un immense hypertexte, qui s'enfle de milliards de pages web, indexées ou « cachées », toujours plus extensif, à la mesure exponentielle de nos capacités technologiques, et sans doute aussi toujours plus éphémère. Cet hypertexte ne s'organise plus selon une logique linéaire de cohérence de sens, de relation de cause à effet, mais selon des configurations de proximité, des associations d'idées, en arabesque, en arborescence non linéaire, bref selon une fragmentation syntaxique, dont résultent des séquences aléatoires où la sérendipité peut être aussi bien créatrice de sens nouveaux, qu'un facteur de désordre chaotique et d'obscurantisme.

En outre, les « bonnes formes » de ces associations, de ces configurations d'idées ou de références, qui produisaient traditionnellement du sens, ne serait-ce qu'à un niveau béhavioriste élémentaire du comportement de la pensée, se diluent et disparaissent dans les tressauts de l'hypertexte, ne constituant plus que des amas de fragments de connaissance, des granulosités détachables de leurs liens. Ce nouveau paradigme de l'information et de la pensée en capsules fragmentées, en pièces détachées, recombinables à l'infini selon le hasard ou la nécessité (un autre paradigme de la science moderne), met en péril les figures de stabilité de la mémoire. Cette déstructuration du sens, des « bonnes formes » de la logique associative correspond à nos nouvelles structures mentales de l'âge du numérique, mais aussi au patchwork ou à l'hybridation actuelle des cultures. En plus, elle contribue à une dissolution des formes de la mémoire, comme la réduction en briques ou en pierres non numérotées de cathédrales en fragiliserait la mémoire formelle. La syntaxe est une structure essentielle à la mémoire, qu'elle soit formelle, rationaliste ou biographique (comme l'a si bien illustré Marcel Proust dans La recherche du temps perdu) : c'est justement ce que défait la non-linéarité de l'hypertexte. La mémoire ne procède pas par accumulation ou collage de fragments, mais selon une grammaire agrégative structurante, selon des configurations déjà visitées. Elle est comme la lecture, jusqu'à un certain point, globale. La fragmentation du savoir et de la mémoire vont de pair. Elle met en jeu une révolution cognitive postrationaliste, exprimant la crise de la postmodernité, peut-être audacieusement créatrice, mais aussi très risquée.

Allons plus loin encore. Nous assistons à une véritable révolution copernicienne dans l'univers du savoir. La connaissance était traditionnellement très structurée, référencée et architecturée en séquences porteuses de sens affirmant leur primauté et leur permanence par rapport à celui qui y accède. Le livre était au centre de l'univers du savoir. Aujourd'hui, c'est le consommateur qui devient le point de référence, le centre de l'univers des connaissances. Et les clients recombinent ces éléments du savoir en fonction de leurs diversités d'intérêts. Ils n'ont plus aucune considération pour la permanence de l'édifice du savoir, mais le détruisent pour que chacun reconstruise sa maison avec les pierres démontées et transportées. Tels des barbares!

De même, nous assistons à la transformation de ce savoir, en industries de la connaissance, avec un nouveau statut d'accumulation de produits promis à la consommation par des usagers multiples. Il en est désormais des connaissances, comme des stocks de marchandises que l'on gère, pour la vente ou l'exportation, selon des critères qui ne sont plus liés à des valeurs de vérité, mais d'utilité et de demande sur un marché en expansion. Il est clair que la transformation de l'édifice des connaissances, appartenant à un univers de vérités, en un entrepôt d'objets de consommation, reflète non seulement un changement de valeur de la connaissance, mais aussi une mutation radicale de notre cosmogonie. De plus ou moins sacrée, durable, celle-ci devient passagère, circonstancielle; elle affirme son statut d'éphémérité, de consommation et de destruction. Elle affiche sa dépendance aux effets de mode, aux besoins du marché, selon une conception utilitariste insignifiante. L'idée - comme la mémoire de cette idée - n'est plus le sujet de référence, le principe organisateur de notre pensée, mais un objet de consommation, épuisable et jetable. Il est une première loi, qu'il serait bon d'expliciter ici : Plus une connaissance devient objet de consommation, plus elle se répand et se banalise, plus elle devient par là-même fragile et éphémère.

