retour à HorizonZéro HorizonZero 18 vertical line layout graphic english >  

version imprimable  >

ressuciter les morts : construit sur le sable numérique
Voyez cet article en version Flash  nécessite Flash 7 >

Grain de sable dans l'engrenage numérique
Un archéologue des médias fouille les rivages peu fréquentés de l'obsolescence binaire
par Bruce Sterling, traduit par Ève Renaud

Présentation
En 1995, Bruce Sterling (www.well.com/conf/mirrorshades) et Richard Kadrey (www.richardkadrey.com), auteurs de science-fiction, se sont fixé un objectif particulier et intrigant : stimuler l'étude des soi-disant « technologies disparues » en lançant leur Dead Media Project (www.deadmedia.org). M. Sterling en a expliqué l'origine dans des articles et au cours de conférences : le monde, dit-il, leur a semblé « traverser une période de radiations forcenées de nouvelles espèces de médias » que l'on peine à suivre et encore plus à connaître. « Nous n'avons pas la moindre idée de ce que nous nous infligeons avec ces nouvelles technologies d'enregistrement, déplore-t-il, ni aucune méthode constante pour traiter du sujet. Il fallait faire quelque chose de constructif pour remédier à la situation. »

Évoquant la propension dollarocentrique de l'industrie informatique à mettre au point d'innombrables nouvelles technologies qui sont immédiatement exterminées pour faire place à de nouveaux modèles, et le sentiment opiniâtre que « notre société a tout misé sur l'impératif numérique » sans trop penser à quelque moyen de sauvegarde, le projet était un cri de ralliement appelant à « une compréhension plus cohérente des médias » et à un sens historique plus fondé sur la façon dont les technologies vivent et meurent. Cette nouvelle orientation de la recherche devait être une étude enthousiaste, mais sérieuse, des appareils (anciens et nouveaux) relégués à la poubelle : médias ratés, médias martyrs, médias assassinés, faux pas technologiques bizarres, voire hideux, médias morts sur l'autel du progrès technologique. S'appuyant abondamment sur des métaphores qui renvoient à la paléontologie et à l'étude des civilisations anciennes, Sterling précise : « L'évolution s'éclaire à l'étude des fossiles... Des précurseurs disparus des succès ultérieurs. » Pourquoi l'évolution des médias et de l'entropie ne pourrait-elle pas s'étudier de la même manière?

Se bornant à une définition « physique » du média, soit un objet matériel utilisé pour la communication humaine, le Dead Media Project a d'abord été proposé comme une sorte de stage sur le terrain, visant à la création éventuelle d'un « manuel des médias disparus, d'un guide d'excursion du paléontologue des communications ». Ni Sterling ni Kadrey ne voulaient vraiment écrire ce livre; ils voulaient simplement le lire! Abandonnant toute prétention au droit de propriété intellectuelle, ils ont simplement invité des spécialistes et des amateurs de tous les domaines à faire cette recherche non rémunérée pour constituer une base de données en ligne, accessible au public, à la gloire des médias défunts. À ce jour, le site web regorge de dossiers concernant une variété stupéfiante d'appareils anachroniques, allant du kinétoscope d'Edison et de l'Intertek Superbrain II aux éléments disparus d'Internet même. Les abonnés de la The Dead Media Mailing List reçoivent encore, de temps à autre, un bulletin qui résume les dernières trouvailles en date.

Près de dix ans après la création du projet, les nouvelles formes de médias numériques continuent de se multiplier et de mourir avec un taux de fécondité ridicule. Nul « guide des techniques disparues » n'a encore été rédigé ni imprimé sur du bon vieux papier. Mais l'intérêt envers l'archéologie des médias continue de croître dans le monde. De nombreux sites, comme celui de Steve Baldwin (Ghost Sites, www.disobey.com/ghostsites/), qui diffusent des éditoriaux et des épigraphes sur la décomposition numérique ont vu le jour. Les amateurs restent fascinés par les bons vieux ordinateurs personnels (http://oldcomputers.net/) et les superordinateurs (www.paralogos.com/DeadSuper/). Des artistes ont même fait preuve d'initiatives (voir Vinyl Video (www.vinylvideo.com/) et BOLT [www.blasthaus.com/bolt]) et trouvé des usages créatifs aux technologies obsolètes. L'archivage numérique est devenu un sujet chaud autant pour le monde des affaires (www.techexchange.com/thelibrary/DAM) que pour les musées. Et dans les salles d'universités, la vie - et la mort - des médias est maintenant l'objet d'une analyse sérieuse.

En février 2004, le Centre de la culture et de la politique De Balie (www.debalie.nl) d'Amsterdam accueillait le « minifestival » d'archéologie des médias imaginaires (www.debalie.nl/dossierpagina.jsp?dossierid=10123), regroupant des sommités internationales de l'étude des médias, dont Siegfried Zielinski, Erkki Huhtamo et Bruce Sterling. On y notait alors que, tout comme la paléontologie ou l'étude des civilisations anciennes, l'archéologie des médias n'est plus seulement l'étude de l'extinction du matériel technologique, mais aussi celle des futurs restés virtuels. Le texte qui suit est une transcription adaptée de la conférence prononcée par Bruce Sterling au Centre de Balie, dans laquelle il propose une actualisation de ses propos intitulée On Dead Media and Never Realized Media Histories (www.debalie.nl/dossierpagina.jsp?dossierid=10123) et explique pourquoi, en 2004, il importe peut-être plus que jamais de retrouver la trace des ancêtres fantomatiques des médias numériques.

Bruce Sterling :
Conférence sur les médias disparus et ceux qui n'auront jamais vu le jour

Quelle société n'est pas affectée par la technologie? Autant par sa présence que par son absence, d'ailleurs. À cet égard, le XXe siècle a été le XIXe siècle avec ses automobiles, mais sans les chevaux. On prête peu attention aux vides technologiques. Les nouvelles technologies suscitent un intérêt frénétique alors que leurs prédécesseurs périmés deviennent des curiosités ou des sources d'embarras, et ce, parce que nous vivons dans une société commerciale et qu'il est difficile d'y vendre une technologie morte. Une technologie morte est aussitôt évacuée du flux des revenus. Elle échoue sur les rivages peu fréquentés de l'obsolescence. Comment promouvoir ou vendre une technologie qui n'existe plus? Outre le rare amateur ou l'intellectuel excentrique, personne ne s'enflamme plus pour feue la technologie.

