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Tribu numérique
Les racines autochtones de la musique électronique
par Brian Wright-McLeod, traduit par Ève Renaud

La musique tient un grand rôle dans les cultures autochtones. Elle est marquée par l'environnement, les rêves et toutes autres sources intrinsèques du monde qui entoure les interprètes autochtones. Or, cet environnement englobe maintenant les technologies - omniprésentes dans la société contemporaine. De nouvelles formes de musique autochtone émergent donc, parmi lesquelles on retrouve une musique électronique spécifique. Simultanément, des musiciens non autochtones s'inspirent de la culture autochtone ou incorporent carrément la musique autochtone à leurs créations. Au fil de cette double évolution, les liens entre musique autochtone et musique électronique se font de plus en plus étroits et complexes.

De fait, toutes deux partagent une structure mathématique. Le rythme, indispensable pour canaliser les énergies spirituelles dans la musique autochtone, reste le pivot structurel de la musique électronique, où sa fonction est toutefois légèrement différente. Dans la musique électronique, en effet, il joue un rôle dans l'élaboration des concepts spatiaux, mais reste surtout un motif structural.

Les recherches des ethnomusicologues du début du XXe siècle ont suscité un intérêt envers ce qu'on allait appeler la « musique du monde » ou la « musique ethnique ». Celles-ci ont inspiré aux compositeurs modernes une gamme d'excursions expérimentales dans le rythme, la forme, la texture et le phrasé, qui ont imprégné leurs compositions. C'est ainsi que la nature microtonale de certaines musiques indigènes - on pense aux chants des sociétés iroquoises - a pu marquer les compositeurs modernes d'oeuvres traditionnelles et électroniques, qui utilisent fréquemment les demi-tons et les quarts de ton. Peut-être la musique électronique, tout comme l'art moderne, a-t-elle été forgée grâce à des précurseurs autochtones!

La philosophie, la vision du monde et la spiritualité de certains groupes autochtones ont été le point de départ de nombreux compositeurs. Philip Glass s'est inspiré de la vision du monde et des prophéties des Hopis pour composer en 1983 la musique du film Koyaanisqatsi : La vie en déséquilibre, du réalisateur Godfrey Reggio. Les artistes du mouvement européen de la musique électronique, notamment Beaver et Kraus, utilisent des mots autochtones pour créer des ambiances enveloppantes et inspirées des liens entre l'être humain et la Terre. D'autres empruntent aux chants traditionnels des airs de flûte, des lignes mélodiques, des psalmodies et des séquences de percussions et les incorporent à leurs propres oeuvres. C'est le cas de DJ-Dag et de Jam-el-mar, qui travaillent en Allemagne et qui, en 1991, ont produit le single Peyote (un enregistrement longue durée, où un air traditionnel autochtone à la flûte - avec l'autorisation de R. Carlos Nakai - est entouré de toutes parts de musique électronique). Le même sera réutilisé ensuite en version dance sous le titre Shaman's Call. En 1992, le duo propose un autre enregistrement dans la même veine : Dance 2 Trance: Moon Spirits, qui marie les nuances et les extraits de sources autochtones pour créer des ambiances et des paysages sonores particuliers.

La même année, Exquisite Corpse, lançait aux Pays-Bas un grand vinyle single sur lequel figurait Honeymoon (Reassembling Reality), d'après le livre de John G. Neihardt intitulé Élan Noir parle. Inspirée directement d'un texte autochtone, la musique est composée à partir d'une structure modelée par l'influence autochtone, manifeste dans les subtilités des tempos, des rythmes et des percussions.

Dans le monde des boîtes de nuit et de la musique électronique avec tables de lecture, où le rythme est roi, on mélange allègrement les anciens vinyles et les logiciels de tous genres. D'ailleurs, les boîtes ou la piste de danse sont souvent le point de rencontre de styles et de genres menant vers une exploration créative effervescente. Les extraits de musique du monde et de musique tribale y entretiennent des liens depuis longtemps, mais on assiste de plus en plus à l'émergence d'un nombre croissant d'éléments du style autochtone nord-américain. L'école de mixage sur table de lecture des DJ prouve qu'il n'y a pas de limite à la collaboration, puisque toutes les musiques convergent et utilisent le son en tant que tel comme leur origine commune.