C'est le cas des informations dans les médias quotidiens, dans les journaux ou à la télévision, qui s'évaporent à peine diffusées. C'est aussi ce qu'implique l'inflation non contrôlable de la masse de ces informations en croissance exponentielle, qui s'effacent à chaque production, comme la trace d'une nouvelle vague sur le sable d'une plage. Ce ne sont plus des connaissances, des briques d'informations sur lesquelles bâtir, mais du sable, des grains de sable qui se recombinent constamment dans l'oubli de leur forme précédente. La connaissance devient du sable de plage en suspension dans les vagues.

Bien entendu, cette description ne décide pas d'un jugement de valeur, qui tendrait à condamner cette consommation publique (démocratique?) des connaissances et des informations, au nom d'une tradition antique d'un savoir solide, permanent et sacré (contrôlé et utilisé comme un moyen de pouvoir par une élite d'initiés). D'ailleurs, l'humanité a survécu à des millénaires de tradition orale, peut-être selon des organisations sociales aussi intéressantes que celles basées sur le langage écrit (mandarinal, religieux ou démocratique). On pourra craindre que l'essor du numérique, le retour en force d'une logique des liens, qui évoque l'alchimie du Moyen-Âge ou Giordano Bruno, et le rôle grandissant des émotions (intelligence émotionnelle) et de l'événementiel, qui tendent à détruire la forteresse du rationalisme - et à réduire ses excès -, favorise un retour à l'obscurantisme. Mais c'est là un autre débat, qu'il ne faudrait pas trancher si vite (voir La planète hyper).

Ce qui nous importe ici, c'est d'analyser plus attentivement le paradigme épistémologique des flux numériques d'informations et la structure inédite de gestion des connaissances qu'il implique. Et c'est là qu'interviennent de nouveaux outils, eux-mêmes numériques et éventuellement très puissants, qui relèvent de l'intelligence artificielle. Moteurs de recherche, web sémantique, tagage, métalangage, fichiers cachés, cookies, agents intelligents, systémique, lois du chaos : ils sont assez nombreux pour sembler nous rassurer sur la maniabilité et la permanence de ces fichiers, de ces capsules, de ces fragments et de ces séquences qui s'accumulent sur nos réseaux. Comme l'information passe d'une structure en silos stabilisés et protégés à une autre en magma instable d'objets numériques qui pourraient se perdre et être oubliés dans le cyberespace infini des connaissances, il est nécessaire d'établir des grammaires de rattachement, de placer des signaux d'appel, de tisser des liens entre ces fichiers, selon des configurations indexées, qui soient susceptibles de les faire ressortir des plis obscurs de cet univers chiffonné que devient l'espace virtuel du cybertexte, et ce, selon l'expression cosmologique très actuelle que l'astrophysicien Jean-Pierre Luminet applique à l'univers lui-même. Comment pourrait-on éviter, sinon, que ceux-ci disparaissent dans l'oubli de l'immensité du Web? Car, comme l'univers lui-même, le cyberespace des connaissances est en grande majorité inconnu, peut-être pas à 94 %, comme les astrophysiciens le disent de notre univers, essentiellement rempli de matière et d'énergie noires, mais aujourd'hui à peut-être 40 % et dans dix ans à 60 ou 80 %, inexorablement, au fur et à mesure que de nouvelles informations sont envoyées dans le cyberespace.

Il faut bien reconnaître que ce cyberespace n'est aucunement transparent, homogène et accessible à tous, comme on le répète sans cesse avec une satisfaction utopique; mais que, au contraire, il est de plus en plus obscur et caché à la mesure de son extension et du nombre de ceux qui y déposent des objets. Il comporte aussi des territoires propriétaires, des codes d'accès réservés, des zones d'oubli et d'effacement, des trous noirs, des vers, des virus, des pirates et des bogues destructeurs d'îles et de terres entières. Et tout simplement, la dynamique du progrès technologique que l'on recherche à juste titre et l'impossibilité d'actualiser constamment les fichiers numérisés, toujours plus nombreux, aux nouveaux formats, aux nouveaux algorithmes, aux nouveaux logiciels, aux nouveaux lecteurs et navigateurs, entraînent, selon la logique même de la technologie, l'obsolescence et la perte des données qu'on croyait avoir déposées là en toute sécurité et pour toujours! La technologie résoudra-t-elle ce paradoxe, qui vient de l'effet de disparition que le progrès technologique suscite?