Je suis auteur de science-fiction. Avec la création du Dead Media Project en 1995, nous nous lancions à l'assaut des hauteurs vertigineuses du boom d'Internet. J'éprouvais pour les technologies défuntes un intérêt étrange, même un peu pervers, c'est pourquoi, mon ami Richard Kadrey, aussi auteur de science-fiction, et moi-même avons été des pionniers de ce champ de recherche. Quand nous avons expliqué nos intentions dans un manifeste d'études sur les médias disparus, beaucoup se sont demandé s'il existait vraiment une forme de média qui puisse mourir. Le temps a depuis largement favorisé mon analyse.

Extinction massive des médias de masse
En 2004, le doute n'est plus permis : ce qu'on appelle les nouveaux médias - les médias numériques - meurent plus vite que toutes les autres formes antérieures du progrès. De fait, les médias numériques qui meurent sont si nombreux et si divers qu'il est impossible pour quiconque de suivre le rythme effarant de cette mortalité. Ils meurent sans même s'être stabilisés assez longtemps pour qu'on puisse en établir une subtile terminologie. L'« autoroute de l'information » n'avait rien à voir avec l'information. Elle n'a jamais été, non plus, une voie publique. Et pourtant, elle est déjà disparue.

Certains médias sont, à l'évidence, morts. Dépassés. Remplacés. Sans aucun rapport avec la vie quotidienne. Il est maintenant très difficile d'envoyer un télégramme, même si la télégraphie a été l'Internet victorien et si les clics du code morse ont retenti sur toute la planète. En ce début de XXIe siècle, si votre bateau coule et que vous envoyez un S.O.S. radio en code morse, comme souvent ce fut le cas pour de nombreux navires depuis le Titanic, vous allez sombrer, puisque personne n'écoute plus nulle part le code morse. Impossible d'envoyer un message par fusée ou par aérostat. Ces techniques ont bel et bien été inventées, mais elles n'existent plus. Il n'y a plus de pigeons voyageurs prêts à transmettre votre message urgent fixé à leurs petites pattes d'oiseau. Plus de système Lipkens de télégraphie optique aux Pays-Bas pour envoyer un message en néerlandais en agitant les bras en bois d'un immense sémaphore à des commis dotés de télescopes. Vous ne pouvez plus commander vos airs favoris dans un café par l'intermédiaire d'un juke-box téléphonique. Plus possible non plus de payer pour l'envoi de signaux télévisuels par téléphone au moyen du PhoneVision de Zenith.

Ces médias sont morts, soit. Mais il est encore plus difficile pour nous de comprendre que des appareils numériques pointus, coûteux et si perfectionnés, dont on murmurait le nom encore récemment sur les grandes chaînes de nouvelles, passent eux aussi à toute vitesse. Il est très difficile, voire de plus en plus ardu, de trouver ou d'utiliser le 2E ou le Newton d'Apple, le DOS de Microsoft, un ordinateur Commodore quel qu'il soit, un Bookman de Sony, un Rocketbook ou tout type de système de réalité virtuelle. Essayez seulement d'utiliser Gopher ou un serveur WAIS sur Internet. L'interface FDDI et le réseau local à jeton ont été déclassés. La durée de vie moyenne d'une page web est d'environ quarante-cinq jours. L'holocauste fait rage tout autour de nous. Nous baignons dans l'enfer des médias disparus.

La désintégration numérique ou l'écran bleu de la mort
Le problème de la préservation des médias numériques est digne de celui de la quadrature du cercle. Ceux d'entre nous qui travaillent sur support numérique agitent une cascade de uns et de zéros instables. Nous construisons des châteaux de sable numérique. Mon ami Jon Ippolito est conservateur des médias numériques du Musée Guggenheim de New York. Comme tant de ses collègues archivistes et conservateurs, Jon Ippolito est très préoccupé par les problèmes que pose la conservation de l'art numérique. Car la situation empire régulièrement. Il n'y a pas de réponses ou de solutions simples pour le monde numérique. L'industrie informatique a été conçue pour être compliquée et pour frustrer les tentatives de réparation et d'entretien.

À l'opposé, le papier est si simple. Si vous êtes archiviste et que vous essayez de préserver un document fait d'encre et de papier, il suffit de placer le papier dans un endroit sombre et sec, à l'épreuve du feu et de la vermine. Vous avez alors essentiellement deux problèmes : l'encre et le papier. Le papier peut moisir, et l'encre s'effacer. Ou encore, l'encre contient un acide qui va ronger le papier, ce qui malheureusement n'est pas rare. Certes, les documents sur papier meurent aussi, mais lentement. Reste que les symboles alphabétiques qui s'y trouvent peuvent être copiés rapidement et à peu de frais, sans qu'on perde beaucoup du document original.

Mais si vous avez un ordinateur rempli de données numériques, vos problèmes ne se limitent pas à un ou à deux : vous voici devant une succession de couches instables sur couches instables. C'est comme si vous, archiviste esseulé, tentiez de maintenir et de préserver tout un système cybernétique postindustriel.

Voilà un système qui n'a pas été conçu pour faciliter la tâche des bibliothécaires. Vous, le conservateur de musée, devez assurer le soutien technique de toute cette entreprise cybernétique. Que de visions de malheur et de déclin! Que de spectres et de fantômes vous hantent et vous menacent! Le microcircuit central peut tomber en panne. Le système d'exploitation peut tomber en panne. Le langage qui sous-tend le système d'exploitation peut devenir obsolète et abandonné par tous les services techniques. Contrairement au papier, qui se dégrade avec une certaine grâce, les ordinateurs se plantent en une panne catastrophique. Si l'unité centrale bloque le courant par l'une ou l'autre des milliers de défaillances et de déficiences microscopiques possibles, l'ordinateur cesse brutalement et totalement de fonctionner. Cette panne catastrophique est l'écran bleu de la mort.