Sacred Spirit, paru en 1994 sur l'étiquette Sony, au Canada , était la création d'un producteur anonyme qui s'appelait lui-même simplement le brave (The Brave). Il s'agissait d'une version dance d'enregistrements d'archives de chants traditionnels. Son second projet avec, cette fois, des chanteurs autochtones contemporains n'a réussi qu'à semer le doute dans les collectivités autochtones quant à la sincérité de son appel à leur culture.

D'autres collaborations nées de liens entre les musiques autochtone et électronique ont connu le succès, grâce au respect et à la compréhension mutuels. C'est le cas de Lunar Drive, nom donné à une collaboration entre des artistes de musique électronique de diverses collectivités autochtones et non autochtones d'Arizona. Le tout utilise la musique électronique et des pièces traditionnelles conçues spécialement à cette fin. Cette collaboration est parvenue à produire une entité musicale vivante, empreinte de force créatrice, et non pas d'une simple panoplie artificielle de rythmes de danse parsemés de séquences sorties tout droit des musées.

Autre excursion commerciale réussie dans la musique autochtone électronique : la participation de Howie B, artiste de musique électronique, au projet de Robbie Robertson appelé Contact From the Underworld of Redboy (1998). « J'ai découvert ce gamin qui produit des sons brillants grâce à des techniques comme l'enchaînement et la programmation », explique Robertson. « Et le mariage de son savoir-faire technologique à la philosophie et à la musique très anciennes des autochtones d'Amérique se révèle très convaincant1. » Robertson est, lui-même, le concepteur de Red Road Ensemble, lancé en 1994, pour lequel il a fait appel au talent de producteurs de musique électronique et de musique du monde ainsi qu'à des chanteurs autochtones de façon à créer un éventail de pièces qui explorent la fusion naissante entre des perspectives culturelles autochtones et la musique électronique. Le trio a capella Ulali - pas exclusivement traditionnel, mais plutôt traditionnel mâtiné de soul - collabore à plusieurs moutures, concoctées par Robinson, de la chanson Mahk Jchi (ou « tambour à coeur battant »). Chaque version se caractérise par une ambiance et un ton totalement différents, en fonction de la quantité de modifications apportées à la bande vocale d'origine.

Les DJ et divers collectifs comme Redplanet 7, Underground Resistance et DJ Rolando (qui travaille aussi sous le nom d'Aztec Mystic) appartiennent à un mouvement global d'artistes autochtones qui inventent et fabriquent leur propre équipement. Les références aux thèmes et au patrimoine autochtones sont parfois manifestes et parfois plus discrètes. Ainsi, il circule certaines pièces musicales qui évoquent de manière très subtile une culture autochtone au moyen de symboles traditionnels. On pense aux étiquettes de vinyles portant un kokopelli (petit personnage penché vers l'avant et jouant de la flûte, découvert dans les peintures rupestres traditionnelles du sud-ouest des États-Unis). Mais ces oeuvres sont anonymes : aucun nom, aucun mot. Juste cette petite image sur une étiquette blanche. L'intention est aussi mystérieuse que les artistes eux-mêmes.

De même, l'art, les symboles et les motifs aztèques ont toujours joué un grand rôle dans l'image des artistes chicanos de la scène musicale des années 60 et 70. Plus récemment, certains artistes chicanos se sont d'ailleurs ouverts aux influences autochtones. L'album namaste, publié en 1998 par l'artiste chicano Om, offrait plusieurs rythmes et morceaux de percussion passionnants. Au coeur des motifs dominants, on perçoit parfois une allusion aux percussions autochtones traditionnelles.

L'électronique est entrée dans le répertoire autochtone dès son apparition. Buffy Sainte-Marie, chanteuse de folk crie née en Saskatchewan figure parmi les pionnières à cet égard. Fire, Fleet and Candlelight, qu'elle a lancé chez Vanguard en 1967, est le premier album vocal électronique quadriphonique. Illuminations, qui a suivi en 1969, est l'un des premiers exemples d'utilisation de synthétiseurs. Elle a également participé à l'exploration de l'enregistrement multitrace avec ses solos pour arc-à-bouche composés pour le film Performance, du réalisateur Nicholas Roeg (1969). Le foisonnement des possibilités technologiques l'a même conduite à créer son album Coincidence and Likely Stories, en 1992, sur un ordinateur Macintosh.