Voilà le moment de rappeler l'une de ces 30 lois paradoxales que j'ai énoncées dans Le choc du numérique : Plus la technologie utilisée est sophistiquée, plus la mémoire numérique des contenus qu'on lui confie devient fragile et éphémère.

Il faut souligner ce paradoxe au moment où le ministère du Patrimoine canadien vient de décider d'encore augmenter substantiellement ses budgets 2004 et 2005 pour la numérisation des objets culturels, au prix d'une diminution des budgets alloués à la création culturelle.

Le contenu d'un disque optique se conserve beaucoup moins longtemps (une dizaine d'années environ) que celui d'un livre papier, d'une bobine de film 35 mm, d'un des manuscrits de la Mer morte, voire que celui des peintures préhistoriques de la grotte de Chauvet (datant de 32 000 ans et encore intactes!) ou que les empreintes de pas dans la glaise de trois hominidés, deux adultes et un enfant (qui datent de 3,6 millions d'années, Laetoli, Tanzanie). Aux amateurs de photos numériques, il faut le rappeler : il serait sage d'imprimer vos photos sur du papier...

On peut toujours faire le pari que la phase actuelle de vulnérabilité et d'éphémérité quasi totale de la mémoire numérique est passagère. On peut espérer qu'on arrivera à des normes qui stabiliseront le progrès accéléré de la technologie. Mais cela ne semble pas être notre priorité actuellement! Ma collection de cédéroms des années 1980 n'est plus consultable, sauf avec de vieux lecteurs Macintosh qui devraient être entretenus. Le pari me semble donc très risqué! Près de 100 % des premières pages web se sont volatilisées à jamais, améliorées, enrichies, actualisées, refaites au fil des années pour suivre le progrès technologique et la pression de l'actualité. Quelques esprits prudents ont, certes, ouvert des cimetières gratuits dans le cyberespace et appelé tous ceux qui refont leurs sites web à leur envoyer en cyberdépôt les versions précédentes! Elles y survivront pour combien de temps? Avec quels budgets? Pour qui? On peut déjà affirmer que tout un pan de notre création culturelle numérique, en ligne ou sur support hors-ligne, depuis les années  1980 est perdu à jamais. Et cela ne fait qu'une vingtaine d'années! Avec quel budget conservera-t-on ces magazines en ligne? Qui le fera? Comment s'y prendra-t-on? Et qu'adviendra-t-il d'HorizonZéro, que nous apprécions tant aujourd'hui? Pendant combien de temps existera-t-il? Pourra-t-on encore le consulter dans un siècle, lui et les autres? Mieux vaut tout imprimer, et ce, dès demain matin! Mais ce ne sera qu'une mémoire documentaire, au mieux, qui ne restituera pas les vertus du multimédia.

Nous avons perdu la mémoire de l'oralité avec l'essor de l'imprimerie. Mais la mémoire numérique, à laquelle nous nous confions maintenant, est encore plus volatile que celle de l'oralité. Ainsi, nous allons vraisemblablement perdre la mémoire de notre culture numérique rapidement. Et cela m'effraie, car nous ne pourrons pas nous élancer dans l'inconnu du futur numérique comme des amnésiques du numérique, sans nous exposer à tous les dangers de l'obscurantisme. Pas de mémoire : pas de futur. Fussent-ils numériques!

Artiste-philosophe, Hervé Fischer (http://www.hervefischer.net/) a publié notamment Le choc du numérique (vlb, 2001), Le romantisme numérique (Fides, 2002), Les défis du cybermonde (direction, PUL, 2003), CyberProméthée (vlb, 2003), La planète hyper - de la pensée linéaire à la pensée en arabesque (vlb, 2004), Le déclin de l'empire hollywoodien (vlb, 2004).

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