Mais il y a pire. Vous pouvez perdre des formes plus subtiles de logiciels connexes, tel le logiciel d'affichage pour l'écran, les pilotes de l'imprimante et les puces audio. Le format de clavier est inconnu du régiment. L'application se fait tirer l'oreille. Les formats de sauvegarde des données associées à cette application tombent en désuétude. Les dimensions de votre écran et les formats graphiques que vous avez employés jusque-là ne vous permettent plus de rien afficher pour diverses raisons complexes, absconses, inexplicables. Le matériel que vous tentez de préserver est encodé et la clé s'est perdue. Les particularités d'un logiciel de gestion du droit d'auteur empêchent toute copie. Sans compter que les supports de sauvegarde eux-mêmes peuvent devenir physiquement instables.

Il n'y a pas de support d'archivage à long terme pour conserver les zéros et les uns. Aucun. Il n'en existe pas. Ils restent encore à inventer. Sauvegarder des logiciels à long terme? Pour une cinquantaine, une centaine d'années de sauvegarde? Pure fantaisie! Bandes papier, cartes à perforer, bobines, cédéroms, disquettes, DVD... Autant de solutions bouche-trous, toutes affectées par de sérieuses lacunes. À mesure qu'ils se font plus petits et plus compacts, les supports de données deviennent aussi plus délicats, plus fragiles. Il y a là de quoi crier au scandale! Un énorme scandale public qui a l'envergure mondiale de celui de l'effet de serre!

Quoique l'effet de serre ne soit pas encore un scandale, et ce, pour des raisons identiques. Pour l'un comme pour l'autre, notre réflexion ne se rend jamais à terme. Nous exportons nos propres problèmes insolubles vers les générations futures pour notre bien-être économique actuel. Mais l'horloge de l'histoire ne s'arrête pas simplement parce que nous courons deux fois plus vite.

Chronique d'une mort annoncée (ou pourquoi étudier les médias défunts?)
J'aimerais vous convaincre que, en dépit d'allures ésotériques et fantastiques, la disparition des médias n'est pas un sujet tiré par les cheveux. L'obsolescence des médias est un processus continu inhérent à la civilisation, aux ramifications profondes qui sont sans doute connues de tous et chacun. Les gens de la culture numérique ont fait ce lit qui est maintenant le nôtre. Nous avons cru qu'il était propre, abstrait, mathématique, euclidien, platonique, informatique, rationnel, électronique. Illusions! Le lit de la culture numérique est froissé, sale, improvisé, anarchique. Infesté de virus et de vers. Il est entouré des énormes piles, toujours croissantes, de nos rebuts. Nous voici dans de beaux draps, qui d'ailleurs appartiennent à d'autres, lesquels voudraient nous louer le matelas à l'heure... L'industrie des médias numériques (l'industrie informatique) a toutes les allures et tous les gestes d'autres industries très polluantes et peu réglementées. Elle a ses exploiteurs, sa corruption et sa pollution, sa spéculation rampante, et tant d'autres phénomènes techniques classiques qui évoquent sans mal l'expansion sauvage de l'aviation, de l'automobile, du chemin de fer ou du nucléaire.

Nous ne disposons pas d'une bonne méthode qui nous forcerait à admettre notre engagement envers la technologie au fil du temps. Nous n'avons pas de vision à long terme et sommes donc condamnés à nous répéter. Quiconque fait un usage sérieux de l'ordinateur pendant un temps constate forcément que le sublime technologique n'a d'égale que l'inépuisable humiliation personnelle. Nous avons tous vécu ces moments classiques de la mort subite d'un média, lesquels font voler les illusions en éclats et nous laissent abattus devant l'ordinateur. Ces moments mortels, où il y a bel et bien plantage et où nos sauvegardes sont irrécupérables. Ces moments où on comprend soudainement que la machine ne peut plus extraire ni afficher tous ces courriels que nous avons si laborieusement écrits avec le logiciel précédent; où un nouveau logiciel de traitement de textes ne peut pas, ne veut pas et ne fait rien pour ouvrir les fichiers de l'ancien; où un vieux chiffrier se métamorphose en parasites pour peu qu'on veuille l'ouvrir avec la nouvelle suite Office.

Avant, ce n'étaient que de simples accidents dus à la progression chaotique et rapide de l'informatique. Maintenant, ce sont des pièges conçus et intégrés à un modèle de gestion. En cette ère monopolistique, l'informatique ne progresse plus, si ce n'est dans le perfectionnement des méthodes qui permettent de puiser à même les poches des utilisateurs. Nous sommes cruellement enchaînés sur le tapis roulant des prétendues mises à jour, un cycle imaginé pour nous persuader d'entrer dans le système et de verser ensuite d'interminables pots-de-vin pour l'infrastructure de soutien. Nous nous sommes faits à l'idée, nous consommateurs de l'ère de la décadence technologique, que le paysage informatique est délibérément rempli de barrages, de nids-de-poule et de dos d'ânes.

Les médias disparus - dont nos vieux ordinateurs - n'ont pas été simplement supplantés par le progrès : ils ont été tués en vertu d'une politique industrielle. Il ne suffit plus de créer du nouveau à la seule fin d'améliorer : l'ancien doit être activement annihilé. L'assise solide de l'impératif technologique est minée, érodée par les flux de revenus d'un vaste aréopage. Monopoles de logiciels, grands studios, multinationales de la musique, monopoles des postes et des télécommunications, organismes de réglementation et de normalisation, activistes militant pour tel logiciel, gouvernements étatiques, administrations régionales, organisations non gouvernementales et diverses entreprises criminelles s'adonnent à la création de virus, au piratage informatique, au pourriel et à la fraude. Comment et pourquoi notre société récompense-t-elle de tels comportements?