Mais il y a peu de compositeurs contemporains de musique électronique dans la communauté autochtone. Quoi qu'il en soit, Jackson 2 Bears, un Mohawk de la réserve Six Nations près de Brantford, en Ontario, et Russell Wallace, un Stl'atl'imx de Colombie-Britannique, ont tous deux inventé des styles très différents au moyen de technologies et de démarches différentes d'intégration des racines culturelles aux formes modernes. Jackson 2 Bears fait appel à l'informatique, aux boucles, aux DJ et à des chanteurs de pow-wow, alors que Wallace participe plus activement en composant directement au clavier et utilise toute la technologie disponible ainsi que des chanteurs et des chants traditionnels de sa famille.

Wallace voit bien le lien entre la musique moderne et les racines de l'influence autochtone. Il explique :

La musique électronique doit beaucoup à la musique autochtone, tout comme l'art moderne a emprunté à l'art africain. Le minimalisme et la musique électronique reposent sur une structure faite de répétitions, dont se servent des compositeurs modernes comme John Cage, Steve Reich et Philip Glass. Aujourd'hui, nous avons les musiques techno et trance, aussi fondées sur la répétition et les rythmes appuyés. On ne peut pas parler de musique ou d'art américain sans reconnaître la contribution des cultures autochtones2.

En 2001, le groupe pow-wow albertain Nakoda Lodge lançait Dark Realm, un album de chants pour pow-wow retouchés électroniquement ou enrichis de nuances et d'effets durant l'enregistrement. La réaction de la communauté autochtone a été mitigée. Entre-temps, Internet a favorisé les rapprochements et l'Arctique ne fait pas exception. Comme le montre l'exemple stimulant des cinq musiciens inuits du groupe groenlandais Nuuk Posse, la fusion d'une culture traditionnelle et de la musique moderne ouvre de nouveaux territoires de création. Le travail de Nuuk Posse est profondément marqué par les valeurs culturelles inuites et une vision du monde issue de la situation géographique. Le groupe combine les chants de gorge traditionnels inuits à la boîte à rythmes et enrichit électroniquement les pistes vocales d'une fusion musicale unique de style hip-hop et de racines culturelles indigènes.

Les influences actuelles de la musique et de la culture autochtones sur la musique électronique ont renouvelé la texture et la vitalité de la musique électronique. La musique autochtone a donné naissance à de nombreux imitateurs non autochtones, qui produisent pour leur part une fusion qui évoquent les racines mêmes de la musique. Une relation aussi singulière met en lumière le lien naturel entre des mondes musicaux surgis d'une source unique, exprimant du même coup une diversité sans limite.

Brian Wright-McLeod (Dakota anishnabe), qui vit à Toronto, est auteur et programmateur radiophonique (Renegade Radio sur CKLN 88,1 FM, de Toronto; voir www.ckln.fm). Sa chronique, axée sur la musique autochtone, paraît deux fois par mois dans News From Indian Country. Il collabore aussi au Native Peoples Magazine, au Native American Magazine de la Smithsonian Institution ainsi qu'à la revue Spirit. Son premier ouvrage, The Encyclopedia of Native Music, doit paraître chez University of Arizona Press, en 2005. Il a été en outre président de la catégorie des Prix Juno canadiens pour la meilleure musique autochtone, de l'Académie canadienne des arts et des sciences de l'enregistrement (CARAS) et membre du conseil d'administration de la Native American Journalists Association.

Notes:
1. Robbie Robertson, à l'occasion d'une entrevue radiophonique avec Brian Wright-Mcleod diffusée à Renegade Radio, sur CKLN 88,1 FM, à Toronto, Canada.

2. Russell Wallace, à l'occasion d'une entrevue radiophonique avec Brian Wright-Mcleod diffusée à Renegade Radio, sur CKLN 88,1 FM, à Toronto, Canada.

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