Adeptes de la mythologie platonique du monde génial et propre de l'électronique, nous nous sommes, nous-mêmes, imposé cette infortune. En quête d'absolu, nous ne trouvons que des produits, lesquels ne sont même pas favorables à l'utilisateur, puisque l'utilisateur n'est pas roi, mais bien proie. Et pas une proie innocente. L'utilisateur, c'est nous, nous tous qui avons sondé de l'oeil ces fibres optiques pour ne trouver au bout qu'un miroir.

Évolution conditionnelle
Il existe plus d'une mythologie populaire à l'égard de l'évolution technologique. La principale est celle d'un progrès technique continu, souvent appelée la théorie whig de l'histoire, en vertu de laquelle chaque événement passé est associé à une explication plutôt simple et directe. Toute cette activité compliquée du passé n'a existé qu'en vue de notre création à nous, vous et moi, joyeux lurons d'aujourd'hui. Nous sommes l'aune à laquelle tout se mesure. Le couronnement de la création. Notre époque est la meilleure de tous les temps. Nos technologies sont les meilleures, puisque toutes les versions antérieures n'étaient que des versions boiteuses et indignes de ces merveilleuses choses que nous utilisons aujourd'hui. Et si certaines drôleries technologiques du passé ne sont plus, c'est qu'il s'agissait d'impasses qu'il valait mieux abandonner de toute façon. Elles ont mordu la poussière parce que le passé n'était pas suffisamment comme nous, le présent.

Or, vous vous en doutez bien : ma propre étude de la technologie m'a conduit à une conclusion très différente. Mon idée du progrès technologique ne correspond pas à cette marche hégélienne vers les sommets ensoleillés du déterminisme historique, et ce, surtout parce que je connais personnellement quelques ingénieurs. Et je considère les technologues comme des gens singuliers, vaguement sympathiques, qui achètent et lisent mes fantasmes. Me fondant sur les faits, je considère la technologie comme une orgie fertile et sordide d'inventions et de caprices toujours prête à basculer dans le chaos. J'ai beau être un futuriste, mes chers amis, j'écris ce que je vois. Et le passé n'est que ce lieu même, mais à une époque différente.

Chaque historien est un auteur imaginatif qui s'adonne à la rétrodiction. Et en matière de paléontologie des médias et d'évolution biologique, je suis partisan des concepts élaborés par Stephen Jay Gould. Or, selon Gould et sa théorie de l'équilibre ponctué, le moment présent de l'histoire évolutionniste n'est pas affaire de destinée. Pour Gould, en effet, pas de téléologie, pas de force motrice divine et unique à l'origine de l'évolution. La nature n'est pas la destinée. Il n'existe pas de mode de vie prédéterminé, soi-disant « naturel ». L'idée même de « naturel » est à revoir sérieusement. La nature résulte de contingences répétées. Si les dinosaures n'avaient pas été exterminés par la chute aléatoire d'un astéroïde, il est peu probable que nous, êtres humains, aurions existé sous une forme ressemblant à la nôtre, cette forme de bipèdes mammaliens qui se tiennent droit et jouissent de dix doigts parmi lesquels se trouvent deux pouces opposables. Cette forme a des avantages fonctionnels évidents, mais elle n'est pas une solution parfaite ou idéale. Ce corps animal, accidenté, optimal, est une forme émergente et perfectible.

Le corps est le fruit de nombreuses révolutions biologiques, d'éliminations, de purges, de scénarios de rechange, et de bouleversements génétiques. Il en va de même de la forme et des fonctions de nos objets, y compris nos médias matériels. Les technologies sérieuses sont façonnées par des forces qui transcendent l'imagination de leurs inventeurs. Nul plan de bataille rationnel ne peut résister longtemps au contact de l'ennemi. En voici un bon exemple. Dans le monde de la vidéo analogique, il y a un jour eu une lutte à mort formidable entre le format Beta Max de Sony et le format VHS. Le Beta Max était mieux conçu à tous les égards. Mais les distributeurs de VHS étaient ouverts à la distribution de la pornographie.

Difficile pour nous de comprendre que ces pulsions sexuelles très humaines, dépravées et semi-légales puissent faire la différence entre la vie et la mort d'un média. Et pourtant, dans la vie réelle, c'est souvent le cas. Tout nouveau média capable d'attirer les pornographes est à peu près assuré de survivre, voire de prospérer. La diffusion de pornographie est un signe florissant pour un nouveau média. Internet? Totalement saturé de pornographie. Originellement propagée par les daguerréotypes, quand la société londonienne proposait ses expositions de lanternes magiques. On observait toujours un intérêt extrême pour l'érotisme qu'on savait pouvoir y trouver. Au cours de la guerre qui a opposé le Mexique à la France dans les années 1860, la pornographie est devenue microscopique, grâce aux images de contrebande créées pour les microscopes du XIXe siècle.

Du sordide au sublime
Au terme de quatre ans de travail sur les médias disparus, j'ai échafaudé une théorie générale de la vie et de la mort des technologies. Pourquoi certaines vivent-elles tandis que d'autres meurent? À l'évidence, tout théoricien des médias capable de répondre à cette question essentielle sera le maître incontesté du domaine. Telle était d'ailleurs mon ambition, mon intérêt premier à l'égard du Dead Media Project. Et après des années de réflexions et d'efforts, j'ai pu tirer une conclusion inébranlable que j'appelle la théorie laitière des médias disparus.

En vertu de cette théorie, les médias représentent un besoin primordial de l'être humain. Un peu comme le lait. Le lait est toujours avec nous. Nous vivons du lait. Nous avons besoin de lait. Le lait vient d'ailleurs directement du corps humain. Il est plus vieux que le corps humain, tout comme le langage est plus vieux que l'humanité, et les êtres préhumains en ont à l'évidence fait une représentation symbolique. La paléontologie des médias précède la race humaine. Les néandertaliens avaient un rituel d'inhumation des morts, et il est à peu près certain que les êtres préhumains dansaient, parlaient une langue, accomplissaient des rituels et marquaient leurs pistes de symboles abstraits qu'ils utilisaient pour migrer, sans se tromper, sur la planète. Le lait, donc, est vieux, et la technologie laitière vient d'une histoire longue, diversifiée, compliquée et contingente. Le lait a des sources très variées : lait humain, lait de vache, de jument, de chèvre, de brebis... Il existe des milliers de fromages et de yaourts, du lait alcoolisé et fermenté, du lait pasteurisé, du lait de conserve, du lait en poudre, du lait lyophilisé, du lait de brebis clonée, du lait de vaches injectées d'hormones de croissance. Les produits laitiers paraissent vils, modestes et quotidiens, mais penchez-vous sur leurs caractéristiques techniques et vous constaterez qu'il s'y croise des histoires industrielles entières. Mais, bien que le lait soit le facteur constant de son histoire technologique, il n'en est jamais le facteur déterminant. De même, les médias ne commandent pas l'évolution des médias. Comme le lait, ils dépendent de la conjoncture technologique et sociale.

Les gens traitent la communication comme ils traitent le lait. Ils font des médias comme ils font la guerre : avec tout ce qui leur tombe sous la main. On a d'ailleurs créé des médias à partir de la fumée, de la soie, de fils tressés, de fleurs, de pierres, de bois, de feuilles de palmier, de cire et de cheveux. Il existe des médias pour le plein air, pour la tente, pour la maison; pour les déplacements à cheval, en voiture, en train et en avion; pour les villes et les grands centres urbains. Les médias forment un ensemble très diversifié de substances spécialisées. Tout comme les produits laitiers, ils peuvent être liquides, solides ou gazeux : fromage, sirop ou bouillie. Ils sont pour consommation immédiate ou pour conservation à long terme; pour le chroniqueur individuel ou pour les masses. Les médias sont toujours à portée de main, et il serait mieux et très sage de ne pas les valoriser comme médias, mais bien de les considérer dans un esprit plus humble et plus pragmatique. Si nous cherchons l'absolu, le risque est grand de nous embourber dans le sordide, mais, si nous étudions le sordide dans un esprit ouvert d'entreprise savante, nous découvrirons peut-être le sublime.

Ballons et pigeons
C'est dans des conditions sociales extrêmes que les médias révèlent le plus clairement leur souplesse. Quel meilleur exemple que cette histoire héroïque du siège de Paris pendant la guerre franco-prussienne de 1871? Paris fut la capitale du XIXe siècle. C'était une ville où régnaient les médias et une ville débordante d'inventions perfectionnées. La ville de Jules Verne et d'Albert Robida. Vint la guerre franco-prussienne, et Paris fut cernée, totalement coupée du monde par les troupes les plus aguerries d'Europe. Résultat : un tour de force, une formidable créativité axée sur l'invention des médias. Du jamais vu, ni avant ni depuis.

Les Parisiens désespéraient de communiquer avec le monde extérieur. Ils firent l'essai de méthodes jamais encore imaginées. Ils tentèrent d'envoyer des câblogrammes au moyen d'un télégraphe spécial, caché dans le lit de la Seine. Mais l'ennemi trouva le câble et le coupa. Ils imaginèrent alors de placer des messages dans des sphères métalliques hermétiques qu'ils laissèrent flotter sur le fleuve. Ils attachèrent des messages aux colliers des chiens. À tâtons, servis par la formidable ingéniosité gauloise, ils mirent finalement au point un système de communication fonctionnel composé de pigeons voyageurs, de ballons à gaz, de télégraphes, de cartes postales, de transferts monétaires et de microfilms.

Le 18 septembre 1870, Paris est totalement encerclée par l'armée prussienne. Nadar, aérostier et photographe, père de la photographie aérienne, crée d'urgence une compagnie parisienne de ballons à gaz. Il faut cinq jours à peine pour que le premier ballon de Nadar quitte Montmartre avec à son bord 125 kilogrammes de dépêches sur papier. Pendant les cinq mois que durera le siège, soixante-cinq ballons quittent Paris sans qu'aucun y atterrisse à cause de l'imprévisibilité des vents. Les ballons atterrissent un peu partout en Europe, dont un à proximité des lignes allemandes, d'où les pilotes devront se sauver à toute vitesse. Un autre, porté par les vents, se retrouvera en Norvège. Puis ce sera au tour des Allemands d'inventer des fusils spéciaux antiballons. Un aéronaute dira avoir vu les boulets prussiens s'élever jusqu'à sa nacelle et ensuite retomber au sol.

Les ballons parisiens étaient faits d'un coton mince recouvert de verni. On les gonflait avec ce même gaz qui servait à l'éclairage des rues de la ville. Des ballons plus petits et sans pilote, fabriqués à l'aide d'un papier résistant et gonflés à l'air chaud, furent lancés depuis Metz, également assiégée quoique moins durement. Les ballons pouvaient certes s'envoler de Paris, mais comment répondre aux appels de la population assiégée?

Nadar communiqua donc avec un autre photographe, un collègue du nom de René Dagron, un Français qui faisait des expériences avec des microfilms et la microphotographie. Dagron sortit clandestinement de Paris à bord d'un ballon. Sous la pression de la guerre, il développa rapidement son procédé de microfilmage et fut bientôt en mesure de placer les images photographiées de 3000 documents sur une pellicule de collodion de quinze centimètres carrés. Grâce à Dagron, le papier fut aboli, et la poste de Paris presque virtualisée! Puis, les films microscopiques furent rapportés à Paris, fixés aux pattes des pigeons voyageurs (emportés clandestinement hors de Paris à bord des fameux ballons). Bon nombre d'entre eux retournèrent sains et saufs à Paris, mais beaucoup aussi furent abattus. Certains furent poursuivis avec des faucons que les Prussiens dressaient spécialement pour cette chasse. Des 355 pigeons qui quittèrent Paris en ballons, seuls 57 y revinrent en vie. Mais les messages étaient envoyés à répétition, jusqu'à ce que les Parisiens en accusent réception. Certains paquets furent envoyés jusqu'à trente fois. Quand les microfilms atteignaient finalement la capitale, ils étaient retirés des pattes des pigeons, projetés à l'aide d'un agrandisseur, recopiés puis distribués aux destinataires. Des centaines de milliers de documents arrivèrent ainsi « par oiseau » et sur microfilm, le record appartenant à un volatile héroïque, qui transporta 18 microfilms contenant 54 000 documents.

Cette utilisation du microfilm comme véhicule postal de masse est parfois considérée comme le premier usage à des fins de communication. Mais ce n'est pas tout à fait vrai. En Angleterre, des amateurs fabriquaient et vendaient déjà des microfilms de divertissement pour microscopes, et ce, dès 1853. Et au cours de la guerre de Sécession américaine, des années avant la guerre franco-prussienne, des agents britanniques espionnant pour le compte des États confédérés furent arrêtés en chemin depuis le Canada vers le nord des États-Unis. On trouva dans leurs boutons des messages secrets microfilmés.

Nous ne saurons probablement jamais la véritable origine des microfilms en tant que support favori des espions et des messagers. Comment le savoir? Il ne faut d'ailleurs pas que nous le sachions. La vérité est cachée dans le monde de l'espionnage international. Elle a été délibérément masquée dans l'histoire. Les espions sont encore plus habiles que les pornographes à se cacher tout en étant partout. L'histoire de la poste en ballon de Paris est l'histoire héroïque de la vie et de la mort des nations. Mais ces nouvelles formes ingénieuses de communication furent rapidement oubliées une fois levées les pressions de la guerre. Au terme du siège de Paris, on ne créa pas un système aérostier de la Poste. Pas non plus de système postal par pigeons voyageurs, ni de microfilmage en masse. Outre un monument en bronze dédié aux pigeons, détruit ensuite par les nazis, ce fébrile épisode de l'histoire des médias a laissé bien peu de traces. Il a pris fin et a sombré dans l'oubli, comme si on avait rêvé toute l'affaire.

Le coefficient Cahill
Les formes particulièrement bizarres des médias traités dans le cadre du projet des médias disparus sont appréciées pour leur fort coefficient Cahill. Mieux vaut prendre un moment pour vous expliquer ce qu'est le coefficient Cahill et pour quelles raisons nous, passionnés des médias disparus, y attachons un tel intérêt. Voyez-vous, certains efforts historiques paraissent simplement si improbables avec le recul qu'ils défient l'imagination. Et parmi ceux-ci, figure l'invention de Thaddeus Cahill. Ainsi, c'est de lui que le coefficient Cahill tient son nom; lui, dont l'histoire est si incroyable, si exaltante, si près de la légende, si intrigante et étrange et si révélatrice pour nous, modernes.

Thaddeus Cahill, entrepreneur et inventeur américain, est l'un des pères inconnus de la musique électronique. Thaddeus et ses frères construisent un jour le téléharmonium Cahill, un instrument de musique massif doublé d'une centrale électrique et d'un système de distribution musical. Le téléharmonium fut conçu et construit pour fournir une musique électronique au grand public par l'intermédiaire des lignes téléphoniques, et ce, en 1906! Cahill déposa le premier de ses cinq brevets aux États-Unis en 1895. Il fabriqua trois téléharmoniums, y compris des modèles commerciaux en 1906 et en 1911. Des investisseurs industriels éblouis engloutirent des millions de dollars dans les services de musique téléharmonique de Cahill. En 1907, Cahill réussit à transmettre en direct de la musique électronique dans les restaurants de Manhattan.

Mais le téléharmonium était massif et puissant; c'était un gigantesque appareil de plusieurs tonnes, doté de groupes électrogènes propres. Il déformait les impulsions de la téléphonie vocale en surchargeant les stations de commutation et, bientôt, les utilisateurs du téléphone se plaignirent. Or, comme il était un génie de la musique aussi bien qu'un as de l'électricité, Cahill avait insisté pour utiliser un clavier électronique d'avant-garde, comprenant 36 notes par octave. Cependant, l'innovation musicale de Cahill n'importait pas beaucoup ni au public ni aux musiciens. Le son de la musique électronique était tout simplement trop étrange. Il y eut donc une panique financière en 1907. Cahill perdit tout soutien financier. Le téléharmonium mourut à petit feu, sur fond de multiples problèmes de licence et de mésententes commerciales. Il effectua un retour vacillant en 1911, qui dura bon an mal an jusqu'en 1918. Le dernier vestige disparut dans les années 1950.

Le coefficient Cahill est donc ainsi nommé parce que cette histoire de média disparu est exemplaire et a eu des répercutions à une échelle colossale. Objet d'un battage publicitaire énorme, elle fut près d'une acceptation générale avant de disparaître tout à fait. Il est maintenant aisé de comprendre que cette aventure commerciale s'apparente à celle des entreprises point-com. « Qui voudrait bien payer pour ce soi-disant service? Est-ce de la musique ou un téléphone? Quel est le modèle de l'entreprise? Il avait fondé son entreprise sur la publicité, sans plus! Il n'avait pas de sens commun! Ses investisseurs étaient-ils tous fous? »

Peut-être. Sauf si on considère l'industrie des sonneries pour cellulaires. De tout petits bouts de musique, qui représentent l'un des segments les plus prospères du secteur de la téléphonie cellulaire moderne. Il s'agit de l'une des plus belles réussites du secteur chancelant de la musique moderne. Ces sonneries entretiennent-elles quelque lien avec le fantôme de Cahill? Sourirait-il de voir les poches et les sacs à main se mettre soudainement à jouer des explosions électroniques musicales adaptées aux téléphones?

Sauve quipou au Nouveau-Monde!
Le téléharmonium est-il mort de ses propres carences ou a-t-il été abattu avant son temps? Certaines formes de médias sont annihilées de manière violente par des événements sur lesquels leurs concepteurs et ingénieurs n'ont absolument aucune prise. Le plus intéressant - un univers de communication parallèle et d'archivage franchement étrange - est sans doute le système de quipou des Incas du Pérou.

Les toutes premières notes inscrites au Dead Media Project concernent le quipou inca (elles sont d'ailleurs toujours accessibles sur le Web, à www.deadmedia.org). Le quipou n'était pas préscriptural; il était parascriptural. Il était dépourvu non seulement d'alphabet, mais de symbole écrit de toutes sortes. Ce n'était pas un système d'écriture, mais un jeu de cordelettes nouées, habituellement faites de coton et souvent teintes en une couleur, au moins. Il y a eu d'autres façons que celle-là d'utiliser des cordelettes nouées. C'est une idée naturelle, qu'ont eue de nombreuses cultures, puisqu'on a constaté des efforts semblables en Égypte, à Hawaii, au Tibet, au Bengale et à Formose. Au quipou inca s'ajoutent d'ailleurs le nepohualtzitzin des Tlascaltec, le warazan d'Okinawa, le chimpu bolivien, le wampum des Amérindiens et le perlage des Zoulous. Mais c'est le quipou inca qui est - et de loin - l'avatar le plus évolué du concept de média à cordes.

La société inca ne connaissait pas l'encre. Les Incas consignaient tous leurs besoins en agriculture, en administration, en imposition, en tenue de registres et en littérature à des fils noués. Les fabricants savaient à quoi correspondait chaque extrémité du quipou, dont l'une est un noeud, et l'autre une boucle. L'ensemble est orienté à la verticale. Les brins pointent vers le haut ou vers le bas depuis une arête centrale tissée. Le quipou se détaille en outre par niveaux : des cordelettes sont attachées à une corde principale, puis il y a un second niveau de cordelettes, un troisième qui part des cordelettes secondaires et ainsi de suite. Chaque cordelette a sa couleur et on peut en ajouter à la gamme en tordant ensemble deux fils colorés. Le quipou était essentiellement un réseau cordé et coloré en trois dimensions.

Personne ne sait encore comment le lire, puisque les Espagnols ont détruit tous ceux qu'ils ont trouvés, y voyant un instrument de péché. Ce fut un holocauste culturel assez semblable à la destruction des codex mayas. Malgré sa jeunesse, la civilisation inca avait obtenu des résultats étonnamment complexes avec ses quipous. Ceux-ci étaient légers, portables, robustes, faits de matériaux naturels et difficiles à imiter. Qu'auraient pu en faire les Incas, si on leur avait laissé ce dispositif? Impossible de retourner dans le passé... On ne sait d'ailleurs pas tout à fait ce que nous avons perdu avec la disparition des quipous.

Les tenants de la théorie whig soutiendraient probablement qu'il est ridicule de pleurer pareilles choses. Quelles conséquences pratiques un quipou peut-il bien avoir? Quelqu'un peut-il éprouver un jour le besoin d'un média aussi imparfait, difficile et étrange? Avons-nous perdu quoi que ce soit d'authentiquement bénéfique? Et si la perte est sans conséquence concrète, pourquoi en faire tout un plat? Laissons les médias morts au monde des médias imaginaires, comme des curiosités qu'il est amusant de se rappeler ou grâce auxquelles les romanciers divertissent les lecteurs. Toutefois, il vaut sans doute mieux les laisser dans la tombe. « Laisse les morts enterrer leurs morts ». Voilà une question intéressante.

Réveiller les morts
On peut en effet se demander si, parmi les médias disparus, certains furent injustement tués, et s'ils ne mériteraient pas plutôt de se relever d'entre les morts et de se retrouver parmi nous? Permettez-moi d'en citer quelques-uns pour conclure. Il s'agit de médias qui pourraient fort bien revivre. Si cela se produisait, je suis certain qu'ils ne le feraient pas sous leur nom original et qu'ils seraient reçus dans un autre contexte. L'histoire ne se répète pas, mais elle tend à la rime.

À l'apogée du cinéma hollywoodien, les films étaient présentés dans des palaces immenses, somptueux, caverneux. Il ne s'agissait pas que d'un lieu où aller voir un film sur un écran, mais de centres sociaux climatisés, avec des rafraîchissements, et des placiers en uniforme. Il s'y dressait d'énormes écrans sur lesquels on projetait des films dans des formats particuliers, tels que Panavision et Todd-AO. Sans compter les systèmes audio spécialisés. Or, si la Motion Picture Association of America n'arrive pas à empêcher le piratage numérique à grande échelle, peut-être pourrait-elle trouver beaucoup d'avantages à retourner tranquillement aux jours des palaces. On ne parlerait probablement plus de « films » et les palaces ne s'appelleraient plus « palaces ». Je les imagine davantage comme ces ensembles résidentiels de haute technologie et bien protégés. De grands centres où l'on présenterait sous une marque de commerce des divertissements de style Disney avec sensations fortes garanties, personnages costumés, souvenirs associés aux films et plus encore. Chose certaine, il s'agirait de faire converger la population et de l'inciter à se départir de son argent contre une expérience culturelle unique et impossible à reproduire.

Et si l'industrie de la musique enregistrée mourait, elle aussi? Mon ami William Gibson suppose qu'il y aura alors eu un créneau historique de soixante-dix à quatre-vingts ans au cours desquels la musique aura été un bien commercial. Si personne ne paie pour écouter de la musique emballée (puisqu'on peut se la procurer si aisément et à si peu de frais sous forme numérique), pourquoi ne pas penser à une présentation en direct, dans des salles appelant la participation du public, avec des visites de stars, voire des jongleries chinoises avec assiettes et chiens savants? En dépit de noms comme rave, Lollapalooza ou Lilith Fair, ce serait tout simplement du vaudeville. Un retour au monde du divertissement d'avant la radio, d'avant le cinéma, d'avant la télévision ou d'avant la vidéo. Divertissements en direct par des danseurs et des chanteurs se trémoussant en groupe de ville en ville.

Et puis, il y a l'intéressant personnage historique du crieur public. L'humble crieur public, cet homme qui déambulait dans la ville en criant les nouvelles à la simple force de ses poumons, sans amplificateur. Les gens lui faisaient confiance parce qu'ils étaient habitués à sa présence. S'il avait menti, ils l'auraient retrouvé sans mal et lui auraient fait passer un mauvais quart d'heure.

Il peut sembler étrange d'entendre les nouvelles directement des lèvres humaines et physiques d'une personne jugée digne de confiance et non des médias - radio, journaux, télévision, Internet. Mais supposons que vous savez fort bien que la radio, les journaux et Internet ne valent plus rien. Pourquoi les nouvelles les meilleures et les plus fiables ne vous arriveraient-elles pas personnellement, de bouche à oreille, des personnes auxquelles vous faites confiance? C'est justement ainsi que Václav Havel et ses amis, dissidents du mouvement Charte 77, ont enclenché leur Révolution de velours en 1989. Il était devenu évident que les médias du régime tchèque étaient adultérés et totalement coupés de la réalité populaire.

John Perry Barlow, auteur, journaliste et musicien américain, a un jour dit que l'invention d'Internet était la plus importante depuis l'invention du feu. Ces derniers temps, il a dit d'autres choses très intéressantes. Pour conclure, j'aimerais citer cette réflexion récente :

Pour certains d'entre nous, quatre années supplémentaires sous Bush risquent de transformer les États-Unis en un pays si oligarchique que le Mexique nous paraîtra ressembler à la Suède. Si pauvre que le pouvoir d'achat du dollar sera plus faible que celui du pengo hongrois. Si à l'affût des moindres faits et gestes qu'on regrettera la liberté de l'Allemagne de l'Est. Et si puritaine que Cotton Mather s'y sentira chez lui. Certains d'entre nous veulent un président honnête, qui dira sans mentir pourquoi il envoie nos enfants mourir en tuant d'autres enfants. Un gouvernement formé de plus de gens que n'en contient le palmarès Forbes, gouvernant pour eux et par eux. Une armée qui ne serait pas une simple firme privée de services de sécurité pour les élus du Fortune 500. Nous voulons léguer à nos petits-enfants autre chose qu'une dette écrasante et qu'un pays trop dépourvu de ressources et de débouchés pour la rembourser. Les enjeux nous paraissent énormes. Si vraiment c'est ce que nous voulons, et, de fait, c'est le cas de beaucoup d'entre nous, il faut frapper aux portes et persuader toutes les familles d'éteindre la télé et de parler de ce qui se passe vraiment, tout comme il nous faudra parfois éteindre l'ordinateur pour entretenir ce genre de discussion. Pour restaurer la démocratie aux États-Unis, il faut être parmi la population et se dévouer à la démocratie. Nos arguments sont convaincants, mais il reste à les faire valoir en personne auprès de ceux qui n'y croient pas déjà.

En d'autres mots, John Perry Barlow, si improbable que cela puisse paraître, encourage ses compatriotes à contourner les médias intermédiaires et à se présenter en personne pour discuter des questions de l'heure. C'est le modèle du crieur public. Y a-t-il du nouveau dans ce modèle? Ou des éléments disparus? Doit-on se surprendre de voir les oracles d'Internet prendre l'apparence d'êtres humains? Pourquoi ne pas nous réunir, respirer en commun cet air que nous respirons, boire une bière au bar. Pourquoi ne pas être humain? Pourquoi ne pas essayer? Savourons ces brefs moments de grâce historiques pendant lesquels nous sommes en vie, tout comme le sont nos technologies et nos sociétés.

Peut-être est-ce d'ailleurs ce que j'ai fait ici.

Bruce Sterling est un écrivain de science-fiction et un auteur d'essais sur les médias. Ses romans incluent Holy Fire (1996) et The Difference Engine (1991), et un livre concernant une invention anachronique victorienne de Charles Babbage, qu'il a corédigé avec William Gibson. Sterling est également l'auteur d'ouvrages de non-fiction, tels que The Hacker Crackdown: Law and Disorder on the Electronic Frontier (1992), et Tomorrow Now: Envisioning the Next 50 Years (2002). Bruce Sterling a mis sur pied le Dead Media Project avec Richard Kadrey en 1995. Il continue de developper ce projet consacré aux médias défunts avec un enthousiasme renouvelé.

Note:
Toutes les citations de l'introduction ont pour sources : a) Bruce Sterling, The Dead Media Project: A Modest Proposal and a Public Appeal, 1995, http://www.deadmedia.org/modest-proposal.html; b) Bruce Sterling, The Life and Death of Media, discours prononcé au Sixième symposium international des arts électroniques (ISEA 1995) à Montréal, le 19 septembre 1995. Transcription publiée à l'adresse www.alamut.com/subj/artiface/deadMedia/dM_Address.html

Hyperliens d'autres sites traitant de médias défunts:
Bureau of Low Technology
www.blasthaus.com/bolt.html

Capturing Unstable Media
www.v2.nl/Projects/capturing/index.html

CTHEORY.NET: Interview with Bruce Sterling
www.ctheory.net/text_file.asp?pick=208

Creative Uses for Obsolete Technology
www.mousetrak.com/obsolete.htm

Database Imaginary
http://databaseimaginary.banff.org/overview.php?t=1

Ghost Sites / The Museum of E-Failure
http://www.disobey.com/ghostsites/

Jon Ippolito
http://three.org/ippolito/

Lowtech
http://lowtech.org/intro/

Media Archaeology Writes Polyphonic History (Erkki Huhtamo)
ce lien n'est plus actifwww.kiasma.fi/www/viewresource.php?id=3Ls9nGC13LEKyfwh&lang=en&preview=

Obsolete
http://timesup.org/Obsolete/

Stephen Jay Gould on Contingency and Evolution
www.brembs.net/gould.html

The Dead Supercomputer Society
www.paralogos.com/DeadSuper/

The Museum of Retro Technology
www.dself.dsl.pipex.com/MUSEUM/museum.htm

The Obsolete Technology Web Site
http://oldcomputers.net/

Variable Media Network (Guggenheim / Fondation Daniel Langlois)
http://variablemedia.net/

Vinyl Video
www.vinylvideo.com/

Vancouver Film School's Dead Media Project
http://student.vfs.com/~deadmedia/

 

haut haut  

 

Valid XHTML 1.0!
Valid CSS!